CINQUIÈME ÉTUDE
DE LA NÉCESSITÉ D»UNE LITTÉRATURE POPULAIRE EN FR^GE A PROPOS DE CHANNING.
Nous venons de lire le recueil des Œuvres sociales de W. E. Ghanning*. Ghanning est un de ces hommes qui, à vrai dire, n'ont pas d'histoire; leur biographie est dans leurs livres, dans leur parole familière, dans leurs actes intimes. G'estle privilège de ces êtres doux et pacifiques de traverser ce monde sans y laisser d'autres traces que celles de leurs calmes vertus ou de leurs bienfaisantes idées.
G'est à Newport, dans l'État de Rhode-Island, au milieu d'une population turbulente de marins et de marchands, que naquit, le 7 avril 1780, Williams EUery Ghanning. Il n'y a, comme nous l'avons dit, d'intéressant dans sa vie que des événements d'idée; on nous dispensera donc d'insister sur les détails de cette paisible biographie, retra-
1. Traduites de l'anglais et précédées d*une introduction par M. Laboulaye.
cée par son neveu avec une sorte de piété filiale qui veut donner du prix aux moindres choses, lùais avec une diffusion qui noie les faits les plus vulgaires dans un océan de mots. Nous ne pouvons mieux faire que d'emprunter à son traducteur une page simple comme la vie qu'elle résume : « Après des études brillantes à TUniversité de Cambridge, en Massachussets , Channing résolut de se vouer au saint ministère; il avail à peine vingttrois ans qu'une église de Boston lui offrit un établissement, on sait qu'en Amérique la plupart des communautés sont indépendantes, et que ce sont les fidèles qui choisissent leur pasteur; cette église, dont le nom dit assez tout ce qu'il y a de local dans la religion aux États-Unis , c'était la Société chrétienne de la rue de la Fédération, réunion où dominaient les doctrines unitaires, déjà favorites parmi les théologiens de Cambridge, et que le jeune Channing avait embrassées avec une ardeur qui ne s'affaiblit* jamais. Depuis 1803 jusqu'à sa mort, arrivée en 1842, Channing a été le ministre de cette église dissidente, et, malgré l'oppositioD décidée, et même la répulsion que rencontraient les unitaires dans une ville qu'on pourrait nommer la Genève du nouveau monde et le sanctuaire du calvinisme, il leur a conquis une position considérable, et que chaque jour a rendue plus forte et plus respectée. Durant ces quarante années, tout
entier à ses devoirs, usant une santé délicate à répandre ses doctrines religieuses et sociales, Channing n'a connu d'autres événements que l'émotion causée par ses écrits, ceux surtout où, avec un courage admirable, il a poursuivi l'abolition de l'esclavage et demandé la liberté des noirs, au nom de l'Évangile ; en deux mots, sa vie est tout entière dans les idées qu'il a propagées et défendues. »
On rencontre deux hommes et comme deux personnages dans Ghanning ; il y a le théologien et le moraliste, il y a le sectaire et le philosophe chrétien : je voudrais faire comprendre ma pensée et ne laisser prise à aucun malentendu. Tout le monde sait que le christianisme comprend deux parts, profondément unies sans doute par des liens naturels et nécessaires, mais pourtant faciles à distinguer, le dogme et la morale. Le dogme parle expressément à l'intelligence, la morale s'adresse au cœur et à la volonté ; le dogme règle la foi, la morale règle nos sentiments et dirige nos actes. Ce sont là des vérités élémentaires sans doute, mais qu'il n'est pas inutile de rappeler à propos de Channing. Le dogme a souvent divisé les hommes, la morale les réunit. Les théories religieuses de Channing répugnent à l'orthodoxie catholique ; au contraire il n'y a presque pas une page de ses Œuvres sociales à laquelle ne puisse souscrire le plus rigide défenseur de la tradî-
tioD et des droits de TËgUse. C'est surtout sur cette morale sociale de Channing que je voudrais insister et sur cet art de parler au peu]»le que nul n'a possédé au même degré.
Qui pourrait ne pas applaudir à ces nobles paroles par lesquelles Channing annonce l'esprit de vérité opérant sous toutes les formes et dans toutes les communions?
c II y a, dit-il, il y a une Église plus grande que toutes les églises particulières, quelle que sôit leur étendue. L'Église catholique ou universelle s'étend sur toute la terre, et ne fait qu'une avec l'Église céleste.... On n'entend plus parler d'Église grecque, romaine, anglicane, mais seulement de TÉglise du Christ. Mes amis, ce n'e.st pas une union imaginaire. Quand PÉcriture parle ainsi, ce n'est pas une vaine rhétorique, c'est l'expression de la vérité. Tous ceux qui ont part à la vertu du Christ sont essentiellement unis. Dans l'esprit qui les anime, il y a une puissance d'union plus forte que tous les liens du monde. Séparés par les mers, il y a entre eux des sympathies énergiques et indestructibles. La voix claire et puissante d'un seul chrétien inspiré vole par toute la terre, et va dans un autre hémisphère faire vibrer des cordes inconnues d'un cœur ami. Les paroles d'un homme tel que Fénelon, par exemple, touchent les âmes d'un million d'hommes épars dans le monde; ne sont-ils pas tous ensemble d'une môme Église f Je tressaille de joie au nom des saints qui ont vécu il y a bien des siècles. Le temps ne nous sépare pas; je les vénère davantage à cause de leur ancienneté. Ne sommes-nous pas d'un môme corps? cette union n'est-elle pas quelque chose de réel ? Me voici dans une enceinte vouée au culte ; je suis assis près d'un
de mes semblables, assez près pour le toucher, mais il n'y a entre nous nul sentiment commun; cette vérité qui m^émeut intérieurement» il s*en rit comme d'un rêve ou d'une imagination ; le désintéressement que j'honore, il rappelle faiblesse ou folie. Que nous sommes loin l'un de Vautre, quoique en apparence si voisins! Nous appartenons chacun à un monde différent. Combien suis-je plus près de quelque âme généreuse et pure de l'autre continent dont la parole a pénétré mon cœur, dont les vertus m'ont enflammé d'émulation, dont les saintes pensées passent dans mon esprit, pendant que je suis dans la maison de prières ! C'est celui là qui est de mon Église !»
Plus loin, dans une page que j'abrège àVegret, il s'écrie : « Qui donc me séparera d'hommes tels que Pénelon, Pascal, Borromée, de l'archevêque Leighton, de Jérémie Taylor, de John Howard? Qui rompra le lien spirituel qui existe entre ces hommes et moi? Est-ce que je ne les chéris pas? Est-ce que l'esprit qui sort de leurs lèvres et de leur vie n'a pas pénétré mon âme? Ne sont-ils pas une portion de mon être? Une âme pure est indépendante de l'univers : elle appartient à l'Église, à la famille des âmes pures dans tous les mondes. C'est la vertu qui est le lien de l'Église universelle. Nul homme ne peut être excommunié que par luimême, en laissant la piété mourir dans son cœur. »
Admirables paroles 1 Touchants élans de l'âme auxquels personne n'applaudit de meilleur cœur
que nous 1 L'Église de Ghanning, c'est la société mystique de toutes les âmes pures, vœu sublime du philosophe, rêve du chrétien. Ce sont les effusions d'une belle âme, le lyrisme d'une grande pensée qu'inspire l'amour.
L'amour 1 c'est par là plus que par sa doctrine que Channing fut vraiment chrétien. Ce que Channing veut pour le dogme, n'est possible que pour la morale. Il n'y a pas dp christianisme doctrinal sans certains dogmes essentiels, immuables, rigoureusement déûnis, sévèrement maintenus contre les caprices de l'exégèse individuelle. Mais il y a un christianisme des cœurs, un christianisme implicite qui lie entre elles, par une chaîne mystique, les grandes et saintes âmes de tous les temps et de tous les pays. La pureté des intentions, la bonne volonté, l'amour de Dieu, l'amour des hommes, la charité, enfin, voilà de quoi se compose ce christianisme primordial, éternel, contemporain de tous les âges, celui de Socrate et de Gicéron, de Platon et de Sénèque, de Marc-Aurèle et de saint Augustin. Ghanning est vraiment un héros pacifique du christianisme de l'amour. Il a créé un genre de prédication populaire qui méritera de rester comme un modèle d'élévation de pensée et de tendresse de sentiment.
Ghanning était une âme essentiellement aimante. Du christianisme, il n'a vraiment bien compris
qu'un mot et qu'une idée, la charité. Mais ce mot, n'est-ce pas presque tout? Il aime Dieu, il aime les hommes. Il établit dans les cœurs cette unité brisée dans les intelligences. Ce fut là sa force, son originalité, sa grandeur. Peu lui importe que tel homme se sépare des autres hommes par la singularité de sa pensée, s'il ne s'isole pas de la graûde communauté humaine par la recherche exclusive de son bien-être, par l'égoïsme et par Toubli de ceux qui souffrent. La société ne vit que par la solidarité qui en unit tous les membres; c'est là le fait, mais il faut maintenir et, si je puis dire, consacrer le fait par un sentiment : il faut que la solidarité matérielle des intérêts devienne la solidarité sacrée des âmes. Et ce n'est pas là, croyez-le bien, une pure effusion de sensibilité vague, qui aime à se dispenser des petits sacrifices de la vie de chaque jour par Tamour immense et commode du genre humain ; ce n'est pas là cette philanthropie banale et déclamatoire dont les partis aiment trop souvent à se faire une affiche ou un drapeau. C'est une philanthropie agissante, c'est une sensibilité pratique, c'est un sentiment défini, réglé par un devoir. Voilà quelle est la source vive où s'inspirèrent ces admirables pages, recueillies avec lin soin pieux. L'unité de ces œuvres, c'est le sentiment vif et profond des devoirs de l'homme envers la société et particulièrement
envers les classes souffrantes de la société. Channing fut le prédicateur inspiré des ateliers et des faubourgs. C'est une belle gloire, aux yeux de ceux qui comprennent vraiment le devoir chrétien de Taumône spirituelle, comme aux yeux de ceux qui, prenant la chose au point de vue pratique, conçoivent les nécessités des temps.
Rien n'est rare et difficile comme de savoir parler au peuple. En France, on ne Ta presque jamais su, et moins que jamais on le sait à notre époque, qui prétend néanmoins avoir créé une littérature populaire. La question est assez grave pour que nous nous y arrêtions un moment.
La seule littérature populaire qui ait réussi de nos jours, c'est un genre tout particulier de romans et de drames qui ont poussé la violence des émotions jusqu'à une sorte de démence et d'épilepsie littéraire. Quelle désastreuse influence dans ces lourdes et grossières pièces que les théâtres des boulevards distribuent chaque soir en pâture à la foule ! C'est de la réalitéy sans doute, mais quelle réalité ! celle de la cour d'assises, celle du bagne. Les pièces de feu Pixerécourt n'étaient que bergeries auprès de ces drames épais et ter-
ribles, où les crimes les plus raffinés se développent majestueusement en six actes et dix-huit tableaux. Qu'un de ces forfaits extraordinaires, honte d'une société civilisée, vienne à se produire dans la pleine lumière delà justice du pays; qu'une intrigue infâme, ourdie dans Tombre d'une pensée criminelle, vienne se dénouer dans le verdict d'un jury, aux galères ou sur l'échafaud, soyez assuré que, dans un mois, deux tout au plus, quelque faiseur habile vous aura charpenté une lourde machine où vous ne chercherez ni invention, ni style, mais où, en revanche, on aura prodigué l'horreur. Tout grand crime monte ainsi sur les planches pour l'édification du public.
Que ces pièces sollicitent vivement l'attention du peuple, qu'elles le prennent par les yeux, par l'imagination, par l'étonnement et la peur, qui le nie? Nous-mêmes qui blâmons ces sortes d'œuvres, nous sommes les premiers à en reconnaître l'empire sur les imaginations et sur les sens. L'eflet en est souvent irrésistible ; nous ne ferons pas difficulté d'avouer que quelques pièces réalistes nous tirent plus fortement en dehors de nous-mêmes que les plus belles tragédies classiques ; nous dirons que plus d'une scène, dans ces pièces étranges, arrête notre sang dans nos veines et inonde notre front 4'une sueur glacée. Mais nous demanderons si tel est le but de l'art. Cela tord la peauj disait en par-
lant de je ne sais quel roman le fameux Duclos, ce spirituel cynique des salons du dernier siècle, ce Diogène d'après-diner. Nous dirons la même chose des œuvres réalistes ; mais n'en pourrionsnous pas en dire autant, et bien davantage, d'une scène réelle dont le théâtre serait l'hôpital ou réchafaud? Si vous cherchez des effets d'art dans ces émotions violentes, impuissant rival de la na^ ture, brisez votre plume ! rien n'égalera les vraies horreurs de J'agonie. Que sont vos vaines parades au prix de la réalité? Je sais bien que cette actrice, qui va mourir, ressuscitera derrière le rideau. Je sais bien qu'elle n'est si pâle que parce que son fard est tombé; je sais que ces convulsions et ces crises sont feintes, que ces poses funèbres sont des poses étudiées, que je n'ai devant moi que les coquetteries préméditées d'une comédienne; je sais aussi que ce pistolet qui part sur le cœur du héros ne fait que du bruit, et que tous ces cadavres qui jonchent la scène réaliste vont se relever pleins de vie pour aller finir une soirée si lamentable dans la fête d'un joyeux souper. Quoi que vous fassiez, si vous ne parlez qu'à mes sens, vous les frapperez peut-être, mais bien moins, à coup sûr, que cette terrible héroïne qui visite une demeure désolée et qui s'appelle la mort. Aussi faisaient-ils sagement, ces aïeux du théâtre,' nos Corneille et nos Racine, qui n'essayaient pas une lutte inégale
avec la réalité, et qui s'adressaient non aux sens, pour les glacer d'effroi ou les solliciter par des curiosités dépravées, mais à l'imagination pour Tagrandir par de vastes pensées, et au sentiment pour rémouvoir dans ses intimes profondeurs.' Leur poésie parlait à l'âme, non au corps. Ils éveillaient aussi la terreur et la pitié ; mais c'étaient, si je puis dire, des terreurs et des pitiés mordes. Ils montraient à nu le jeu terrible et le choc effroyable des passions; ils remuaient l'âme dans son fond, ils n'excitaient pas la sensation. Dans le théâtre réaliste, l'intérêt physique est tout, et le comble de Fart est de matérialiser l'émotion en la faisant descendre de l'âme dans les sens, et de renvoyer le spectateur éperdu, sanglotant, pâle d'effroi. Le peuple se rue à ces spectacles. Qu'arrive-t-il nécessairement? A de pareils exercices, la sensibilité du peuple s'use vite. Voyez cet ouvrier qui va se délasser de son âpre travail de la journée en repaissant son âme de cette nourriture malsaine. Il a des pleurs, il a des cris pour ces situations déchirantes qui se déroulent dans ce monde factice, devant ce soleil fumeux allumé chaque soir par la main de l'homme; mais quand il rentre dans la vie réelle, le soir dans sa mansarde, le lendemain dans son atelier, il y rapporte une imagination surexcitée, un cœur blasé. Au sortir de ces émotions terribles, il se trouve sans force devant
les réalités de la vie, sans pitié pour les maux sincères, sans sympathie pour les vraies douleurs. Comment voulez -vous quil s'intéresse à cette pauvre mère ou à cet enfant malade, quand hier il a pleuré toutes ses larmes sur le sort d'une héroïne romanesque, succombant sous le poids des plus effroyables catastrophes? Il n'est plus en frais de sensibilité. La misère réelle est si fade auprès de cette poésie terrible de la scène livrée au mélodrame!
L'ouvrier, dont il faudrait ménager les instincts délicats , épuise ainsi tout ce qu'il a de tendresse au profit de ces infortunes imaginaires : il dissipe dans ces puériles horreurs ce trésor des larmes qui ne fructifie en nous qu'à la condition que nous en soyons économes; les sentiments se dessèchent, et l'excès de l'émotion factice finit par le rendre insensible aux maux sérieux, aux douleurs qui souffrent. Sa main ne connaît plus l'aumône, son cœur ne connaît plus la pitié , cette aumône de l'âme, plus sainte encore, et qui enrichit celui qui la distribue.
Qu'arrive- t-il encore dans cette littérature violente? Le peuple voit s'étaler sur le théâtre ou dans le roman des crimes gigantesques, d'épouvantables trahisons, qui ne se dénouent qu'à grand renfort d'intrigues abominables , de poignards , de poison. Est-ce donc ainsi qu'on prétend régénérer
les classes illettrées? Le peuple frémit, cela est vrai, devant ce hideux spectacle; mais savez-vous bien quelle impression il en rapporte ? Le dramaturçe a créé des monstres; le peuple les couvre de ses anathèmes, mais en les maudissant il fait un retour complaisant sur lui-même, il se compare à ce qu'il a vu et cette comparaison le rassure. Que sont ses vices, à lui, près de ces crimes énormes ? Des faiblesses à peine ; et, charmé de se trouver presque innocent en face de ce monde étrange où la nature est outrée dans le mal, il se console de ses fautes, il s'absout, il s'applaudit peut-être, et voilà ce qu'on a gagné à faire passer devant ses yeux, mornes de terreur, les spectres hideux qui agitent le rêve haletant du mélo drame.
Heureux encore le peuple, quand il ne sort pas de ces spectacles avec de mauvaises passions dans le cœur, la haine, l'envie et une sorte de mépris furieux pour les heureux du siècle, pour les riches. On a flatté le peuple bassement et sottement en l'habituant au contraste éternel du vice, voire même du forfait sous l'habit, et dé la vertu immaculée sous la blouse. Le public n'ignore pas que ce sont là de pures actions littéraires ; mais qui ne sait que les actions exercent à la longue une influence secrète sur notre manière de voir, de sentir, de juger? Que de pièces n'a-t-on pas vues
étaler sur les théâtres du boulevard cette méchante et fausse antithèse qui n'est bonne qu'à troubler les âmes et à remuer les sanglants souvenirs? Ces courtisans du peuple sont ses plus ' perfides ennemis* On ne flatte pas ce qu^on aime ; on ne caresse pas les mauvais instincts de son ami ; on ne se fait pas un jeu criminel d'irriter ses secrètes rancunes et d*ameuter ses passions. Si cela est toujours détestable, combien plus encore cela le sera-t-il quand il s'agit du peuple, cette portion souflrante, aigrie, irritable de l'humanité; quand tous ces déclamateurs s'adressent en hyperboles à cette sensibilité fiévreuse, à cette imagination naïvement crédule, à ce bon sens dont la rectitude naturelle, mal dirigée par une raison ignorante, s'égare si aisément, se trouble et tombe à chaque piège dressé sur sa route?
Ce n'est pas ainsi que la vraie morale entend l'éducation du peuple, elle ne veut pas qu'on le corrompe en le trop vantant, en lui persuadant que la bonne foi, la justice, les affections généreuses, exilées d'en haut, n'ont plus de refuge que dans son cœur. Elle ne veut pas que Ton sème ainsi la haine entre les classes; son effort est tout au contraire de réconcilier les âmes par l'estime mutuelle, de ramener les classes les unes aux autres par la solidarité du devoir, de persuader aux déshérités cette grande vérité, si fort
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calomniée, de la résignation et de Tépreuve, en présentant aux heureux du siècle cette autre fac« de la môme et immortelle vérité, à savoir qu'ils ne peuvent justifier leurs richesses que par le bon usage. Sans doute, ces vérités sont mieux à leur place dans une chaire qu'au théâtre, et nous serions mal venus de convertir le drame en sermon. Mais si le drame ne doit pas être une prédication, il ne doit pas être non plus un pamphlet. Si le roman ne doit pas être une homélie, il ne doit pas être un cri de haine. Je fais grâce aux auteurs de ma morale; mais qu'ils me fassent grâce de leurs déclamations contre la richesse et de leurs anathèmes contre la société. Nous serons quittes et tout rentrera dans Tordre. .
C'est là pourtant, c'est dans ces romans, c'est dans ces mélodrames que se trouve de nos jours, en France^ la seule littérature que le peuple accueille avec plaisir et lise avec avidité. En dehors, il n'y a plus que des œuvres au-dessus et au-dessous de l'intelligence populaire. Tel est, en effet, le double écueil de la littérature destinée aux classes laborieuses; elle demande à ses lecteurs prolétaires trop de sacrifices ou trop d'efibrts ; elle les abêtit par de puériles banalités, comme celles dont regorge la balle du colporteur, ou bien elle les tire trop violemment de la sphère de leurs habitudes et du train ordinaire de leur vie.
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M. Charles Nisard nous a donné, dans son intéressant ouvrage, Teffrayante nomenclature des œuvres idiotes qui ont servi et qui servent encore de pâture à l'esprit du peuple. Faute de mieux, les pauvres gens se font passer de main en main ces almanachs ignares et ces imbéciles facéties qui défrayent les veillées de la semaine et les loisirs du dimanche. C'est là, on en conviendra, une littérature hébétante, et, s'il est vrai, comme on le prétend, que des écrivains connus aient prêté plus , d'une fois une collaboration anonyme à la rédaction de ces lucratives inepties, il fallait pour cela être doué d'infiniment peu de dignité personnelle et d'infiniment de mépris pour le pu blic.
D-autres écrivains, mieux inspirés, ont assez estimé le peuple pour lui parler un meilleur langage et pour élever son esprit plus haut. Mais, par une singulière fatalité, il est arrivé que ces écrivains ne mettaient pas précisément au service de leurs bonnes intentions les qualités propres à les faire réussir. Ils parlaient, si je puis dire, au-dessus du peuple. Non pas que je sois de ces dédaigneux qui s'imaginent qu'il faut parler à des ouvriers comme on parle à des enfants; mais encore faut-il. pour se faire bien comprendre d'un pareil auditoire, avoir dans la parole ou dans le style certaines qualités plébéiennes qui manquaient essen •
tiellement à ces écrivains. Je n'en citerai qu'un exemple. M. de Lamartine a dépensé plusieurs années de bonne volonté à se créer un auditoire populaire. Où sont, aujourd'hui, le Conseiller du Pewpte, les Foyers du Peuple, le CwUisatev/r? Mais où sont les neiges d'antan? Si Geneviève vit, ce n'est pas dans les classes populaires^ et le Tailleur de pierres de Saint-Point n'a trouvé des adeptes de son mysticisme que parmi certaines imaginations rêveuses que Ton ne trouve pas sous la rude écorce du bon sens populaire. M. de Lamartine, dans ses œuvres plébéiennes, est resté un pur aristocrate par le talent, et la littérature qu'il avait voulu fonder n'est pas parvenue à son adresse. Notre Franklin est encore à naître.
Ou une littérature violente de romans sensualistes et de drames corrupteurs, ou une littérature idiote qui abêtit le peuple, ou une littérature pseudo-plébéienne, qui n'a rien de populaire que le titre, telles sont, chez nous, les ressources intellectuelles de la multitude laborieuse, et certes, ce n'est rien que la pénurie même. Il n'y a pas, en France, de littérature populaire digne de ce nom.
U faut aller la chercher en Angleterre ou aux États-Unis, dans cette noble race saxonne, si patiente, si obstinée au travail, si sérieuse d'instinct, si robuste de bon sens. La gravité du peuple a mérité d'avoir une philosophie et une littérature populaires, auxquelles d'éminents esprits n'ont pas dédaigné de payer leur tribut. Au premier rang de ces œuvres, destinées aux prolétaires et vraiment sociales, puisqu'elles ont pour but de raffermir les liens de la société, se placent incontestablement les écrits de Uhanning, qui jouissent aujourd'hui, dans la vieille et dans la nouvelle Angleterre, d'une popularité incommensurable. Ghanning doit cette modeste gloire à ses qualités naturelles, au tempérament de ses facultés qui lui a fait prendre et choisir, comme d'instinct, ce milieu élevé d'idée, de style et de ton, d'où l'on parle au peuple avec autorité, sans avoir à craindre d'être trop loin ni trop haut pour se faire entendre. Il domine de toute la tète le peuple qui l'écoute ; mais il est du peuple, il est tout peuple de sentiment, de raison, de sens pratique, de ton, de raisonnement. Son langage même est celui de tout le monde, il garde ce double caractère du langage
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plébéien : la simplicité et la clarté. ChanniDg l'emploie avec un art qui serait admirable , s'il était prémédité, et qui n'est que l'instinct d'un naturel heureux. Il ne se refuse pas d'aborder les plus hautes notions de la morale et de la philosophie religieuse, mais il traite ces grands sujets avec une aisance supérieure; il y monte sans efforts, par le progrès naturel d'une dialectique presque insensible ; il s'y maintient de plliin-pied avec son auditoire, et nous donne une preuve excellente qu'un écrivain, qui sait s'y prendre, peut élever son public à la hauteur des principes, même quand ce public est celui des faubourgs.
Le grand secret de Ghanning, pour se faire ainsi comprendre du peuple, c'est qu'il l'aimait. Il avait pour les fortes et sincères qualités du prolétaire la plus vigoureuse affection; il avait pour ses souffrances la sympathie la plus tendre et la plus éclairée. Il puisait, dans son cœur autant que dans sa raison, les mâles inspirations de sa parole populaire. Lisez ces pages familières, naïves, pittoresques, émues ; vous devinerez bientôt que c'est un ami du peuple qui lui parle, et que cet ami devait être compris de son public. Au début, peutêtre, vos habitudes de littérature aristocratique vous empêcheront d'apprécier, comme elles le méritent, ces vives et fortes qualités, cette saveur pénétrante, qui n'est pas exempte de rusticité.
cette simplicité que Ton serait parfois, mais bien à tort, tenté de confondre avec une sorte de banalité, enfin cette ampleur de détails qui épuise tout un sujet, sans, rien laisser à faire au lecteur. Vous résisterez peut-être à cette naïve éloquence ou peut-être vous en sourirez. Continuez, et, j'en suis assuré, le charme vous gagnera. Ce qu'il y a de surabondant et de diffus, pour nos habitudes littéraires, vous pal^îtra une nécessité de position devant un auditoire ignorant. Vous oublierez la familiarité excessive du langage, la naïveté des allures, Tinexpérience des procédés, pour ne plus voir que l'admirable clarté de cette dialectique populaire, la simplicité féconde des raisonnements, la transparence de l'idée ; pour ne plus admirer enfin que ce que j'oserais appeler l'éloquence de la bonhomie et le génie du bon sens. On a souvent comparé Channing à notre Fénelon. Cette comparaison ne me semble pas très-juste, ou, du moins, j'y mettrai une restriction. Fénelon est un raffiné d'esprit, ce n'est que par le cœur qu'il atteint à cette divine simplicité. Le prédicateur populaire de Boston est simple d'esprit comme de cœur. Il y a, en ce sens, plus d'unité, plus d'harmonie dans Channing. Il ne faudrait pas insister, sous peine d'exagérer les nuances; mais enfin, si Channing est un Fénelon, je tiens à marquer que c'est le Fénelon des ouvriers.
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En véritable ami du peuple, Channing se garde bien de se faire son courtisan. U ne lui ménage pas les dures vérités ni les rudes conseils. Il ne le flatte pas, il ne lui déguise jamais Tâpreté de sa destinée ni les conditions sévères de sa vie. 11 ne lui montre pas, sur la terre, un Éden chimérique. Il aime Tégalité de toutes les forces de son âme, il rêve l'élévation des classes ouvrières, c'est son vœu le plus cher et le plus persévérant ; mais il explique, avec une netteté admirable, ce qu'il entend au juste par cette élévation espérée, qui pourrait donner lieu à de terribles malentendus. L'élévation du travailleur ne veut pas dire qu'il sera un jour élevé au-dessus du besoin de travailler. L'industrie, dans ses plus merveilleuses inventions, n'arrivera jamais à l'affranchir de sa tâche journalière. Ce progrès populaire, qu'il faut vouloir, qu'il faut hâter de tous ses efforts et de tous ses vœux, ne consiste pas à conférer au peuple le droit de l'oisiveté. Il ne consiste pas non plus à transformer les ouvriers çn gens â la mode, non plus qu'à lui livrer entièrement le pouvoir politique. U consiste uniquement dans l'élévation morale, et Channing nous en donne une définition admirable dans sa simplicité : « Je ne connais pour l'homme qu'une élévation véritable, celle de l'âme. Sans elle, qu'importent la place et la fortune de l'individu? mais, avec elle, il règne, il est membre
de la noblesse de Dieu, quelle que soit sa place sur l'échelle sociale. Il n'y a point différentes espèces de dignité pour les différentes classes de la société ; il n'y en a qu'une, et elle est la même pour tous. La seule élévation consiste dans l'exercice, le dé veloppement, l'énergie des plus nobles principes et des plus hautes facultés de l'âme. Une force étrangère peut pousser l'oiseau plus haut vers les cieux ; mais il s'élève seulement, dans la véritable acception du mot, quand il étend ses ailes et prend son vol par la puissance qui est en lui. De même un homme peut être poussé par les événements à une place éminente, mais il ne s^élève qu'autant qu'il exerce et développe ses facultés les plus précieuses, et que, par un libre effort, il monte à une noble région de pensée et d'action. Telle est l'élévation que je désire pour l'ouvrier, et je n'en veux pas d'autre. Cette élévation, il est vrai, trouve un secours dans l'amélioration de la condition extérieure du travailleur, et elle l'améliore à son tour. Grâce a cette alliance, le bien-être est chose bonne et réelle ; mais supposons-le séparé de la vie morale et du progrès intérieur, il n'a plus de valeur, et je ne lèverais pas un doigt pour l'accroître. » Il est intarissable dans ces conseils qu'inspire un cœur excellent et qui, tous, tendent à élever les cœurs en haut, vers une sphère supérieure de pensée et de moralité. Il aime et veut l'égalité, mais
l'égalité obtenue par la culture des intelligences et le perfectionnement des âmes. Ce n'est pas un nivellement brutal qu'il rêve, c'est l'ascension progressive des classes souffrantes à un niveau supérieur. Il ne met pas le despotisme des foules à la place du despotisme des castes, ni les bruts^lités aveugles à la place des aristocraties dédaigneuses. Il affirme et démontre partout que les seules distinctions qu'on devrait reconnaître sont celles de l'âme, à savoir la fermeté des principes, l'intégrité, la capacité, les lumières, l'amour de la vérité. Il veut inspirer aux masses de nobles ambitions et les faire rougir des vulgaires convoitises; il condamne, à tout propos, les clameurs injustes contre les riches. La véritable fortune, la fortune immense, toujours croissante du pays, où est-elle? Enfermée dans quelques mains, entassée dans quelques coffres-forts? Non, elle est partout comme l'atmosphère, et presque aussi variable, changeant de mains^ suivant le temps, passant du riche au pauvre, non par violence, mais à force de travail et d'habileté. Le bien des riches, c'est une goutte d'eau dans rOcéan. — Enfin, en même temps qu'il s'applique de toutes les forces de la raison et de son cœur à rapprodier les classes par la confiance réciproque et la charité, il insiste pour dissiper toutes les illusions que pourrait se façonner l'imagination du peuple sur les faciles béatitudes
de son sort futur. Ce n'est pas lui qui montrera aux classes ouvrières, dans les brumeuses perspectives de l'avenir, la chimère du travail attrayant. Il sait et il dit que la soufilrance, le travail, l'épreuve seront toujours de ce monde; il sait et il dit qu'il y aura toujours des sueurs, des larmes et du sang à répandre. Mais il sait aussi et il dit éloquemment que c'est un effet de la bonté divine que nous vivions dans ce monde par la grâce du travail. Il a foi dans le travail et dans la peine. Ce sont des maîtres sévères, sans doute, que la souffrance et le besoin; mais ces rudes précepteurs font ce que nul complaisant ne ferait pour eux. A cette dure école, nous devenons des hommes ; dans un monde où tous nos désirs seraient prévenus, nous languirions dans une enfance sans un. C'est sur le sol ingrat, c'est sur une mer orageuse que nous conquérons par la lutte notre virilité, et c'est un prix assez beau pour nous consoler de nos misères, puisque c'est à elles que nous devons d'être ce que nous sommes, les maîtres de la terre et les vrais enfants de Dieu.
On a dit quelquefois que Channing est un socialiste. Certes, si c'est là le socialisme, il a perdu tous les caractères du genre, et je ne vois pas trop en quoi il diffère de la plus pure morale chrétienne. A coup sûr, on nous accordera bien que c'est un socialisme in offensif, qui refuse aux clas-
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ses ouvrières d'autre élévation que celle de l'âme, et d'autre perspective que celle du travail honoré, consacré par Tidée religieuse de l'épreuve. — Il est vrai, Ghanning demande instamment que la société cherche les moyens d'élever l'esprit et le cœur deé multitudes. Il croit que l'éducation du peuple est la grande fin de la société ; quel gouvernement moderne n'a pas pris à son compte cette noble devise de l'élévation des classes ouvrières? Qui donc ici-bas aurait le droit de rester indifférent à ces grands problèmes de la misère et de l'ignorance, cette servitude des âmes? Channing aime l'humanité souffrante, voilà son socialisme.
Il est une marque infaillible à laquelle vous discernerez le socialisme de tout ce qui n'est pas lui. Demandez à un système, demandez à un homme quel respect il a pour l'individu, pour la personne humaine. Le socialisme subordonne l'individu à l'État. Tout ce qui n'est pas l'État n'est rien pour lui. C'est là sa doctrine, plus ou moins déguisée, mais immuable, mais constante sous tous les déguisements et les décors de la phrase.
Au contraire, rien n'égale le respect profond, religieux, je dirai presque superstitieux, de Channing pour la personnalité humaine. D'après la doctrine constante de Channing, c'est le christianisme qui a relevé l'individu de l'oppression antiqiie de
l'État, de nouveau rêvée par les utopies modernes. C'est le christianisme qui a réhabilité Tâme humaine dans la pleine conscience de sa dignité et dans la pleine jouissance de ses droits. C'est lui qui Ta affranchie de toutes les tyrannies par le sentiment auguste de sa responsabilité envers Dieu. Le stoïcien trouvait cette mâle indépendance dans son mépris de la vie ; le chrétien la retrouvera par la certitude de ses immortelles destinées. Ce qui était un dédain grandiose dans Fâme stoïcienne devint, dans Tâme du chrétien, une inaltérable sécurité, et cette consolation supréihe de se sentir vivre et mourir sous le regard de Dieu. Le sentiment de la personnalité, fortifié dans quelques âmes d'élite par la doctrine de Zenon et même exalté jusqu'à une sorte d'apothéose impassible et d'indifférence olympienne, fut généralisé, propagé dans le monde et en même temps réglé et contenu par l'esprit vivant du Christ. Aussi mâle, il devînt moins âpre ; il produisit des martyrs qui surent égaler les héros du Portique par la fermeté de leur âme, sans mettre la même ostentation dans leur trépas, qui surent mourir, chose unique et inouïe, en priant pour leurs bourreaux. Le christianisme a restitué à l'âme sa force, sa conscience inviolable, ses droits que la société antique lui avait ravis et que des fliéorîes déplorables voudraient lui ravir encore au nom usurpé de l'État.
Channing reprend, en ce sens, la grande tradition chrétienne. Il cherche le progrès des sociétés moins dans les institutions que dans les mœurs, moins dans le changement des formes sociales que dans le perfectionnement de l'individu . C'est à cette noble idée qu'il dévoua sa vie, ses enseignements, sa prédication.
L'éducation personnelle, voilà ce qu'il recommande sans cesse ; c'est parla que le travailleur se réhabilitera, qu'il relèvera la classe à laquelle il appartient; qu'il reprendra dans le monde la place et le rang que lui assigne son titre de créature de Dieu. Il excite, avec une persévérance admirable, le travailleur à rentrer en lui-même pour y retrouver ses droits oubliés etles archives de sa noblesse. L'éducation personnelle, s'écrie-t-il, n'est pas un rêve. Elle est fondée sur notre nature. Le travailleur^ comme tout autre, possède deux facultés incomparables qui rendent l'éducation possible ; ces deux facultés sont celles que Fâme a de s'étudier et de se former elle-même. C'est cette faculté de nous com prendra nous-mêmes qui nous distingue de labrute, laquelle ne se connaît pas. Mais combien il y a peu d'hommes qui pénètrent dans leur propre nature l Pour la plupart, leur esprit môme n'est qu'une ombre sans réalité, comparée aux objets extérieur?. C'est ainsi que vivent et que meurent des multitudes d'jiommes aussi étrangers à eux-mê-
mes qu aux pays dont on sait le nom, mais qu'un pied humain n'a jamais foulés. — L'autre faculté est celle que nous avons d'agir sur nous-mêmes, de nous conduire, de nous former. C'est une qualité aussi effrayante que glorieuse, car c'est sur elle qu'est fondée la responsabilité humaine. Il y a dans cette faculté plus de divinité que dans la force qui fait marcher l'univers, et pourtant combien nous la comprenons peu 1 Gomme elle sommeille inactive chez la plupart ! C'est cependant cette faculté qui rend l'éducation possible, et qui nous en fait un devoir impérieux.
C'est à l'âme, toujours à l'âme, â sa dignité, à ses énergies intimes, à sa noblesse que regarde Channing et que se termine son immuable pensée. II lutte de toutes ses forces contre le matérialisme envahissant. C'est là le vrai mal, c'est la plaie du siècle. Sans doute, Channing est trop de son époque et de son pays pour jeter à l'industrie un anaihème inintelligent. Mais il veut que dans les balances où se pèsent les destinées de sa patrie, on jette sur un des plateaux le spiritualisme chrétien pour faire contre poids au régime excessif de l'industrie. Il ne cesse pas de répéter que l'industrie n'a de valeur que par son rapport à l'âme dont elle favorise le perfectionnement futur en élargissant le bien-être et le loisir intellectuel des travailleurs. Il ne cesse pas de déclarer bien haut qu a ses yeux le
monde extérieur, matériel, est Tombre du monde spirituel, et qu'il a été créé pour le servir. Il s'irrite éloquemment, il s'indigne contre ces optimistes insouciants de la dignité de Tâme et qui proclament que tout est bien ainsi, qu'il n'y a rien à faire, et que, chez l'ouvrier, l'esprit est nécessairement trop attaché à la matière pour s'élever plus haut. Le monde matériel a-t-il donc été créé comme un tombeau pour l'esprit de la plupart de ceux qui l'habitent? Non, non! La matière a été créée pour l'esprit, le corps pour Tâme. L'âme, l'esprit est la fin de cette vivante organisation de chair et d'os, de nerfs et de muscles, la fin de ce vaste système qui comprend et la mer et la terre, et l'air et les deux ; cette création sans bornes, ce soleil, cette lune, ces étoiles, ces nuages, ces saisons n'ont pas été simplement établis pour nourrir et vêtir le corps, mais d'abord et avant tout pour éveiller, nourrir et développer l'âme, pour être l'école de l'intelligence, le champ des facultés actives, la révélation du Créateur et un lien d'union sociale. Nous avons été placés dans la création matérielle, non pour en être les esclaves, mais les maîtres par la pensée. C'est l'esprit qui a conquis la matière. Et n'allez pas craindre que développer l'intelligence d'un peuple soit l'appauvrir et l'aflfamer, ce serait avoir peur d'une ombre. Channing pense, au contraire, qu'avec l'ac-
croissement de la puissance intellectuelle et morale d'un peuple, sa puissance productive grandira, que l'industrie se développera, qu'une plus sage économie accroîtra la richesse, qu'on découvrira dans l'art et la nature des ressources qu'on n'a pas encore imaginées. La puissance d'un peuple, la gloire d'un siècle, la grandeur de l'humanité est dans son esprit, et cet esprit, si on le fortifie par la science, si on l'agrandit par l'amour, mettra la nature en harmonie avec lui-même, et créera le monde qui lui convient.
Tel est le spiritualisme éloquent qui éclate à chaque page de ses œuvres sociales, dans ses lectures aux cours Franklin devant les ouvriers de Boston, dans ses discours populaires sur VÉducation personnelle ou la Culture de soi-même, sur VÉlévation des classes ouvrières^ sur la Tempérance j sur la Création d'un ministère pour les pauvres^ sur les Devoirs des municipalités, admirables écrits, pensés avec une raison émue, écrits avec une touchante simplicité. L'élévation du travailleur par la culture intellectuelle, la notion de l'âme opposée aux préoccupations matérielles, le respect de l'individu, l'homme considéré comme une fin, non comme un moyen, comme le but suprême de la nature et des sociétés, non comme le jouet d'une création déréglée et l'instrument des tyrannies, voilà Ghanning, et dites que l'esprit du chris-
tianisine n'est pas avec lui 1 II s'est séparé du christianisme par le dogme, il y rentre par Tamour.
Il a aimé les pauvres, ce sera son titre auprès de la postérité. Il savait s'en faire comprendre en s'en faisant aimer. Il a gravé sa physionomie morale en croyant faire le portrait de son ami, le docteur Tuckerman, quand il nous dit qu'en tout homme, le bon docteur cherchait quelque chose à aimer ; qu'il s'emparait de tout ce qui pouvait rester de bon dans une âme déchue, de toute affection domestique, de tout sentiment généreux qui avait échappé au naufrage. « S'il pouvait, ajoute-t-il, s'il pouvait éveiller un tendre souvenir de famille, un sentiment de honte ou de regret, il se réjouissait et prenait courage, comme le bon médecin qui, penché sur un noyé, sent un mouvement du pouls, ou le plus léger signe de vie. Dans de pareils moments, ses espérances s'exaltaient, et ses paroles faisaient naître un espoir semblable chez celui qui était tombé. Il ne foulait pas aux pieds le roseau brisé, il n'éteignait pas la mèche qui fume encore. »
C'est dans ces communications intimes et familières avec l'âme du peuple qu'il avait appris sa langue affectueuse et simple, et qu'il s'était habitué à la parler avec tant d'aisance, de clarté, et je dirai d'élévation. Que les raffinés de la métaphysi-
que, que les délicats de Tesprit relèvent avec un goût quelque peu dédaigneux ce qu'il y a d'élémentaire dans cette philosophie, ce qu'il y a de naïf dans ces conseils et dans ces effusions. Sans doute ce n'est pas là une science profonde, car elle est claire, et la critique allemande, dont nous avons un peu trop la coquetterie en France, trouverait à se divertir dans ces pages, simples comme la charité qui les inspira. Nous n'avons ni ce goût ni ce courage. Nous aimons qu'on parle au peuple cette belle langue des idées spiritualistes et de la morale chrétienne , qui révèle la vérité qu'elle porte par son admirable transparence. Ce ne sont pas les formules abstraites qui sauveront le monde. L'humanité a besoin d'agir et de croire; croire pour agir, voilà le nécessaire; le doute ou le rêve n'est qu'un luxe de l'esprit.
Channing a fondé la véritable littérature populaire, celle qui prend la juste mesure de l'intelligence du peuple et le vrai niveau de ses besoins. Il estime assez la multitude pour la croire capable des plus grandes pensées. Son éloquence est doublée d'une philosophie : mais en même temps il ne donne à son auditoire de travailleurs que le vrai , le solide, l'incontesté, le nécessaire. Il élève son auditoire à la mesure des plus hautes vérités, en lui montrant qu'elles sont utiles. Il est bien, par ce côté, de son pays; mais il en est comme s'il
n'en était pas; car Futilité n'est pour lui qu'un moyen, non une fin. C'est un utilitaire, je le veux bien, mais c'est l'utilitaire de la vérité. Il sait intéresser l'égoïsme même à la propagande de la charité. C'est un missionnaire, c'est un apôtre dans le siècle et dans la patrie de l'industrie.
Sa propagande eut une juste récompense dans la popularité de son nom, et, ce qui vaut mieux, de ses doctrines. Loin de se survivre à lui même comme tant d'autres qui sont entrés tout vivants dans l'oubli, il a vu commencer pour lui la postérité, longtemps avant sa mort. Des éditions populaires ont répandu à profusion ses écrits dans la nouvelle et dans la vieille Angleterre. De tous les points de cette double patrie, il recevait les remercîments et les félicitations les plus vives. Tous les ateliers tenaient à honneur de correspondre avec cet homme simple et doux. Rien, dit son biographe, ne lui donna dans sa vie une satisfaction plus complète et plus pure que l'accueil fait à ses lectures par ceux à qui il les avait destinées, et un jour qu'il avait reçu une adresse de l'Institut ouvrier de Slaithwaite dans le Yorkshire, on le vit s'écrier la figure animée et les yeux brillants : C'est de l'honneur ceciy c'est de l'honneur. Il y avait en ce moment sur sa table une lettre écrite par l'ordre d'un des plus grands monarques de l'Europe, qui le remerciait de son livre, mais la re-
connaissance profondément sentie et simplement exprimée par la main d'un rude mineur le touchait bien plus que les éloges des grands, l'admiration des sages, ou même la chaleur de ses amis.
Il méritait de sentir le prix de la vie. « Quel monde serait le nôtre, disait-il, si je pouvais voir les autres aussi heureux que nous I La vie est vraiment une bénédiction. Oui, malgré l'obscurité qui l'enveloppe, ce monde est bon. Plus je vis, et plus je vois la lumière qui perce au travers des nuages. Je suis sûr que le soleil est là-haut I »
Son nom et quelques-unes de ses œuvres méritent de vivre dans le souvenir et la reconnaissance des classes ouvrières ; c'est vraiment pour elles qu'il a vécu, qu'il a écrit. Il a su comprendre l'âme des multitudes, et doter sa patrie de ce qui manquera, longtemps à la nôtre, une littérature populaire.