‹ Études morales sur le temps présentChapitre 15 sur 16 · LE LYRISME EN PROSE · texte numérisé non relu

LE LYRISME EN PROSE

gymnastique violente du style et ce lyrisme forcené. Nous pensions que la prose était la prose, c'est-àdire qu'elle n'était pas la poésie,, et que pour écrire convenablement la prose, il fallait, avant tout, être de sang- froid, réservant pour le dithyrambe la figure énergique, les brusques saccades, les écarts, les surprises du style, les hyperboles effrénées et les brûlantes apostrophes ; nous nous trompions, la mode a tout changé. Par une métamorphose inattendue, la prose est devenue figurée, passionnée, hyperbolique comme devait l'être autrefois le vers lyrique; mais aussi, par une compensation providentielle, le vers a regagné sur la prose tout le terrain que la prose lui a pris ; il est devenu d'une platitude timide, si bien que, selon une ingénieuse observation, les vers qui s'écrivent aujourd'hui ressemblent, s'ils sont bien lus, à de la prose un peu rocailleuse. Puisqu'il y a compensation, qui donc songerait à se plaindre?

Malgré tout, lorsque nous lisons ces pages où nous sommes loin de nier l'éclat, mais où déborde hors de tout propos le dithyrambe, notre pensée s'attriste, et nous songeons involontairement à ces belles qualités littéraires que notre siècle ne semble plus goûter, le naturel et la simplicité. N'exagérons rien pourtant; nous savons qu'il y a en France, à l'heure qu'il est, des écrivains aisés,

harmonieux, qui ne se croient pas déshonorés pour exprimer simplement leur pensée, et qui trouvent de grands effets sans les demander aux efforts d'une rhétorique désespérée. Ils ne mettent à la torture ni leur imagination, ni la langue; ils sont coulants et naturels, quand leur pensée se tient dans un certain milieu; ils sont éloquents et chaleureux, comme ne s'en doutant pas, quand leur pensée s'élève et s'échauffe. Le style suit le mouvement intérieur de l'idée, ou plutôt ils n'ont pas destylCy dans le sens où ce mot s'emploie aujourd'hui, car le style, pour eux, n'est que Tidée rendue visible par l'intermédiaire du mot. Ils écrivent comme ils parlent, pour penser tout haut; vous n'êtes, devant eux, ni prosternés d'enthousiasme, ni terrassés d'admiration ; vous n'avez ni surprise à craindre, ni ravissement, ni extase, ni ;vertige Ils* ne vous enlèvent pas brusquement et d'assaut à vous-mêmes ; seulement, par une action lente et insensible, paisible et continue, ils gagnent votre sympathie après avoirgagné votre confiance, ils s'introduisent dans l'intimité familière de votre âme, ils vous dépossèdent doucement de vous-mêmes sans effort, sans violence, presque à votre insu. Ils vous attirent à eux par l'irrésistible magie de la vérité ; ils ne vous fascinent pas, ils ne vous éblouissent pas, ils vous persuadent; ils ne prodiguent à leurs adversaires ni l'hyperbole ni l'outrage, ce

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qui est toujours une mauvaise manière d'avoir raison, ou plutôt ce qui est une manière assurée de se donner tort, puisque l'exagération met l'esprit en défiance ; ils se contentent d'avoir raison, avec ce calme qui est la dignité de la force, et cette sérénité qui est la grâce de la victoire. Ils ne connaissent ni les frissons sublimes de la sibylle, ni les frémissements du trépied prophétique, ni les secousses du dieu inconnu. Mon Dieu non! ce sont des hommes, seulement des hommes, qui dnt gardé l'expression noble sans emphase, simple sans banalité. La mode n'est pas avec eux ; ils le savent et s* en consolent; ils ont pour eux, ce qui vaut mieux que la mode, le goût.

Nous avons cru devoir insister sur le caractère littéraire de cette école. Ce caractère nous indique d'avance quelles doivent être les tendances de l'école. Un style aussi hyperbolique ne peut convenir qu'à une philosophie violente. Quand l'expression est aussi tourmentée, soyez sûrs que vous chercheriez en vain le calme dans la pensée ou la modération dans les opinions. Cette chaleur factice, cet enthousiasme artificiel, ce délire de parti pris, ce lyris ne systématique dans ses emportements, prémédité dans ses plus grands écarts, tout nous annonce que nous sommes en face d'un système excessif; tout nous révèle des esprits résolus à pousser une idée à ses extrémités les plus déses-

pérées. Dieu nous garde d'accuser la sincérité de ces tendances extrêmes 1 Mais enfin, il nous sera permis de dire que des opinions plus modérées ne chercheraient pas à faire tant de bruit, qu'elles s'appuieraient moins sur les secours extérieurs de l'image et de l'hyperbole, qu'elles auraient plus de confiance dans la force de la vérité que dans ces ressources toujours un peu artificielles d'une rhétorique enflammée. Nous sonunes, quant à nous, du parti de ceux qui aiment à frapper juste. Nos adversaires aiment mieux frapper fort. Il y a là plus qu'une différence de mots.

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