‹ Études morales sur le temps présentChapitre 3 sur 16 · PREMIÈRE ÉTUDE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ÉTUDE

MOUVEMENT ET TENDANCES DB LA PHILOSOPHIE FRAN- ÇAISE *. — Les Positivistes, ^Les Humanitaires. — L*école Critique. •« Le Scepticisme religieux.

S'il y a chez nous une philosophie nationale, il semblait jusqu'à ce jour que ce fût le spiritualisme. Nous devions nous en réjouir, si l'on nous accorde qu'il faut une philosophie, que la philosophie est un besoin sérieux, non le luxe inutile de Tesprit,

1. n y a longtemps déjà que s*annonçait, par de vagues symptômes, la crise philosophique qui règne aujourd'hui et dont personne ne peut ni marquer le terme ni prévoir Tissue. Nous reproduisons ici, sans aucun changement notable, ces pages écrites en 1854, où Ton trouvera, à défaut d'autres méritas, Vexact pressentiment des événements d'idée qui allaient s'accomplir.

et qu'il n'est pas loisible à l'homme d'étouffer cet impérieux instinct de libre réflexion qui sollicite sa pensée vers les grands problèmes.

Seule, cette philosophie de l'âme, de l'idéal et de Dieu avait pu s'acclimater dans la patrie de Descartes. Les autres doctrines, celle de la sensation, par exemple, ont traversé comme un mauvais rêve rintelligence française ; elles n'ont jamais pu s'y fixer. Il a pu y avoir, de temps à autre, surprise, fascination, coup de main tenté par le sensualisme ou le panthéisme ; il n'y a jamais eu conquête définitive et la doctrine de l'esprit a su cljaque fois prendre parmi nous ses revanches. Même dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, où la fortune de cette doctrine semblait être le plus en péril, une philosophie généreuse inspirait encore cet esprit de liberté, de tolérance, de progrès, d'humanité, qui s'égarait souvent en rêves et en déclamations, mais qui en soi n'en était pas moins une inspiration du plus pur spiritualisme, inexplicable à l'étroite doctrine de la sensation.

Aujourd'hui comme au dix-septième siècle, la seule philosophie qui soit debout en France, malgré des apparences contraires, c'est la philosophie spiritualiste. Elle seule est vraiment conséquente avec elle-même, homogène, liée dans ses parties essentielles, elle seule rallie, avec une multitude d'adhésions silencieuses, une petite armée

<d'intelligences autour de son drapeau noblement relevé par M. Royer-CoUard, et soutenu depuis, non sans gloire, à travers bien des vicissitudes, par des mains habiles et vaillantes. Elle seule se présente au jugement de l'avenir avec un ensemble de dogmes et de principes très-solides, sinon très-nouveaux, et consacrés par la double autorité de la conscience, qui est l'histoire individuelle, et de l'histoire, qui est la conscience du genre humain. Gela suffit peutêtre pour nous donner le droit de dire qu'à l'heure qu'il est, le spiritualisme règne en France. Il règne, mais non sans combat. La philosophie est une lutte, étant l'exercice même de la raison. Les victoires que donne la philosophie sont des victoires disputées ; elle n'assure jamais un triomphe incontesté et un règne paisible, parce qu'il est dans son essence d'être abandonnée aux controverses. A. ce motif général, il s'en joint de particuliers. Sous l'influence de quelques circonstances nouvelles et de certaines tendances du siècle , le vieux matérialisme se réveille, et, mal (fissimulé sous des noms nouveaux, il médite un suprême effort. La lutte est déjà vive aujourd'hui contre la philosophie spiritualiste, elle sera terrible demain. Il y a des symptômes inquiétants dans l'air, et l'avenir nous offire plus d'une menace, s'il ne se forme pas une coalition sérieuse de toutes les forces

vives de l'esprit français. Nous n'inventons pas le péril, nous le voyons. Chacun peut le voir comme nous en ouvrant les yeux. Il plairait à certaines gens qu'on ne vînt pas les troubler par des avis importuns et secouer cette léthargie éveillée où se complaît leur égoîsme intellectuel. n leur plairait de ne pas croire au péril, quitte à voir un beau jour l'ennemi dans la place, le matérialisme dans la pensée française. Â nous, il nous plaît mieux de ne pas nous endormir dans la trompeuse sécurité de cet optimisme indolent.

Là n'est pas le seul danger. En face du matérialisme renaissant s'élève une école nouvelle et bruyante de théologiens qui font profession de mépris pour la raison laïque. Ils s'efforcent de confondre sous le nom de philosophie des erreurs fabuleuses, des systèmes dépravés, et de solliciter contre le monstre les anathèmes de l'opinion révoltée. En faisant cela, ils avouent leur but : c'est de rebuter l'esprit humain par le scandale de ses excès et de le fatiguer de la pensée libre. Ils veulent lui arracher son abdication définitive, au nom d'une foi intolérante qui a perdu l'esprit vivant du christianisme en perdant la charité. Nous croyons qu'il n'est pas hors de propos de placer ici une esquisse des principales sectes qui, sous des noms divers, rêvent la conquête intellectuelle de la

France, soit au profit du matérialisme et du scepticisme rajeunis, soit au profit d'une théologie violente, dont la raison de Bossuet eût été confondue. Des deux côtés la véritable philosophie est également en péril. Évidemment, dans ce tableau général, nous ne pouvons qu'indiquer les groupes et caractériser les tendances.

Nous n'apprendrons rien à personne, si nous disons qu'au nombre de nos adversaires les plus irréconciliables se place Tesprit positif, qui nous sonmie de dire ce que veut la philosophie, où elle va, à quoi elle sert ici-bas. Que personne ne se méprenne sur notre pensée. Nous savons estimer, conune d'autres, ce qu'il y a de grand dans le progrès de.resprit humain conquérant la nature et asservissant la matière. Nous savons admirer le génie inventif de cette génération féconde, et ce n'est pas nous qui tomberons jamais dans l'excès de ce puritanisme déclamatoire qui jette Tanathème au siècle et à la société. Il faut beaucoup rabattre, en général, de ces austérités oratoires et de cet ascétisme à grand eflfet. La société n'est pas si matérialiste que certaines gens, dans des intérêts divers, voudraient le lui faire croire : elle a

de nobles tendances et de généreux sentiments, et il n'est besoin que d'une occasion pour les? faire éclater. Mais ce qui est la calomnie à l'égard de la société, est la vérité à l'égard de cette fraction de la société qui comprend ce qu'on appelle les gens positifs. .Chaque chose étant ici-bas nécessaire ou superflue, les gens positifs mettent dans la première classe le bien-être et tout ce qui le procure, et dans la seconde tout ce qui n'est pas le bien-être, c'est-à-dire la pensée et le sentiment. On reconnaît à ces traits les fanatiques de l'utilité dont l'apôtre est Jérémie Bentham. Pour Bentham et son école, les hommes ne sont pas des frères, ce sont des unités ; un homme n'est pas une âme, c'est un rouage dans le mécanisme universel. Que vaut cette chose ? que peut-elle rapporter ? c'est la loi et les prophètes. Mais, en bonne conscience, que voulez-vous qu'on fasse de la philosophie? Peut-on en tirer de nouveaux procédés pour économiser le combustible dans les usines ? Aussi professe-t-on le plus souverain mépris pour cette science de peu de rapport. Ce sont les utilitaires qui ont inventé ce mot terrible : A quoi cela sert-il ? Ils ont tout dit, quand ils ont prouvé qu'une chose ne sert k rien. Mais il faut s'entendre. Ce n'est rien pour eux que tout ce qui n'est pas l'utilité pratique, matérielle, immédiatement réalisable en jouissances oa en argent.

Cette formule, d'une ironie banale, a pourtant fait son chemin dans le monde, et beaucoup d'excellentes gensqui n'entendent pas malice aux choses, mais qui répètent de bonne foi les axiomes tout rédigés de la sagesse du comptoir, vont demandant avec gravité, quançl ils entendent parler d'art, de haute science ou de métaphysique : A quoi bon tout cela? Ils triomphent, quand ils ont prouvé qu'il est plus lucratif d'acheter des actions de chemin de fer que des traités de psychologie. Et ils se retirent enchantés de leur sagesse pratique qui a su dissiper le prestige des grands mots et réduire la philosophie à sa véritable expression, à zéro pour cent d'intérêt. Ce qui est triste, c'est que de telles doctrines se propagent vite ; elles sont claires et saisissables pour tous; elles se résument dans quelques règles d'arithmétique élémentaire; un tel symbole a la précision d'une addition bien faite. Ces apôtres de l'intérêt ont pour eux l'éloquence du billet de banque et le lyrisme qui a cours chez les agents de change. C'est beaucoup ; car les bonnes gens sont toujours prêts à donner raison au succès, et surtout au succès d'argent. La prospérité financière est* pour eux la mesure exacte de la capacité, et vous ne leur ferez jamais comprendre que la raison et la vérité ne soient pas du côté des millions. Cependant, comme il faut vivre et qu'après tout on vit

dans une société civilisée qui veut qu'on ait au moins Tombre d'une pensée et l'apparence d'un principe, ces esprits faibles, victimes de la routine, proie du lieu commun, ces hommes qui . sont moins des hommes que des échos, adoptent ces oracles faciles de la sagesse pratique et répètent en chœur ce mot d'ordre des habiles : A quoi tout cela sert-il?

On ïïotri'raît leur répondre qu'on y gagne de

sortfifdirxes tombeaux vivants, comme parle Bos-

sifef, yti' sëilt ensevelies leurs intelligences maté-

i^kfti^^H^ on y gagne de vivre, ce qui est bien

quelqiîàHSiose ; car, en vérité, est-ce vivre que de

végéter ainsi, pendant cinquante ou soixante ans,

dans le silence de la pensée, et de rendre ensuite

aux éléments un corps qui y retourne de lui-même,

et à Dieu une âme qui serait digne de retourner

aux éléments ? On y gagne d'élever quelquefois sa

pensée vers ce firmament intérieur de Tintelli-

gence, où resplendissent les idées éternelles*. Je

sais bien qu'on peut exister sans connaître jamais

le bonheur de ces méditations solitaires, qui sont

comme la fermentation secrète de la vérité en nous.

Je sais qu'on peift exister s'ans avoir jamais

éprouvé ces nobles frissons de l'âme visitée par le

sentiment de l'infini. On peut exister, sans doute,

mais on ne vit pas ; l'homme a besoin, pour vivre,

de penser ; la pensée est comme la prière dont on

\ ' 4/ TENDANCES DE LA PHîÉOSOPHIE. 9

.1 dit qu'elle est la respira^èitm de l'âme du côté du ciel.

L'esprit positif, ce fléah et ce péril de notre génération, a suscité une T)hilosophie d'un genre et d'un nom tout nouveaux dans le monde : je veux parler du Positivisme.

Une des originalités du système est dans le mélange continuel de l'athéisme mathématique, qui exile Dieu au rang des hypothèses inutiles, et d'une sorte de mysticisme sentimental qui met la doctrine sous le patronage des femmes. Il y a des effets tout à fait inattendus dans ce contraste d'une sensibilité larmoyante et diffuse avec les sécheresses et l'aridité morne de Tathéisme. Ce seraient là des surprises du plus haut comique, si l'on n'était pas trop attristé pour rire de ces aberrations à la fois puériles et caduques. Ajoutons, pour être juste , que tous les disciples de M. Comte ne l'ont pas suivi dans la dernière phase de sa pensée , et que beaucoup sont restés en deçà du temple humanitaire dont il nous a fait si libéralement les honneurs. Beaucoup l'ont abandonné au moment même où, de sa main trop empressée, il se couronnait grand pontife. Les disciples s'accordent avec lui sur les préliminaires scientifiques de la doctrine, sur la nécessité d'éliminer avec le plus grand soin l'absolu, sur la détermination historique des différentes périodes d'initiation que les siècles ont tra-

versées pour arriver à Fère sacrée du positivisme, et enfin sur la définition de l'idéal religieux que tous placent d'un commun accord dans l'humanité. Les hérésies ont commencé le jour où M. Comte a promulgué solennellement, dans ses décrets de Tavenir, la constitution de sa petite église.

Mais si le positivisme comme religion est déjà mourant, il vit et il vivra peut-être longtemps encore comme doctrine, ou au moins comme tendance. Il se recommande à une génération telle que la nôtre , à la fois avide de faits scientifiques et afifamée de bien-être , par sa double prétention à la réalité et à l'utilité. Plein de mépris pour les théories , il ne veut croire qu'aux faits et aux lois. Peu soucieux de la spéculation pure et désintéressée, il ne poursuit que les sciences qui peuvent par leurs applications améliorer le bien-être de l'homme. Ce double caractère de réalité scientifique et d'utilité industrielle est une double amorce qui tente bien des intelligences pressées de savoir et de jouir. Le positivisme est l'expression même des deux tendances les plus caractéristiques peut-être de notre époque. Issu de ces tendances , il les développe et les fortifie. C'est son origine qui fait le prestige et le péril de cette philosophie. Elle ne pouvait naître avec ses formes particulières que dans ce siècle , dont elle résume quelques-uns des plus incontesta-

bles caractères. EUeb a un auditoire tout préparé : dans cette masse flottante d'intelligences scientifi- ' quement désorganisées, très-habiles à saisir les lois dans les dijffërents ordres de la réalité , mais incapables, par l'effet d'une sorte de paresse présomptueuse et d'une inertie qui se prend pour une force, de s'élever à la conception de la substance, seul soutien possible de ces phénomènes, ou à l'idée de la cause, raison dernière de ces lois.

Cette doctrine, qui ferme à la pensée de l'homme l'horizon de rinfini, est, à tout prendre, et à part les puérilités du culte, la plus solide, la plus forte organisation qu'ait reçue l'empirisme contemporain. C'est un système, c'est une école, c'est un drapeau. L'empirisme est assurément ailleurs que chez M. Comte et ses amis; mais ailleurs il ne s'exprime guère que par un mouvement assez incohérent d'idées, par des aspirations confuses ou des tendances isolées. Ailleurs il n'a pas de système et ne forme pas d'école : aussi nous suffirat-il de noter rapidement (Quelques -unes de ces tendances inquiètes qui troublent les âmes , sans aboutir à une doctrine caractérisée.

Le saint- simonisme est mort , et le fouriérisme n'est guère en meilleur état; mais, de ces deux systèmes , il est resté une idée très-puissante par sa complicité secrète avec quelques instincts de la nature humaine : c'est la réhabilitation de la chair «^

Nous prenons le mot consacré. On se plaint que le christianisme , pendant de longs siècles de servitude et de misère , ait tenu la chair captive et le corps humilié. On invite l'humanité à secouer le joug de cet ascétisme rigoureux qui a comprimé Tessor de la sensation , et à cesser ce combat à outrance contre la nature. Tout est bon- dans la nature humaine; c'est le principe du dix -huitième siècle, et on l'applique, avec une grande verve , dans toutes ses conséquences. Le christianisme n'a compris que Tesprit et le règne de l'esprit; il a développé outre mesure Vange dans la bête^ et il est tombé sous le coup de la célèbre sentence de Pascal. Il a détourné ou tari les sources du plaisir dans le monde et condamné l'humanité, pieusement martyrisée, à un jeûne de plusieurs siècles. Compter les victimes qu'il a faites ou les hypocrites qu'il a contraints à des accommodements avoc le ciel , serait une œuvre impossible. Il est impie de priver l'homme d'une seule jouissance, d'un seul bonheur. C'est ainsi que le christianisme devenait, à son insu, presque sacrilège en exaltant l'esprit pur aux dépens des sens abusivement mortifiés. Il est temps que l'on relègue ce régime de l'idéalisme mystique au rang des chimères superstitieuses que le moyen âge nous a transmises. Il est temps que l'humanité revienne à la réalité, qu'elle développe dans tous les sens ses

riches facultés, qu'elle exerce en toute liberté ses aptitudes les plus variées au bonheur. Le christianisme a réhabilité Tesprit. Relevons la chair des anathèmes dont elle porte injustement le poids. Nous n'avions jusqu'ici, à ce que Ton nous assure, que des plaisirs incertains , des voluptés furtives et des bonheurs inquiets , que venait à chaque instant troubler la crainte ou le remords. Nous avions honte de la jouissance , honte de la sensation , et chaque fois que nous demandions à nos sens un plaisir , nous le cachions comme upe &ute , quelquefois comme un crime. Nous étions honteux d'être hommes. Soyons hommes aujourd'hui et dans toute l'étendue de notre naturel Alors se déroulent devant nos yeux, comme en un vaste tableau^ les spectacles enchanteurs de l'humanité future et du monde transfiguré. On nous montre, pour un prochain avenir , les merveilles que fera éclore dans la nature cette religion nouvelle, le catholicisme de la chair; on nous convie à cette Pâque immense de la jouissance universelle; on irrite toutes les voluptés par les amorces les plus vives de Timagination et du désir; on chante sur un ton lyrique les tressaillements et les extases de l'humanité rendue au bonheur.

Nous n'inventons rien : nous résumons quelques aspirations très-vives qui ne suffisent pas pour constituer une philosophie, mais qui s'expriment à cha-

que instant dans les pages colorées de quelques auteurs contemporains. Si ces écrivains, qui ne sont guère que des artistes de parole , étaient de force à porter le poids d'une doctrine, s*ils avaient assez de substance intellectuelle pour être philosophes , n'est-il pas incontestable qu'ils seraient matérialistes? Ils ont le goût vif de la sensation, ils ont pour la nature une sorte de culte idolâtre ; ils sont les chantres prédestinés de la matière animée, vivante. Cette prédilection donne à leur style même un accent tout particulier. Il y a, dans leur manière de s'exprimer, quelque chose comme de la sensualité. C'est un éblouissement de couleurs , c'est un délire de métaphores, c'est une ivresse d'images. On dirait qu'ils veulent faire passer dans chaque phrase la nature entière avec tous ses parfums et tous ses rayons. Il est juste d'ajouter que ces voluptés de style, trop prodiguées, deviennent un vrai supplice. On a 1)esoin, après de pareilles lectures , de relire une page des Méditations de Descartes, et ce style austèrement simple redouble de prix à nos yeux.

Il est des esprits plus élevés qui ne cèdent pas, comme ces écrivains sensualistes , à l'attrait vulgaire du plaisir, mais qui, sous l'influence désastreuse d'une analyse excessive et dans l'entraînement de la dialectique, ont fait sur eux-mêmes et sur leurs idées un travail dont la conséquence a

été Tathéisme. N'est-ce pas là précisément le cas de M Proudhon et de quelques autres Hégéliens radicaux de Paris ? Les dernières conclusions de Textrême gauche hégélienne nous aident à comprendre les fantaisies transcendantes par lesquelles M. Proudhon se plaisait à épouvanter de temps en temps les honnêtes gens , celle - ci entre autres : DieUf c'est le mal Chez M. Proudhon, conune chez M. Arnold Ruge, ou chez MM. Peuerbach et Stirner, si quelque idée nette se dégage, c'est un amour sauvage et presque effréné de la liberté. Mais qu'est-ce pour eux que la liberté? — La liberté ne se comprend , ne se justifie que par le devoir, par la règle , par la loi. Pour eux , la liberté c'est la négation de toute règle transcendante, de tout principe supérieur à l'homme. L'homme s'est sacrifié pendant des siècles aux sottes idoles d'une métaphysique d'illusion ; il a cru à un Dieu distinct de lui, il lui a offert le sacrifice de sa liberté. Il a cru à la justice transcendante, à la charité; il s'est imposé des sacrifices bizarres, des dévouements étranges. Il a honoré, par un suicide imbécile, de vaines abstractions; il s'est fait misérablement le pâle et tremblant esclave des chimères de son esprit. Ce n*est pas Dieu qui a créé l'homme, c'est l'homme qui a créé Dieu. Il a détaché pour ainsi dire de lui-même ses instincts les plus élevés et la plus noble partie de son intelligence; il lui a

naïvement attribué une existence distincte, et c*est ainsi que Thomme s'est mis sous le joug de cette puissance sinistre et féconde pour le mal, mère de l'orgueil, du fanatisme homicide et de la haine. M. Proudhon, en véritable Hégélien dégagé de tout préjugé, réintègre l'homme dans la possession de ses attributs usurpés et ruine la dernière base de ce pouvoir imaginaire, de ce Dieu objectif, le tyran de Thistoire, le bourreau des consciences, le fléau des siècles, despote qui ne règne que par notre esclavage volontaire et qu'un seul acte de courage intellectuel renverse.

D'autres s'établissent dans une situation moins compromettante et fort commode à l'égard des vérités métaphysiques ; c'est une sorte de situation éternellement expectante et provisoire à perpétuité : je veux parler de la Philosophie critique qui se pousse dans le monde à la faveur de talents distingués et d'une vaste érudition. On s'intéresse très -vivement aux événements divers que chaque philosophie ou chaque religion introduit successivement sur la grande scène de Thistoire, ou sur la scène moins large de la conscience individuelle; on suit, avec une curiosité émue et un dilettantisme savant, les péripéties des idées; on siffle ou l'on applaudit aux bons endroits de la grande pièce humaine ; on se tient avec grâce , en parfait gentilhomme, aux premières loges de l'es-

TENDANCES DE LA PHlLOSOPfflB. 1 7

prit, mais on se met avec soin en dehors de la scène; il semble que ce qui s'y passe ne touche pas directement ce spectateur curieux et impassible. Il ne croit pas être engagé pour quelque chose dans ce vaste enchaînement de faits et de doctrines qui se déroule devant ses yeux; il jouit d'une sorte i* impersonnalité intellectuelle qui n'est pas de Findifférence, puisqu'il s'intéresse au jeu, mais qui lui permet de se considérer comme en dehors de la question ; il s'intéresse au jeu, mais sans y risquer sa mise. Les idées philosophiques ou reli- ^euses passent près de lui sans entrer dans son âme, tout au plus en est^il effleuré comme on l'est dans un concert d'une note harmonieuse ou d'une dissonance ; rien de plus. Encore une fois , il assiste au spectacle , mais c'est le public qui est sur la scène, c'est la grande foule humaine qui joue pour cet unique spectateur, avec les chefs du chœur, philosophes ou prêtres *♦

Ne l'accusez pas d'être sceptique, ce gros mot le ferait sourire de pitié ; il faut observer les nuances. L'idée que réveille le scepticisme peindrait fort mal cette nature d'esprits curieux d'événements métaphysiques et ces âmes avides d'émotions intellectuelles ; il n'y a qu'un mot qui leur

1. Cest la première esquisse de la philosophie Critique que nous ayons étudiée avec plus de déyeloppements dans Vidée de Dieu

convienne, mais il est horrible, il est barbare: pour ces spectateurs d'idées, pour ces amateurs empressés des spectacles métaphysiques, la vie, la religion, la philosophie, ne sont qu'un vaste phénoménisme. Pour eux il n'y a sur cette terre rien d'absolu, de stable, de constant; tout s'écoule, tout change : il n'y a que des phénomènes ; nous sommes dans un perpétuel devenir. Tout se construit, rien ne s'achève ; tout se détruit, rien ne périt , car ces vastes destructions de systèmes ne sont que des métamorphoses : les ruines de chaque temple abattu sur le chemin des âges sont les étapes de l'avenir. Les débris de chaque doctrine reparaîtront plus tard dans un système plus complet, qui, à son tour, cédera la place à quelque chose de meilleur, à une plus vaste synthèse, sans que jamais l'humanité, avec son intelligence finie et ses facultés relatives , arrive à autre chose qu'à du provisoire, encore et toujours. Vérité de la veille, erreur du lendemain, mais vérité à son heure et en son lieu, et ne devenant erreur que parce qu'elle a voulu excéder sa mesure en durant au delà de son heure; l'humanité marchant sans cesse, mais avec la certitude dé n'arriver jamais: voilà quelques idées auxquelles vous reconnaîtrez ces intelligences vigoureuses dans le sens de la critique, puissantes même dans le iiens de l'admiration, réfractaires à toute croyance

fixe, inertes pour la foi philosophique ou religieuse, et chez lesquelles la faculté de raffirmatioa semble atrophiée.

Pour ces esprits curieux et difficiles, rien donc n'est absolument faux, rien absolument vrai. Chaque système, chaque religion paraît dans son temps, avec la mesure de vérité que comportel'intelligence humaine. Lorsque Fintelligence de r<humanité dépasse cette mesure de vérité temporaire et locale, elle brise le moule qui Temprisonnait dans ses formes restreintes et déterminées, et alors, après un interrègne plus ou moins long de croyance, le spectateur, qui se donne ce grand divertissement des idées, voit se reformer lentement d'autres religions plus larges, d'autres théories plus compréhensives, qui reçoivent, comme dans un moule plus ample, la pensée agrandie de l'humanité. Il n'y a ni erreur ni vérité absolue dans ces doctrines métaphysiques et religieuses qui apparaissent successivement sur la scène intellectuelle du monde. La pensée relative et contingente de l'homme ne concevra jamais que le relatif et le contingent. L'homme ne dépassera jamais, avec ses facultés bornées, la mesure du fini. Seulement, cette vérité partielle et limitée qu'il conçoit va toujours en s'élevant et en s'épurant, à mesure que la pensée de l'homme se dé gage des sens et s'élève plus haut dans la sphère

des idées. L'illusion est de croire que nous pouvons faire la conquête de l'infini. Ce fut l'illusion de Platon, de Descartes, de Spinoza. Mais ce qui est possible, ce qui est loisible à l'homme, c'est d'épurer de plus en plus son intelligence , de perfectionner indéfiniment cet idéal secret que nous formons du meilleur de notre âme, et que nous élaborons sans cesse. L'infini ne sera jamais pour nous qu'une chimère. On ne nie pas qu'il n'existe; on affecte de n'en rien savoir ; on nie qu'il soit accessible à l'homme. On soutient que le seul infini qui soit accessible à l'homme, c'est le fini perfectionné, épuré, agrandi. On ne nie pas qu'il n'y ait quelque part des vérités absolues, et même une intelligence pour les concevoir; on nie que ces vérités absolues tombent sous la mesure de l'intelligence humaine. On soutient que l'homme, par cela qu'il est homme, n'atteindra jamais qu'à des vérités indéfiniment graduées selon les degrés de sa culture intellectuelle et morale, mais éternellement circonscrites et relatives. Encore une fois, ce n'est pas là un scepticisme grossier, sans doute; ce n'est pas même, à proprement parler, du scepticisme. Il n'en est pas moins incontestable que de pareilles tendances d'esprit ne vont à rien moins qu'à répandre le trouble et la défiance dans la pensée humaine, à l'amener insensiblement vers une sorte de découragement. Si, dans

toutes les grandes questions sur lesquelles nous sommes appelés à prendre une décision formelle, je sens que je ne puis atteindre qu'à des vérités incomplètes et flottantes, qui ne sont vraies que dans la mesure de Theure présente , et qui cesseront de rétre demain pour une science plus avancée, cela ne suffit pas à Timpérieux besoin de mon âme, et je rejette loin de moi avec mépris ces solutions incertaines qui ne font qu'irriter mon désir et torturer ma raison. Il faut à ma pensée un point fixe quelque part, pour qu'elle puisse soulever le problème de sa destinée.

Notons, en passant, les tendances d'une école à la fois nouvelle et rétrograde, qui prétend relier la pensée moderne à celle du dix-huitième siècle. Le premier dogme, le seul qui soit parfaitement clair dans cette doctrine, c'est encore le mépris ab solu de la métaphysique, c'est l'élimination définitive de toute question relative à la nature de l'âme et à l'existence de Dieu. Or, le mépris des questions métaphysiques n'est pas autre chose qu'un matérialisme qui ne s'avoue pas, ou qu'un scepticisme dissimulé. S'abstenir en pareille matière, ce n'est pas nier, sans doute; mais les conséquences sont presque les mêmes. La neutralité, c'est le doute; et remarquez que, par la force des choses, le doute incline toujours du côté de la négation.

S'il suffisait pour être spiritualiste d'une certaine aspiration au grand, de la générosité des sentiments, d'un eflfort sincère vers l'idéal, Terre et Ciel appartiendrait incontestablement à la catégorie des œuvres spiritualistes. Il n'est que juste d'y reconnaître une pensée large et naturellement élevée, la sincérité des nobles émotions, une sympathie ardente pour les misères de l'humanité, et sur tout cela quelque chose comme un souffle puissant qui vous enlève aux désirs subalternes et aux préoccupations de Tégoïsme. Chez M. Jean Reynaud, le sentiment est spiritualiste, la pensée ne l'est pas. J'ai peur que sa doctrine, résumée dans ce qu'elle a d'essentiel, ne soit guère qu'un naturalisme poétique. Je sais qu'en énonçant une pareille opinion, je m'expose à m'aliéner beaucoup de lecteurs qui ont lu l'ouvrage de M. Reynaud avec candeur et qui ont cédé au charme, sans dis- <îuter leur plaisir et sans voir autre chose, dans <:e livre, que beaucoup de poésie et de science répandues sur les dogmes austères du christianisme. Je sais que M. Reynaud lui-même s'imagine sincèrement que son système n'est pas autre chose qu'une sorte de christianisme agrandi, ou plutôt adapté, dans ses formes mobiles, au niveau de la science et de la civilisation modernes. J'honore l'intention, mais il y a le fait à côté de l'intention, et «lon-seulement, dans le fait, le système de Terre et

TENDANCES DE lA PHILOSOPHIE. 23

Ciel n'est plus qu'un christianisme chimérique, il ne se maintient même pas dans les limites et dans la mesure plus large du spiritualisme. En faut-il quelques preuves?

D'abord je suis en défiance bien naturelle contre ce principe de la corporéité nécessaire des êtres, qui est une des bases de la doctrine. M. Reynaud relègue parmi les chimères l'idée de la spiritualité, n déclare ne pas (Toncevoir la possibilité d'un esprit pur, la corporéité lui semblant l'achèvement nécessaire des âmes. Ce principe est tellement absolu qu'il s*applique à Dieu comme à l'homme, et voilà Dieu tombant dans les formes sensibles, non par l'effet d'un sacrifice volontaire et d'un libre choix, mais par la fatalité inexorable de la nature. De là une conséquence naturelle : c'est qu'il ne faut pas aller chercher, dans les rêves d'un idéalisme insensé, un autre séjour, une autre patrie que la création matérielle pour les âmes et pour Dieu. La création n'a de bornes ni dans le temps ni dans l'espace. La vie circule éternellement dans l'immensité de l'univers sous l'impulision du Dieu trinaire et pour un progrès à l'infini. Ces espaces sans fin, ce cosme incommensurable, c'est proprement le ciel, et c'est ainsi, selon H. Reynaud, que la parole humaine ne s'est pas trompée lorsque, par un merveilleux consentement de toutes les langues, elle a donné le même

2'-k ÉTUDES MORALES.

nom au séjour de rimmortalité et à cette région étoilée qui resplendit mystérieusement sur nos têtes. Ce ciel est peuplé; tous ces mondes ne sont qu'un seul monde donné en libre pratique au genre humain comme à tous les autres vivants de l'univers. Cette terre elle-même que nous foulons sous nos pieds, cette terre roule dans le ciel, est un des éléments du ciel, et nous constitue en résidence dans le ciel. Si Ton pressait bien M. Reynaud sur ce point délicat, je pense qu'il ne serait pas difficile de lui arracher cet aveu que Dieu n'est pas autre chose que l'âme du monde, que le monde est nécessaire à Dieu comme Dieu est nécessaire au monde, puisque le monde matériel est précisément en Dieu le principe de corporéité nécessaire à tous les êtres, et qu'enfin toutes les âmes ne sont qu'une émanation directe de l'âme divine, comme tous les corps ne sont qu'une parcelle détachée de la matière infinie. L'immortalité ne sera pas ce que s'imagine un spiritualisme abstrait. Ce ne sera ni plus ni moins que Fémigration de nos âmes dans les étoiles, dans tous ces mondes que recèle le firmament dans ses profondeurs sans fin. La psychologie de M. Reynaud est essentiellement astronomique : tout ce qu'il peut nous promettre, comme terme suprême de nos efibrts, comme prix de notre volonté purifiée, c'est une immortalité matérielle dans le firmament. L'organisme humain

ira sans doute se perfectionnant et se subtilisant sans cesse, d'étape en étape, dans ce grand voyage de rame à travers l'immensité. Il n'arrivera jamais que le corps soit détruit et laisse à l'âme cette liberté immatérielle qui ne serait, pour M. Reynaud, qu'un pur néant.

On pourrait multiplier les preuves analogues. A quoi bon? Une encore, et ce sera asse^ Tous les mondes superposés les uns aux autres dans Tinfîni matériel de la création ne sont pas autre chose que de vastes purgatoires subordonnés entre eux selon une certaine hiérarchie. La terre est aussi un purgatoire, supérieur aux uns, inférieur aux autres. Mais sous l'influence du progrès universel et infini, tout s'améliore insensiblement, et il est naturel de concevoir qu'un jour arrivera où ce purgatoire perfectionné deviendra un véritable paradis. Voilà l'âge d'or ramené dans notre monde par un progrès inévitable. Dès lors le ciel, même dans son sens fabuleux, le ciel sera sur la terre, et le paradis terrestre redeviendra une réalité. N'y a-t-il pas dans cette chimère d'une terre paradisiaque et d'un monde transfiguré par le progrès, n'y a-t-il pas là une réminiscence du système de Saint-Simon, et cette affinité évidente n'est-elle pas une preuve suffisante qu'à travers ces poétiques rêveries de M. Reynaud se glisse une sorte de naturalisme humanitaire?

Toutes ces écoles et toutes ces tendances existent, se propagent, se développent autour de nous. Notre esquisse est bien incomplète dans sa rapidité; mais, dans sa mesure, elle suffira sans doute à éveiller quelques inquiétudes^ Elle suffira à montrer un des grands dangers du siècle, là où il est, dans une philosophie négative ou sensuelle. Jamais peut-être, môme au siècle dernier, le sensualisme n'a fait de si puissants efforts pour dominer les âmes. Il rencontre aujourd'hui un auxiliaire puissant, l'esprit d'industrie, gloire et péril de notre génération, et cette alliance fait sa force. Il écarte les grands problèmes comme des problèmes inutiles et entreprend de persuadera l'intelligence humaine qu'elle épuiserait ses forces et perdrait son temps à les discuter encore, après tant de siècles de controverses stériles. En même temps il nous montre ce monde des phénomènes dans lequel s'agitent nos véritables intérêts, dans lequel se détermine notre destinée présente, la seule à laquelle on puisse croire. C'est là sa tactique. Et le succès qu'il obtient prouve suffisam^ment qu'il est en harmonie. avec les tendances du temps où nous vivons.

Si le tableau que nous avons tracé est autre chose qu'une exagération sans portée parce qu'elle serait sans mesure, si la situation que nous avons montrée est la situation vraie, je demanderai à certains adversaires de la philosophie spiritualiste, à ceux qu'inspire un zèle sincère, mais égaré, pour les intérêts de la foi, si le moment est bien choisi pour attaquer cette philosophie dans les âmes. Est-il habile, est-il prudent de discréditer le spiritualisme philosophique? Parlons un autre langage que celui de l'habileté ou de la prudence. La philosophie a son droit d'exister. Elle n'est pas autre chose que l'exercice même de la raison. Si la raison ne nous a pas été donnée par le jeu dérisoire d'un ironique destin, comment en contester Fexercice ? D'ailleurs les principes du spiritualisme 'ne sont-ils pas aussi les vérités élémentaires de la foi retrouvée par les seules forces de la raison ?

Le spiritualisme traite de certaines matières qui lui sont communes avec la théologie, comme l'existence et les attributs de Dieu, la doctrine de la Providence, celle du devoir, la nature et la destinée de l'âme. Où peut être, en ces matières, l'objet

d'une inquiétude sérieuse pour la conscience la plus timorée? Si les solutions de la philosophie naturelle sont conformes à celles de la philosophie révélée, qu'importe que les méthodes diflfèrent?

Avant d'adorer Dieu, ne faut-il pas le connaître? Je ramène tout le débat à cette alternative : EsWl bon, oui ou non, d'avoir la conviction raisonnée de l'existence de Dieu et de la spiritualité de l'âme? Ces deux vérités sont-elles, oui ou non, le point de départ d'une foi réfléchie? Le spiritualisme ainsi entendu ne peut avoir qu'une espèce d'adversaires, et nous avons l'air vraiment de dire plus qu'une naïveté en disant que ce sont les matérialistes.

Il s'est pourtant rencontré, de nos jours, des apologistes imprudents qui ont fait profession d'humilier à outrance le spiritualisme philosophique et la raison. C'est une mauvaise école pour l'homme que le mépris de l'homme. Cette école du mépris, nous l'avons vue fleurir de nos jours; nous l'avons vue fouler aux pieds les trésors de la pensée humaine ; nous avons entendu ses sarcasmes passionnés contre la philosophie. Spectateur désolé de ces triomphes injurieux, nous nous sommes demandé souvent pour qui en était la gloire, pour qui le profit. Que gagne-t-on à ces victoires néfastes? Croit-on faire de cette manière les affaires de la religion? Croit-on, quand on aura déses-

péré la raison, en faire une conquête plus facile pour la foi ? Est-ce donc honorer la foi que de lui livrer, non pas l'esprit humain dans sa vigueur native, mais le cadavre mutilé de Tesprit ? C'est une manière au moins étrange de comprendre la dignité de la cause que Ton défend. Tout juge impartial conviendra sans peine avec nous que ces apologistes d'un nouveau genre manquent le but en le dépassant. Au lieu de convertir par force, il leur arrive trop souvent et bien malgré eux de pervertir. Les méthodes violentes n'ont pas d'autre résultat; elles révoltent les âmes qu'il s'agirait de persuader.

On craint les empiétements de la raison. Est- ce un motif pour l'anéantir? Qu'on la combatte si elle excède sa mesure, si elle se déclare de sa propre autorité infaillible, et si, exagérant follement sa valeur et ses droits, elle va se perdre dans les illusions des spiritualités d^églées. Qu'on rappelle à la philosophie qu'elle a des droits comme elle a a des devoirs. Elle peut, elle doit s'exercer dans ses limites naturelles, qui sont précisément celles de la raison. Elle ne doit pas les franchir. Ni infatuation insensée, ni abdication pusillanime, voilà sa double règle. Qu'elle sache ne pas excéder ses bornes. Qu'elle ne prétende pas, par ses seules forces, refaire le monde entier et refondre Dieu, pour ainsi dire, comme ces alchimistes de l'absolu,

qui, au fond de leur creuset philosophique, n'ont plus trouvé qu'une chimère et le néant. Mais qu'elle n'aille pas non plus abdiquer son rôle et son initiative dans le monde. Le péril est aussi grand pour la raison de se dégrader et de se mutiler elle-même que de se diviniser dans les nuages. Si l'apothéose est une folie, le suicide est un crime. On fait le vide dans l'intelligence humaine. Ce n'est pas la foi qui viendra remplir ce vide, ce sera le doute qui viendra s'emparer de l'âme et la troubler. La foi suppose un assentiment intérieur, une soumission raisonnable. Où trouverez-vous place pour cet assentiment dans l'intelligence ainsi dévastée, quand la raison aura succombé dans cette lutte pieusement sacrilège que l'on ose soutenir contre l'œuvre même de Dieu? Ces ennemis systématiques de la raison, ces niveleurs acharnés de toute philosophie font les affaires du scepticisme. Le fanatisme des opinions extrêmes n'a jamais produit qu'une chose au monde : l'incrédulité.

En soutenant les droits de l'esprit humain, nous sommes plus orthodoxes que ces prétendus docteurs dont le moindre tort est de déclamer. Il n'y a que les enfants perdus de la polémique qui osent soutenir que l'exercice de la raison soit mauvais , et qu'il faille, pour la sécurité de la foi, condamner son intelligence à l'immobilité. Il s'élève contre

une pareille doctrine un cri unanime de la tradi* tion, de la science ecclésiastique, de Fautorité. L'Église, dans ses plus illustres représentants, n'a jamais contesté à la raison naturelle son pouvoir et ses droits. De tout temps elle a reconnu que la saine raison, même sans le secours de la révélation, peut connaître avec une entière certitude les yérités de son ordre et de sa sphère, je veux dire de Tordre et de la sphère naturels, et la grande théologie veut même que Ton considère ces vérités comme les préambules nécessaires de la foi. Nous pourrions nous donner le facile triomphe de l'érudition puisant à pleines mains dans les trésors sacrés des Pères et des théologiens. Mais pour ne citer que le3 autorités décisives, saint Augustin, saint Thomas sont unanimes dans leur respect pour la raison. Pour eux, la raison est l'impression de la lumière divine en nous ; ou encore, la lumière naturelle mise dans l'âme est l'illumination même de Dieu. Cette doctrine sur les hautes origines et les grandes destinées de la raison sera reprise, avec quelle splendeur, on le sait, parBossuet, par Fénelon, par Malebranche. Elle se retrouvera aussi forte, aussi précise que jamais, dans une vénérable école de théologiens à laquelle appartenait ce prélat martyr, la plus déplorable victime de nos troubles civils, l'archevêque de Paris, qui, peu de temps avant son trépas héroï-

que, écrivait ces nobles paroles avec Pautorité d'une grande âme : « Nous avons enseigné et nous enseignons encore qu'il n'y a pas de vérité qui ne repose en dernière analyse sur un assentiment intérieur, et que toutes celles qui forment la foi commune du genre humain peuvent être acquises et justifiées par le raisonnement. »

C'est la doctrine même de l'Église. L'opinion contraire, celle qui refuse tout droit à la raison, s'est produite, il faut. le dire, sous des auspices fâcheux pour l'orthodoxie. C'est Luther qui déclare que toutes les sciences spéculatives sont des péchés et des erreurs. C'est Calvin qui assure que toutes les facultés de l'homme étant viciées ne peuvent produire que le mal et le mensonge. Ce sont quelques sectaires extrêmes du jansénisme qui ont écrit que sans la grâce l'homme ne peut s'élever â la connaissance même naturelle de Dieu. C'est Pascal dans son désespoir sublime. Rappellerons-nous enfin l'illustre erreur de ce grand esprit violemment dévié, Lamennais, qui, dans l'excès de ses premières convictions, avait tçnté cette entreprise impossible d'édifier la foi sur la base ruineuse d'un pyrrhonisme extrême, et de désespérer la raison d'elle-même pour la précipiter de vive force, irrésolue et brisée, dans le sein de la foi? Tels sont les antécédents directs de l'école contemporaine, vivant et militant de nos

jours, et qui, sous prétexte de défendre la religion la compromet par son fanatisme. Pour cette école, il n'y a plus, il ne peut plus y avoir de distinction entre les vérités de Tordre naturel et les vérités de l'ordre surnaturel. Il n'y a qu'un ordre et qu'une sphère d'idées, de principes et de croyances ; le surnaturel est partout. Cette école, qu'il faut bien désigner par le nom bizarre qu'elle s'est donné elle-même, c'est le traditionalisme. Son principe, emprunté à M. de Bonald, est que l'esprit de l'homme ne vit que par la tradition, qu'il ne reçoit toutes ses idées que par la société et son enseignement, à l'aide du langage, et que la raison individuelle, placée en dehors de la tradition, ne concevrait aucune idée, fût-ce de l'ordre sensible, en un mot, qu'elle n'existerait pas. La révélation n'est plus le miracle de la parole divine, du Verbe, descendu sur la terre pour transmettre à l'homme des vérités d'un ordre supérieur, inaccessible à la raison. Non, la révélation est un fait quotidien, perpétuel, qui se répète, depuis les premiers jours du monde, chaque fois qu'un mot, un seul mot est prononcé. Ce mot, dépositaire de l'idée, est l'écho direct de Dieu. La parole vient créer la pensée, non pas métaphysiquement, mais à la lettre et en toute rigueur. Sans parole point de pensée, sans révélation point de parole. Dieu, à l'origine, révéla le langage et le

livra aux générations ; le langage se transmit à travers les siècles, apportant à chaque intelligence le tribut mystérieux de Tidée. Ainsi s'explique le grand fait, si stérilement débattu par les philosophes, de l'origine des connaissances humaines. N'allez pas croire qu'il n'y ait qu'un intérêt psychologique dans cette question. La philosophie et la théologie tout entière y sont en jeu. C'est la vieille machine de guerre du scepticisme, relevée en l'honneur de la foi. Si nous n'avons aucune idée, même sensible, sans le secours du langage, si la parole est vraiment le tout de l'homme, si notre raison n'est par elle-même qu'une capacité inerte et vide, tout est dit. L'intelligence périt ou se précipite dans la foi. On convertit ainsi les âmes par le doute, on les ramène par le désespoir, en leur montrant que par elles-mêmes, par leur énergie propre, elles ne peuvent rien concevoir, elles n existent pas. La philosophie est frappée à mort. La véritable théologie, celle des Pères, de saint Thomas et de Bossuet, périt du même coup. Tout le système raisonnable de la démonstration chrétienne est renversé. Il n'y a plus qu'un seul argument, et la théologie devra reposer sur cet argument unique : en dehors de la révélation, le doute absolu, je dirai plus, le pur néant. Choisissez : ou le doute ou la foi, nous disent ces théologiens d'un nouveau genre. La

révélation vous déborde de toutes parts. Vous ne pouvez rien concevoir que par Tintermédiaire miraculeux de Dieu. Si vous ne pouvez penser même aux objets extérieurs qui vous entourent, que par la grâce du mot qui est une révélation immédiate de Dieu, comment refuserez -vous de croire à la révélation des dogmes? Ne rien croire ou plutôt ne rien penser, ou croire à tout, voilà le dilemme. — Le surnaturel est partout, disionsnous tout à l'heure. Nous avions tort; il n'y a plus de surnaturel. Qui dit surnaturel suppose par contraste, un ordre naturel qui n'existe plus dans la nouvelle théologie. Là où tout est surnaturel, tout cesse de l'être.

Qui ne voit, du premier coup, l'étroite parenté da traditionalisine et de la doctrine condamnée dans VEssai sur l'indifférence? Il faut bien que les partisans exagérés de la tradition en prennent leur parti. Us ne font que répéter dans un style affaibli les erreurs de M. de Lamennais. On récuse ce terrible père parce qu'on prétend être orthodoxe malgré l'orthodoxie. Peine perdue. Il n'est pas un seul esprit cultivé qui ne voie qu'il y a, entre la doctrine condamnée par l'Église et celle qui ne l'est pas encore, l'épaisseur d'un mot. H de Lamennais disait le témoignage de la taison générale où nos contemporains disent la tradition. Mais qu'estce que la tradition qui nous apporte ainsi toutes

nos idées religieuses, morales, intellectuelles et même sensibles? N'estce pas le témoignage universel, la raison collective de l'humanité? Et la raison universelle, qu'était-ce selon M. de Lamennais ? Lui-même nous le dit : « Elle est la dépositaire des vérités que Thomme reçut de Dieu à l'origine, et qu'elle conserve et transmet par la parole. » Entre la raison ainsi déiinie et la tradition où est la différence? On a donc mille fois raison de confondre dans la même réfutation la doctrine de M. de Lamennais et celle de M. de Bonald ressuscitée par les modernes détracteurs de la raison. Au fond de ces deux doctrines il y a le même principe : l'incapacité absolue de l'intelligence humaine, la nécessité d'être sceptique si Ton n'est pas catholique, et catholique à la façon dont l'entendent ces dialecticiens emportés, l'alternative inévitable entre un pyrrfaonisme extrême et une foi aveugle.

La véritable philosophie se tient à une égale distance de ce double écueil, l'infatuation qui produit la démence et le désespoir qui produit le doute. Nous ne croyons ni à l'infaillibilité absolue de la raison, ni à son incapacité. Ni courttean, ni détracteur, nous ne la flatterons pas, mais nous

prouverons, en toute occasion, que nous savons la défendre. Nous croyons que l'esprit humain est une grande chose, si grande qu'il n'y a que Dieu qui soit au-dessus. Mais nous croyons aussi que cet esprit ne doit pas excéder ses bornes. S'il y a des vérités dans le cercle desquelles la raison s'exerce avec une puissante et féconde liberté, nous reconnaissons qu'il y a des points où commence pour elle Téblouissement, et qu'une théorie complète de la raison comprend à la fois la question de sa portée légitime et celle de ses limites. Qu'elle n'aille pas au delà, qu'elle se garde bien de se donner à elle-même le vertige des abîmes. Mais il reste encore un bien vaste champ à explorer, une grande œuvre à faire, même sans aborder l'impossible et sans aller tenter les chimères.

Aucune époque plus que la nôtre n'a eu besoin qu'on lui donnât sous toutes les formes les grandes et saines vérités qui sont l'aliment de l'âme. Au milieu de ces agitations effrénées de l'industrie, le sens du divin est en péril. On ne gagnerait rien à nier l'évidence, et le mal s'aggrave à vouloir s'ignorer obstinément. Le sens du divin en péril, c'est la règle morale qui fléchit dans les âmes, c'est le niveau de l'idéal qui baisse dans Tart, c'est le principe désintéressé des grandes affections qui s'énerve dans les consciences, c'est la dignité qui

s*affaisse, la volonté libre qui abdique, la sensation qui triomphe et s'exalte, c'est enfin Tidée de Dieu qui se trouble et s'éteint graduellement sur les hauteurs de l'intelligence, qu'enveloppe déjà une croissante obscurité. On se plaint généralement de l'absence de caractères. A quoi tient- il qu'il y ait de nos jours si peu d'existences solides, cousistantes, continues ? Qu'on n'aille pas en chercher la raison ailleurs que dans raffaiblissement des principes. La volonté n'est rien par elle-même qu'une force aveugle, qui, pour agir utilement, doit se mettre au service d'une idée. La volonté n'est pas le pilote, elle est le gouvernail Le pilote, c'est la raison. N'accusez que le pilote des oscillations du navire et de sa marche déréglée. Le secret des caractères énergiques, c'est l'énergie des convictions. Là où les principes ne commandent plus, la volonté tourne au gré de Tintérêt.

Relever la foi en Dieu et dans l'idéal, la fortifier là où elle est affaiblie, combattre les doctrines qui corrompent l'homme par des apothéoses insensées aussi bien que celles qui le découragent par des scrupules pusillanimes, rétablir la raison dans sa force en la rétablissant dans sa vraie mesure et dans sa sphère, tel est l'office naturel des écrivains philosophes, et c'est là une tâche assez glorieuse pour être encouragée et soutenue. S'il faut à tout prix que le sens du divin se relève dans les âmes,.

la cause du spiritualisme doit être chère à tous ceux qui ont à cœur la grandeur morale de l'humanité. S'il faut une philosophie, et il en faut une, il faut que ce soit la philosophie spiritualiste qui triomphe dans cette grande lutte soulevée contre elle par le positivisme industriel et scientifique.

Notre manière de philosopher ne sera pas du goût de tout le monde. Nous nous y attendons et nous y sommes résigné. Les détracteurs de la raison nous jugeront beaucoup trop philosophe à leur gré. Nous semblerons tiède à ces exaltés qui chantent tous les jours, dans des pages brûlantes, rhymne de la raison divinisée. Avoir à répondre à des adversaires qui se contredisent, c'est peut-être une preuve irrécusable que l'on n'a pas tort; c'est du moins une preuve que l'on a été modéré, et nous n'estimons rien tant au monde que la modération, qui est, selon nous, la forme naturelle de la vérité. On déclame beaucoup trop à notre époque; ces déclamations nous ont inspiré une invincible horreur pour toute exagération de parole ou de style; qui entraîne presque toujours une exagération de sentiment ou d'idée. Qui ne le sait ? C'est par les modérés que les nobles causes triomphent; elles périssent toujours par les impui;isants et les exagérés.

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