A l'occasion de l'édition complète de.ses Œuvres en
qu'il devenait une énigme; son nom grandissait, dans un lointain déjà obscur, par la ferveur de ses prosélytes et la rareté de ses livres ; il avait un public, mais trè^-restreint, et qui était presque un public d'initiés. On était disposé à croire sur parole les quelques lecteurs de ses livres presque disparus, qui ne se faisaient pas faute, on le conçoit, d'exalter les qualités exquises, la rare distinction, rétonnante originalité de ce vif et libre esprit. Aux incrédules qui avaient lu, de rencontre, quelques volumes dépareillés de ses œuvres, et qui se récriaient contre l'exagération de l'éloge, les fanatiques répondaient que le Stendhal des livres n'était rien en comparaison du Stendhal de la conversation et des lettres intimes. L'idolâtrie se réfugiait ainsi sur un terrain où les incrédules ne pouvaient plus la poursuivre. Aujourd'hui qu'on nous restitue, avec une libéralité presque prodigue, les œuvres complètes et la correspondance de Stendhal qui, de l'aveu de ses intimes, n'est pas autre chose que sa conversation écrite, nous pouvons juger en toute liberté l'homme et l'auteur, sans craindre les arrière-pensées ni les désaveux. Notre opinion définitive a pu s'établir. Un des amis particuliers de Stendhal, à la fin d'une notice qui a fait bruit en son temps, exprimait cet espoir que quelque critique du vingtième siècle découvrirait ses livres dans le fatras de la
littérature du dix-neuvième, et leur rendrait la justice qu'ils n'ont pas trouvée auprès des contemporains. C'est ainsi, dit-il, que la réputation de Diderot a grandi au dix neuvième siècle; c'est ainsi que Shakspeare, oublié du temps de Saint- Évremond, a été découvert par Garrick. Nous craignons fort, à supposer que ces comparaisons soient justes,, que l'amitié trop empressée n'ait pris les devants sur le vingtième siècle, et que cet essai de réhabilitation prématurée ne tourne au détriment de l'auteur réhabilité; nous craignons que son jour ne soit pas encore venu et que ses hommes ne soient pas nés ; que dans ce siècle, encore imbu de préjugés, on ne puisse pardonner à Stendhal de n'en avoir respecté aucun; que le Stendhal, vu de près, ne fasse grand tort au Stendhal de la perspective; que ces exquises qualités de pénombre et de demi-jour ne se transforment en défauts qui n'auront plus rien d'exquis, l'originalité tant vantée en affectation pure, la distinction en recherche, la hardiesse en paradoxe, l'aimable licence en gravelure. Nous craignons, pour tout dire, que M. de Stendhal ne soit de ces hommes qui, pour garder leur prix, ont besoin d'être éternellement inédits. Le grand jour tue sans pitié les gloires et les beautés frelatées; il n'y a ni amitié ni amour qui tienne, c'est la Ici,
il la faut subir.
Avouons pourtant notre embarras à parler sévèrement de Stendhal; il a incontestablement quelques parties alertes et vives de l'esprit français, avec un mélange piquant des grâces négligées et sensuelles de l'Italie; puis, en homme habile, il a presque désarmé d'avance la critique par ses épigrammes burlesques contre les gms graves^ puritains de doctrine ou de mœurs, professeurs titrés ou non de morale transcendante et d'esthétique, — hâbleurs de haut étage^ — chçirlatans décorés qui vivent de principes et s'en font de bons revenus. L'ombre d une idée morale le fait tressaillir, le soupçon d'un principe lui donne un accès d'hilarité folle, l'apparence d'un dogme, quel qu'il soit, lui inspire les plus amusantes colères. Mettez Stendhal en face d'une critique dogmatique et sérieuse, et vous le verrez dans tout le feu de son éloquence burlesque, vous l'entendrez crier à l'hypocrite et déclamer contre le déclamateur. D a toujours au bout de sa plume cette syllabe britannique, si expressive, le cant; c'est là pour lui une sentence sans appel. 11 a tout dit quand il a dénoncé le cant dans ses adversaires ; c'est le crime irrémissible, c'est la comédie du bon ton, c est l'hypocrisie des principes, c'est le mensonge de la perversité qui proche et du diable qui se fait ermite. Est coupable de cant quiconque ose parler de règles et de principes, réclamer en faveur de la morale mécon-
STENDHAIï. SES IDÉES. 163
nue, prétendre qu'il est bon parfois de combattre un désir et de sacrifier une sensation agréable, penser, sentir, vouloir autrement que M. de Stendhal et ses amis. Que s'il nous prend la fantaisie d'aller le troubler dans sa sécurité épicurienne, nous ne serons rien moins que d'abominables puritains, pervers comme les autres, mais, de plus, ennuyeux et hypocrites. Tartufe, dirait Stendhal pitoyablement copié par des écrivains de triste renom et de bas étage, a quitté la chambre d Elmire, il s'est fait critique sérieux et moraliste. Résignons-nous à cet inévitable grief du cantj et que la peur d'un mot ne fasse pas de nous les transfuges d'une idée; osons parler esthétique et morale, s'il le faut, même en parlant de Stendhal qui a professé pour ces deux choses un si profoi}^ mépris.
Autre moyen non moins admirablement inventé par ce très-habile homme pour protéger sa mémoire littéraire : il l'a mise sous la sauvegarde de la vanité de chacun; il a fait croire, même à beaucoup d'honnêtes gens de nos amis, que Tadmiration poar ses œuvres sera un jour un brevet infaillible de bon goût, et qu'il suflira d*étre fanatique de la Chartreuse de Parme pour être classé parmi les connaisseurs rares et les juges les plus délicats. — M. de Balzac a, d'ailleurs, conspiré de toutes ses forces en faveur de cette immeu$e du-
perie. — Les préfaces de Stendhal ne sont qu'un long aveu résigné, presque orgueilleux, de son impopularité. Il faut bien être impopulaire quand on n'a rien du peuple; pour plaire aux raffinés, il faut bien déplaire à ceux qui ne le sont pas, et qui sont le grand nombre; aussi confesse-t-il, avec une adorable ingénuité, qu'il écrit pour soixante personnes, cent au plus; pour le reste, il sera lettre close, il s'y résigne, il s'en fait gloire Voyez l'ingénieux artifice, et comme il sera difficile de n'être pas pris au piège de cette industrieuse bonhomie 1 Qui donc, parmi ses lecteurs, ne se vantera de découvrir, dans l'habile écrivain, des profondeurs et d'incompai ables beautés ? On rougirait de ne pas entrer, du droit de son admiration, dans la phalange des cent connaisseurs qui forment comme l'escorte sacrée de la réputation de Stendhal. Quel plaisir de se dire qu'on est en avance de cinquante ans sur la génération à laquelle on fait l'honneur d'appartenir! Et qui serait assez ennemi de soi-même pour se refuser cet innocent bonheur? Voilà comment Stendhal a réussi à recruter autour de sa mémoire tant de vanités complices et d'admirations intéressées. Avant tout, personne ne veut être vulgaire , acceptons bravement ce nouveau grief. Nous nous résignions tout à l'heure au pédantisme esthétique et moral, résignons-nous à subir une sentence plus
dure encore : les roués de la littérature, les talons rouges de là critique nous relégueront dans la foule; qu'importe, si cette fois la foule est avec le bon droit, je veux dire le bon sens et le vrai goùtl
Avant de juger les œuvres, nous voudrions marquer en quelques traits la physionomie de l'homme, la pente de son esprit, le tour habituel de ses idées et de ses sentiments.
Les documents ne font pas défaut. Outre la biographie de Stendhal, amplement et naïvement racontée par son parent, M. Colomb, nous avons une excellente notice de M. Mérimée, qui Ta tout particulièrement connu, sans compter quantité d'anecdotes imprimées ou non, sans parler enfin d'une curieuse notice nécrologique dont l'auteur est resté inconnu. Nous avons enfin la Correspondance inédite qui ne nous apprend rien de bien nouveau sur la vie intime de Stendhal, mais qui nous donne la note exacte et sincère de ses idées. Avec ces documents variés, scrupuleusement interrogés par nous, peut-être sommes-nous en mesure de donner une appréciation juste, même sans avoir connu personnellement Stendhal. Cette circonstance, au surplus, pourrait ne pas être désavanlageuse. Nous sommes dans la meilleure condition pour être impartial, n'ayant souci que de la vérité. Ce n'est ni une oraison funèbre ni un
pamphlet que nous comptons faire, c'est un portrait.
Rappelons brièvement les principaux événements de la yie d'Henri Beyle, devenu célèbre sous le nom bizarre de Stendlial. Il a été mêlé indirectement à de grandes choses ; il a côtoyée de grands événements et vu de profil la gigantesque histoire de Napoléon. Son existence n'a pas été celle d'un écrivain ; quoique le fond de sa nature fût essentiellement littéraire, il a joué un certain rôle et rempli des fonctions publiques sous rEmpire et sous le gouvernement de juillet.
Né à Grenoble en 1783, d'une très-bonne famille de bourgeoisie, il eut le malheur de perdre sa mère à l'âge de sept fins. Il passa le temps de sa première jeunesse dans la maison de son grandpère, M. Gagnbn, maison austère et triste où les ardeurs précoces de son tempérament et les révoltes de son caractère impétueux furent comprimées avec une sévérité peut- être excessive. Du moins, Beyle garda de ses premières années l'impression la plus morose. U n'en rappelait plus tard le souvenir, que pour maudire les tyrannies qui avaient pesé sur son enfance. < Nos parents et nos maîtres, disait-il, sont nos ennemis naturels quand nous entrons dans le monde. » C'était un de ses aphorismes familiers. Ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'en parlant ainsi il parlait très-
sérieusement, gardait dans son cœur une incurable rancune contre certaines personnes de sa famille et ne pardonnait pas même à cinquante ans les larmes que lui avait coûtées, quarante ans auparavant, telle réprimande ou telle punition. La lutte d'un tempérament excessif et d'une volonté fougueuse contre les sévérités de la famille, non adoucies par la tendresse de la mère, développa sans doute cette susceptibilité excessive, cette haine de toute contrainte et de toute autorité, cette inclination à la défiance qui fut plus tard un des traits saillants de son caractère.
En 1799 Beyle vient à Paris avec des lettres de recommandation pour la famille Daru, à laquelle ses parents étaient alliés. Après une année passée un peu au hasard , il part pour l'Italie , où MM. Martial et Pierre Daru, inspecteurs aux revues, avaient promis de lui faire trouver un emploi. Une existence toute nouvelle commença pour lui : « J'ai eu un lot exécrable, disait-il, de sept à dixsept ans ; mais depuis le passage du mont Saint- Bernard, je n'ai plus à me plaindre du destin mais au contraire à m'en louer. » L'Italie, c'était, pour cet adolescent avide de sensations, la liberté des aventures, l'imprévu de la vie, un roman perpétuel sous un climat enchanté. Il y contra:ta cette double passion qui fut le charme et le tourment de sa vie : la passion des femmes et celle du soleiL
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Inconstant, capricieux, incapable d'une gêne et d'un ennui, nous le voyons tour à tour attaché aux bureaux de M. Pétiet, gouverneur de la l-ombardie, puis sous-lieutenant au sixième régiment de dragons, aide de camp du général Micbaud, brave soldat, duelliste heureux, amant plus heureux encore, profitant largement de sa jeunesse aventureuse et de ses droits de conquérant dans Tltalie devenue française. Un caprice lui fait donner sa démission. Nous le retrouvons à Grenoble, scandalisant sa famille par la liberté de son langage et soulevant contre lui de violents orages domestiques. Il fuit la tempête en partant précipitamment pour Paris où il entreprend de refaire son éducation, apprenant tout à la fois l'anglais et Tescrime, alternant les Lettres persanes avec les œuvres économiques de Say, lisant concurremment Cabanis et J. J. Rousseau, Montaigne et Destutt de Tracy, écrivant des ébauches de comédie, attendant la gloire et la fortune dans sa mansarde. Ni Tune ni Tautre ne viennent à son appel, et il passe toute l'année 1805 au comptoir d'un riche négociant de Marseille dont il tient les livres, consolé de ce métier prosaïque par l'attachement d'une jolie actrice. Qui fut infidèle du commis ou de l'actrice ? L'histoire ne le dit pas : tout ce qu'on sait, c'est que l'épisode commercial et amoureux ne dura qu'un an. Il rentre dans le commissariat de la guerre, grâce à la
protection familière et indulgente de M. Dam, et prend part dans la mesure de ses fonctions aux rudes campagnes que Napoléon fait successivement contre la Prusse et contre T Au triche En 1810, Beyle voit la fortune lui sourire. 11 devient coup sur coup auditeur dé première classe et inspecteur des bâtiments de la couronne, obtient, un an après, un congé dont il profite pour revoir Milan et rechercher quelques traces de ses amours déjàl)ien oubliées par les belles Italiennes, et part en 1812 pour la campagne de Russie où il [joue un rôle très - honorable et très-actif. Il en ^revint ennuyé de la vie, découragé de tout, las des hommes. En 1814, il accompagne en qualité d'adjoint, le comte de Saint-Vallier, commissaire extraordinaire à Grenoble, contribue à prendre des mesures qui restèrent inefficaces contre Tinvasion, et considérant sa mission comme terminée, il repart pour Paris où il arrive le jour même que le Sénat proclamait la déchéance de TEmpereur. De 1815 à 1830, Beyle promène son butineur capricieuse et sa libre fantaisie de Paris Milan et de Milan à Londres, dépensant largement sa petite fortune, intérêt et capital, jouissant de la vie, se créant les plus agréables et les plus intimes relations dans certaines loges de la Scala et certains salons de Paris, se faisant quelques amis et beaucoup d'ennemis par l'intempérance de
sa plaisanterie, critiquant les institutions et les partis, étudiant curieusement les hommes et passionnément les femmes, frondeur, sceptique, aimable et maussade à- ses heures, écrivant beaucoup et réussissant très-peu, prenant l'existence à Taventure et jouant librement avBC l'imprévu. La révolution de 1 830, qu'il n'avait pas prévue, lui profita et lui valut le brevet de consul à Trieste, et quelques mois après à Civita-Vecchia, qui fut sa dernière résidence officielle en Italie. Les dix dernières années de sa vie se partagèrent entre son poste de Civita-Vecchia, de nombreuses excursions à Rome et quelques congés passés à Paris. Ce fut là que la mort le surprit. Une attaque d'apoplexie Tenleva le mardi 22 mars 1842, à sept heures du soir, à la porte du ministère des affaires étrangères.
Nous avons cru qu'il ne serait pas inutile de marquer brièvement les principales circonstances de cette existence à chaque instant brisée et renouée, soit par le caprice des événements, soit par la fantaisie de l'homme. Même après la publication des nombreux documents que nous avons cités, Stendhal restait encore, pour un grand nombre, une sorte de mythe. La bizarrerie préméditée de ce pseudonyme, l'affectation à outrance de Tincognito, les précautions méticuleuses de Beyle pour dérober sa personnalité littéraire, sa défiance ex-
cessive du public, tout avait contribué à égarer les imaginations sur la nature du personnage. Une réalité marquée par des faits et par des chiffres cesse d'être un mythe et devient une personne.
Beyle n'était pas beau; c'était un de ses plus grands chagrins, ce fut parfois pour lui presque un désespoir. Voici le portrait très -exact que nous en donne M. Colomb : « Il était dune taille moyenne et chargée d'un embonpoint qui s'était beaucoup accru avec Fâge. Il avait le front beau, Tœil vif et perçant, la bouche sardonique, le teint coloré, beaucoup de physionomie, le col court, les épaules larges et légèrement arrondies, le ventre développé et proéminent, les jambes courtes, la démarche assurée. Ce que Beyle avait de mieux, c'était la main, et, pour attirer l'attention sur elle, il tenait ses ongles démesurément longs. » Sans attacher plus d'importance qu'il ne convient à la physionomie, notons, à titre de renseignement curieux, que son portrait gravé décèle une forte dosa d'ironie et de sensualité.
Être original était sa grande prétention Nous voulons bien croire qu'il l'était naturellement, mais l'art ajouta à la nature. L'originalité vraie, V humour britannique, tire son charme principal de cela même qu'il s'ignore. Celle qui se connaît et qui devient un rôle dans le monde nous parait beaucoup moins
agréable. Aussi, même dans la désinvolture de Stendhal, il nous semble qu'il y a quelque chose d'apprêté, de voulu^ qui nuit au charme. Nous voulons bien croire, puisqu'on nous l'assure, qu'il ne pouvait souffrir les sots et qu'il avait pour les gens qui l'ennuyaient une haine furieuse. Cela s'est vu et se verra souvent. Mais à qui fera-t on croire qu'il n'ait jamais su bien nettement distinguer un méchant d'un fâcheux? Comme boutade, cela passe; mais, de grâce, n'y cherchez pas autre chose. Sa Correspondance respire un sans- façon qui plaît d'abord et qui attire. Regardez-y de près et demandezvous comment il se fait que cette libre et familière façon de dire les choses, cet imprévu dans l'anecdote, cette variété des sujets vous laissent froid, presque indifférent? N'est-ce pas que vous sentez la préoccupation constante, la mise en scène du moi? A la longue ce jeu devient insupportable, et je défie qu'on lise tout d'une traite cette Correspondance^ où les pages agréables et les détails ingénieux abondent, mais dont l'ensemble vous laisse une impression pénible, une sorte de fatigue.
Original de cette façon préméditée et peu sincère, faut-il s'étonner si Stendhal manque de naturel ? Ce qui est plaisant, c'est de l'entendre se récrier à chaque instant, dans ses lettres, contre l'affectation. Mais y a-t-il une affectation plus marquée que celle
de la simplicité? Ce fut la sienne. Il prétend au simple, au vrai; il veut être naturel, mais il ne le fut vraiment pas, en voulant trop Télre. Il passe sa vie à faire la guerre aux préjugés, au mensonge, à rhypocrisie. Mais que de préjugés dans ce pourfendeur de faux principes! Que de servitudes secrètes dans ce libre esprit! Que de concessions à l'opinion, moins encore, à la mode! Il en suivait aveuglément les caprices, nous dit son biographe. A cinquante-neuf ans, il se coififait et s habillait comme un jeune homme. Sa susceptibilité pour tout ce qui composait sa toilette était extrême; une observation, quelque légère qu'elle fût, sur la coupe d'un habit ou d'un pantalon, pouvait le choquer sérieusement; car elle lui apparaissait comme une sorte d'épigramme* 'à V adresse de son physique ; c'était chez lui la fibre délicate.
L'hypocrisie le mettait hors de lui ; seulement, il étendait fort loin le sens de ce mot Était hypocrite, à ses yeux, quiconque professait une autre conviction que la sienne sur tous les points qui touchent à la religion et à la morale. C'était
une véritable monomanie, et qui datait de loin, à ce qu'il paraît, puisque, dès l'âge de quinze ans, il porta toute son ardeur intellectuelle sur les mathématiques, ayant horreur de l'hypocrisie et pensant, bien justement, qu'en mathématiques elle
est impossible. Cette raison est tout à fait përemptoire et De laissé pas d'être assez piquante. Étudier les mathématiques par haine de l'hypocrisie> le plaisant sacrifice à la vérité I Stendhal appartenait à cette catégorie d'intelligences très-difficiles sur les conditions de la certitude et qui n'admettent d'autre forme de démonstration que la démonstration géométrique, se défiant de toutes les autres, où l'imagination et le cœur peuvent avoir une certaine part. Mais avec des principes aussi rigoureux, où irait-on? Combien y a-t-il de vérités au monde qui puissent passer sous le niveau de la démonstration mathématique? Toutes les facultés de l'homme sont dès lors frappées d'impuissance', sauf la déduction pure. Le cœur n'a-t-il pas, lui aussi, une prise sur des vérités d'un certain ordre ? n'at-il pas sa lumière et ses clartés ? C'est ceque ne sentit jamais Stendhal, et c'est aussi ce qui le rendait si profondément injuste à Tégard des opinions d'autrui. Il professait un respect bizarre et affecté pour ce qu'il appelait la logique, mais il n'en reconnaissait qu une, c'était la sienne. Il y a dans tout cela une certaine étroitesse d'esprit.
C'est assez dire qu'il était sceptique, et sur certains points sceptique presque passionné. Il n'avait aucune idée religieuse, mais son athéisme s'exprimait comme une rancune personnelle. « H
niait Dieu , dit M. Mérimée , et , nonobstant, il lui en voulait comme à un maître. Jamais il n'a cru qu'un dévot fût sincère. Je pense que le long séjour qu'il avait fait en Italie n'avait pas peu contribué à donner à son esprit cette tournure irréligieuse et agressive qui se montre d ns tous ses ouvrages. > Son impiété se traduisait sous les formes les plus bizarres. Ses amis admirèrent beaucoup cette théorie cosmogonique qu'il leur exposa un soir chez Mme Pasta : « Dieu était un mécanicien très-habile; il travaillait jour et nuit à son affaire , parlant peu et inventant sans cesse', tantôt un soleil, tantôt une comète. On lui^ disait : Mais écrivez donc vos inventions, il ne faut pas que cela se perde. —Non, répondait- il; rien n'est encore au point où je veux. Un beau jour, il mourut subitement. On courut chercher son fils unique, qui étudiait aux jésuites. C'était un garçon doux et studieux , qui ne savait pas deux mots de mécanique. On le conduisit à Ta elier de feu son père.— Allons I à l'ouvrage I II s'agit de gouverner le monde. — Le voilà bien embarrassé : — Corn* ment faisait mon père?— Il tournait cette roue, il faisait ceci, il faisait cela. — Il tourne la roue, et la machine va de travers. » On le voit, l'allégorie se traîne, il y a de l'indécision, le trait n'est pas enlevé. D'autres fois, il était plus heureux, et il y a de l'originalité dans cette boutade qu'on a
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retenue : « Ce qui excuse Dieu, disait-il, c'est qu'il n'existe pas. »
Il croyait à la morale juste comme il croyait à Dieu. Il se moquait parfaitement du sentiment moral, de la vertu désintéressée et autres chimères du spiritualisme , inventions lucratives des philosophes et des prêtres. Nourri de Cabanis et d'Helvétius, il réduisait à deux les mobiles des actes humains, l'intérêt et Thonneur. Mais Thonneur, comme il l'entendait, n'était qu'une autre forme de l'intérêt, une manière de capter l'opinion et de surprendre la faveur des hommes. Il aimait à se jouer dans l'analyse de ce qu'on appelle les belles actions, et il se plaisait à en faire ressortir les mobiles secrets qui n'étaient rien moins qu'admirables. Il recommençait avec une grande verve le travail de la Rochefoucauld, montrant partout l'intérêt derrière la vertu , et se plaisant à transformer l'héroïsme m^me en un égoïsme bien calculé. Il essayait de réduire en préceptes cette triste morale, et quelques-uns de ses aphorismes nous ont été conservés par la piété de ses amis. « Ne jamais pardonner un mensonge. — Ne jamais se repentir. — Prendre aux cheveux la première occasion de duel à son début dans le monde. » Voilà quelques unes de ses maximes. Il en avait d'autres très-vives et très familières, dans lesquelles il avait condensé toute une théorie de la séduction. M.Mé-
ritnée les a traduites en style académique. Ainsi transformées, elles perdent beaucoup de leur couleur et de leur accent, mais le fond est fidèlement conservé. Il prêchait la témérité aux jeunes gens. < On réussit , disait-il , une fois sur dix ; mettons une fois sur vingt ; est-ce que la chance d'être heureux une fois ne vaut pas la peine de risquer dixneuf affronts et même dix-neuf ridicules ? » Cette morale de caserne avait le plus grand succès dans le petit cénacle."
Ce scepticisme explique assez bien les défiances continuelles et les inquiétudes de cet homme singulier. Sa plus grande crainte était d'être pris poui; dupe, du malheur, de la vertu, ou de la gloire. Il craignait Tattendrissement comme la faiblesse, et considérait la pitié comme un signe d'infériorité intellectuelle. Il mettait je ne sais quel point d'honneur à passer pour un Machiavel de société et pour un raffiné de la diplomatie mondaine. Je n'aime guère cette occupation constante à se mettre en garde contre les surprises du cœur ; cette défiance de soi-même est le résultat de la plus sotte des vanités, celle qui croît s'honorer par le sacrifice de tous les sentiments naturels, et qui trouve un signe de supériorité dans le silence des affections humaines. La fausse sensibilité est bien ridicule et bien niaise avec ses déclamations et ses larmes, mais l'insensibilité factice ne vaut pas mieux.
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Un homme aussi supérieur aux sentiments humains , c'est-à-dire vulgaires , ne devait pas être accessible à l'enthousiasme. Aussi, en dehors des arts, pour tout ce qui touche à l'humanité et à son histoire, Stendhal pratique-t-il une sorte d'indifférence frondeuse et d'impartialité ironique. Il avait une foi médiocre aux grands hommes et aux grandes choses. Il n'avait qu'une dose infiniment petite d'idéal et il la ménageait infiniment. Il racontait
d'une manière plaisante et pittoresque des épisodes fort curieux des guerres auxquelles il avait assisté, et qui n'étaient pas toujours en l'honneur de la grande armée. U aimait aussi à donner, en style cynique , quelques harangues militaires fort accentuées et qui tranchent énergiquement avec la solennité de l'histoire. Selon lui, l'histoire n'est qu'une sorte de travestissement gigantesque où leis faits perdent leur caractère et les hommes leurs proportions. Pour Napoléon, qu'il avait vu de près et dont il avait subi la fascination, ses sentiments étaient assez contradictoires. «Presque toujours, dit M. Mérimée, il était de l'opinion contraire à celle qu'on mettait en avant. Tour à tour frondeur ou enthousiaste , quelquefois il en parlait comme d'un parvenu étourdi par Içs oripeaux, manquant sans cesse aux règles de la logique; d'autres fois, c'était une admiration presque idolâtre. » M. Colomb, avec son ingénuité ordinaire, s'étonne de
voir Beyle prendre si gaiement la chute de Napoléon, et de l'entendre, lui fonctionnaire de la veille, traiter T Empereur de despote, l'accuser d'avoir volé la liberté de la France. Au fond de toutes ces contradictions, il y avait bien de Tindifférence et une sorte de dégoût de toute chose. De là cette ironie sincère ou affectée qui finit par prévaloir dans le ton ordinaire de ses dernières œuvres et de Sà Correspondance , et qui, à la longue, cause un froid mortel. Ne croire à rien conduit à se moquer de tout. Stendhal était de ces railleurs impitoyables pour qui tout enthousiasme, tout dévouement, toute foi sont matière à sarcasme. Il ne croyait guère à la légitimité des gouvernements et aux droits des peuples. Il était libéral en paroles sous la Restauration, mais de ce libéralisme très.vague qui faisait gaillardement la guerre aux nobles et aux dévots, sans rien formuler sur l'avenir des peuples, sans rien déterminer pour le lendemain d'une révolution. Au vrai, Stendhal ^ tous ses amis en conviennent, était un pur aristocrate de manières, de goûts, d'habitudes. Son opposition frondeuse au gouvernement de la Restauration n'était qu'une rancune de voltairien contre l'Église. Le vrai libéralisme est autre chose ; il faiit, tout d'abord, ne pas mépriser les hommes pour les vouloir sincèrement libres. C'était là le dernier fonds de Stendhal : il méprisait les hommes, et.
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en fait de politique, je crois que s'il eût été à même d'en pratiquer une, c'eût été celle du Prince de Machiavel. Il a, dans sa fameuse création du comte Mosca, une sympathie visible, et plus d'un point de contact avec ce triste héros de la finesse et du scepticisme. Quand on ne croit à rien, l'humanité cesse d'être un but, elle n'est plus qu'un moyen.
Il y avait pourtant un point sur lequel Stendhal ' rendait hommage, et même avec excès, aux gouvernements , c'était la police. « Il était persuadé, dit l'auteur inconnu de la notice, que cet espionnage gigantesque, si fortement organisé par Touché, avait conservé tout son pouvoir occulte. Aussi il n'est sorte de précautions dont il ne s'entourât pour les actions les plus indifférentes de la vie. Jamais il n'écrivait une lettre sans la signer d'un nom supposé, César Bombet^ Cotonnet^ etc. Il datait ses lettres d'Abeille au lieu de Civita Vecchia, et souvent les commençait par une telle phrase; « J'ai reçu vos soies grèges et les ai emmagasinées en attendant leur embarquement. » Tous ses amis avaient leur nom de guerre, jamais il ne les appelait d'une autre façon. Personne n'a jamais su exactement quelles gens il voyait, quels livres il avait écrits, quels voyages il avait faits. » Il poussait jusqu'à des minuties puériles la manie de Tincognito. Il ne donnait jamais son vrai nonkà ses
fournisseurs; c'était une idée fixe de dérouter la police, qui lui faisait une peur horrible. Il voyait partout des pièges et des trahissons ; c'est de l'originalité, je le veux bien, mais mesquine et triste.
Ce serait donner de lui une idée incomplète que de ne pas indiquer au moins ce qui fut l'occupation principale de sa vie. Il était bien persuadé que le seul bonheur possible en ce monde est celui que donne l'amour, et il le recherchait avidement partout où il en trouvait l'occasion. Cette recherche obstinée du bonheur à sa manière lui avait valu un grand nombre d'aventures, les unes assez romanesquesi, les autres très-bouffonnes , et dont il aimait à faire le récit dans l'intimité. Ses amours étaient tout à fait celles d'un sceptique, pas du tout désintéressées, encore moins platoniques, médiocrement délicates. Le nombre même de ses passions dit assez qu'il n'était pas de ces âmes difficiles qui se donnent une fois et pour la vie. Il se donnait avec, une générosité prodigue, et ne comprenait, du reste, l'amour que du côté le plus positif. Il lui fallait la preuve authentique ; 11 se moquait beaucoup de l'amour pur. M. Mérimée a raconté avec bien de l'esprit quelques épisodes de ses nombreuses passions; mais la discrétion du ton académique nuit un peu à la couleur et à la vivacité du récit. Il y a bien
plus d'énergie et de vérité dans le récit de la notice anonyme ; on croit entendre parler Stendhal Il avait incontestablement dans Tesprit une pointe de Rabelais. Cela se sent dans les nombreuses anecdotes dont il a parsemé ses ouvrages. On devine d'après sa conversation écrite ce que devait être sa conversation parlée dans Tentraînement du récit ou dans le feu de la discussion. Comme toute sa vie était tournée du côté des jouissances de l'amour, toute son imagination prenait naturellement cette teinte sensuelle. C'était le ton ordinaire et comme la note de son esprit.
Du reste, brillant causeur, aimable convive; tout le monde est d'accord sur ce point. Très-gai dans le monde, fou quelquefois, négligeant trop les convenances et les susceptibilités, souvent il était de mauvais ton, mais toujours original. Bien qu'il n'eût de ménagements pour personne, il était facilement blessé par des mots échappés sans malice. < Je suis un jeune chien qui joue, disait-il, et on me mord. » Il ne comprenait guère qu'on pût avoir d'autres opinions que les siennes sur les choses et les hommes, et Dieu sait ce qu'étaient ses opinions Stendhal nous peint avec vivacité les cercles qui Tattiraient et ceux pour lesquels il se sentait une invincible répulsion : « Un salon de provinciaux
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enrichis et qui étalent du luxe, est ma bête noire. Ensuite, vient un salon de marquis et de grands cordons de la Légion d'honneur, qui étalent de la morale. Pour moi, quand je vois un homme . se pavanant dans un salon, avec plusieurs ordres à sa boutonnière, je suppute involontairement le nombre infini de bassesses, de platitudes et souvent de noires trahisons qu'il a dû accumuler pour en avoir reçu tant de certificats. Un salon de huit 6u dix personnes aimables, où la conversation est gaie, anecdotique, et où Ton prend du punch léger à minuit et demi, est l'endroit du monde où je me trouve le mieux. Là, dans mon centre, j'aime infiniment mieux entendre parler un autre que de parler moi-même. Volontiers je tombe dans le silence du bonheur^ et, si je parle, ce n'est que pour payer mon billet d'entrée. » D'autres fois, au contraire, il prenait une part brillante à la conversation, et lui-même aimait à se peindre dans cette attitude triomphante : « Ses traits étaient grands, point beaux, mais extrêmement mobiles. Les yeux exprimaient les moindres nuances de ses émotions ; et c'est ce qui mettait sou orgueil au désespoir. Lorsqu'il craignait ce malheur, il était brillant, amusant, rempli des saillies les plus im« prévues ; il électrisait ses auditeurs, et rendait le bâillement impossible dans le salon où il se trouvait. Dans ces moments , il inspirait les aversions
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les plus vives ou des transports d'admiration. 11 est impossible de se montrer plus brillant et plus homme d*esprit, disaient ses admirateurs. Mais la vivacité et l'imprévu de ses saillies effrayaient les gens médiocres, et lui valaient bien des ennemis.» On voit, qu'à l'occasion, il savait se rendre justice et hommage à lui-même, car sa modestie ne va, en ce passage, qu'à se peindre à la troisième personne.
Qu'il eût de l'esprit, on n'en peut douter; il en avait à revendre; mais c'est un genre d'esprit tout particulier, brillant et sec, pas très-naturel, trahissant un certain effort pour être singulier. 11 y a de la verve sans beaucoup d'aisance. Le trait est cherché et ne vient pas toujours. Ce n'est pas l'agilité lumineuse et la grâce aisée de Voltaire; ce n'est pas davantage le tour piquant et libre, l'ironie molle et charmante des Lettres persanes ; ce n'est pas non plus 1 apreté laborieuse et la verve savante de Courier; c'est quelque chose d'intermédiaire, fort malaisé à déûnir. De l'esprit, sans contredit, mais de Tesprit qui veut être gai et iqui ne l'est presque jamais. Voilà l'impression bien sincère que nous a laissée la lecture attentive de la Correspondance.
J'attribue cette impression à Fabsence de sentiments élevés, nobles, affectueux, et, pour tout dire» à une certaine sécheresse de cœur. Être éter-
nellement un homme d'esprit et n'être jamais un homme, c'est un rôle- fatigant, à la longue, pour Facteur et pour le public.
Stendhal avait incontestablement du courage. Il en donna plusieurs preuves remarquables dans la retraite de Russie. Il en donna un autre témoignage aux approches de la mort qui s'annonçait à lui par des attaques réitérées et un affaiblissement partiel de ses facultés. « Il ne craignait pas la mort, nous dit M. Mérimée, mais il n'aimait pas à en parler, la tenant pour une chose sale et vilaine, plutôt que terrible. Il a eu celle qu'il désirait, celle que César avait souhaitée : Repentinam inopimtamque. » Il est triste de voir mourir ainsi, sans un pressentiment, sans une espérance, sans un désir, un homme d'une intelligence si variée et si vive. Quelques mois avant le coup fatal, il écrivait à un de ses amis cette phrase : « Je me suis colleté avec le néant; c'est le passage qui est désagréable , et cette horreur provient de toutes les niaiseries qu'on nous a mises dans la tête à trois ans. » Est-ce donc là tout le secret de la vie et de la mort? La vie n'est-elle qu'une longue sensation, la mort un passage qui conduit au néant? Est-ce là le dernier mot de la philosophie de Stendhal et de ses amis? Encore est-il juste d'ajouter que Stendhal a eu le courage de dire ce mot, ce triste mot, tenu en réserve par d'autres plus pru-
dents. Il a eu la franchise de son ironie et de sa frondeuse indifférence. Il a été sincère dans son mépris universel des choses et des hommes. Sachons-lui gré de cette loyauté de caractère et de pensée. Je ne méprise rien tant que le scepticisme déguisé qui prend le costume officiel des convictions qu'il n'a pas.
L'homme que nous avons analysé dans sa vie intime est en parfaite harmonie avec l'auteur que nous allons juger dans ses livres. Ses œuvres ne semblent être qu'une continuation naturelle ou plutôt une édition revue et corrigée de ses entretiens familiers avec ses amis.
Le livre de V Amour est, à nos yeux, le plus important des ouvrages de Stendhal; d'abord, à cause du sujet lui-même qui fournissait à Tauteur l'occasion d'y faire passer l'expérience de sa vie entière; puis, à cause du grand nombre d'observations, de théories aventureuses et de paradoxes qu'il contient. On nous permettra d'y insister d'une manière toute particulière. La plupart des idées de Stendhal s'y retrouvent, de sorte que l'on pourrait prendre, dans ce livre unique, une notion fort exacte de l'auteur. A lui seul, il dispenserait presque de tous les autres. Nous yren-
controns, fortement marqués et comme en saillie, les défaits et les qualités de l'écrivain, la sagacité ingénieuse et Texagération de 1 observateur, les idées fixes et les manies intellectuelles de l'homme.
Un mot d'abord sur l'écrivain qui, dans Stendhal, a une physionomie toute particulière. Il y a, dans tous ces ouvrages , une absence de plan, de méthode, de suite dans les idées, une affectation d'irrégularité, une bizarrerie d'allures, et, pour tout dire, un décousu qui étonne désagréable-
ment le lecteur. C'est la haine du pédantisme et le désir d'être homme du monde, d'est la prétention à une légèreté de bon ton, qui détermine Stendhal à écrire ainsi, à bâtons . rompus. Sa propre nature, impatiente de toute règle, l'inclinait aussi à cette méthode paresseuse qui consiste à n'en point avoir. Tout, chez lui, visait à une sorte de désinvolture. Écrivain, il semblait qu'il eût honte de faire son métier et qu'il prît à cœur, par ses négligences préméditées, par ses brusqueries, par ses saccades, de déconcerter le publie et de dénouer à chaque instant la trame de sa pensée. Il croit être plus honîme du monde en étant moins écrivain. De là ce style rompu, haché, peu soucieux des lacunes, des incorrections et des obscurités. « J'écris comme on fume un cigare, » disait-il. Cela se voit de reste : à côté d'une phrase
juste OU piquante, à côté d'un mot profond se placent des phrases inachevées, des mots bizarres, assemblés comme à dessein par une sorte de coquetterie et de négligence. Voilà ce qui ressort de tout ce qu'il écrit : une préoccupation constante de l'étonnement qu'il va causer au lecteur. Il n'écrit pas une page, pas une ligne sans se demander : « Qu'en dira-t-on ? Est-ce assez moi? » Et pour que la page soit bien lui, il la torture, il la mutile, il la brise en mille manière différentes. Ajoutons qu'il vise souvent à une.imitation puérile de Montesquieu, à la concision excessive de la phrase, àla brièveté du chapitre, à la multiplicité des points de vue et des subdivisions. Tout cela est chez lui une véritable manie, une sorte de tic littéraire.
Autre manie. Il a horreur de tout ce qui ressemble à une idée abstraite, générale, à une théorie philosophique. D'où résulte qu'il ne cherche pas à démontrer ses idées en généralisant d'une manière impersonnelle ses observations sur le cœur humain. Il n'admet qu'une sorte de démonstration, la démonstration par l'anecdote. Chaque fois qu'il avance un aphorisme, il l'appuie sur un récit vrai ou faux, qui lui sert d'explication et de preuve. Il a horreur du vague et du vide et tout ce qui est abstraction lui semble être ou une idée parfaitement incompréhensible ou un grand mot
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complètement vide de sens. Il affecte de ne croire qu'aux faits; il ne veut montrer les sentiments qu'en action, et pour cela il donne à chaque définition , aphorisme ou précepte , l'appui d'un petit drame. C'est sa méthode constante. Le livre de V Amour est un recueil d'anecdotes; V Histoire de la peinture en Italie n'est pas autre chose qu'une biographie. Tout se tourne au récit; il est juste de dire que le récit est vif, alerte, animé. C'est un secret instinct qui avertit Stendhal d'éviter l'exposition des idées abstraites et en gériéral de tout ce qui est dogmatique. Si, de rencontre, il s'aventure en ces matières, l'efifort visible et la langueur de son style trahissent l'embarras et la stérilité, ou bien il devient ennuyeux, sec, pédant, ce qui eût été, pour lui, la plus mortelle injure. Essayons dé présenter, dans ce qu'elle a d'essentiel, la théorie de Y Amour un Jnstant dégagée des anecdotes.
Cette théorie elle-même est un cas particulier d'une théorie plus générale qu'il appliquait à tout, à la vie privée comme à la vie publique, au gouvernement de l'homme comme au gouvernement des sociétés. La vie n'a qu'un sens et qu'un but : le bonheur. Ceux qui assignent un autre terme à l'existence humaine, ceux qui imposent à l'homme, les exigences du devoir, du sacrifice, de la douleur, sont de grands imposteurs qui torturent l'homme
par des idées imaginaires pour le dominer, exploitant ainsi le malheur public au profit de leur bonheur particulier, et prélevant sur les masses crédules un impôt de servitude intellectuelle, de larmes et de sang qu'ils transforment en jouissances secrètes d'orgueil ou de volupté. Cette idée est fondamentale chez Stendhal, et nous la retrouvons un peu partout, éparse, disséminée en allusions, en épigrammes, en anecdotes allégoriques, mais très-visible sous les voiles transparents dont il Fenveloppe, moins encore pour la cacher que pour faire croire que c'^st là le grand secret du monde et qu'il serait imprudent de le divulguer à ciel ouvert. Les religions et les gouvernements ne sont qu'une vaste complicité d'hommes habiles, qu'une immense conspiration contre le bonheur simple, naïf, naturel des peuples, et pour dire le mot, un gigantesque, escamotage de la félicité publique au profit de quelques ambitions démesurées et de quelques égoïsmes effrénés. Stendhal ignore absolument ce que veut dire le mot devoir, ce que signifient les mots décence, mœurs, vertu. Au moins prétend-il qu'on a fait d'idées très- simples à leur origine, des idées très-abstraites et très-compliquées. Le devoir n'était, dans la nature des choses, que ce secret instinct qui incline chaque homme à chercher son bonheur et qui lui en fait presque une loi. La décence, les mœurs, la vertu n'étaient
STENDHAL. 'SeS IDÉES. ^ . 191
égalenient qu'une manière particulière pour chacun de chercher son bonheur à sa guise, le bonheur de chacun de nous étant subordonné aux exigences particulières de son tempérament. — Tout le reste, Tidée altière et bizarre d'un devoir qui ne se rapporte pas à l'homme lui-même, mais à quelque chose d'abstrait et d'impersonnel, tout le reste comme la charité, la pitié, le dévouement, le sacrifice, l'honneur entendu dans le sens élevé du mot, pure duperie, invention des philosophes, mensonge lucratif des prêtres. La seule morale est celle qui dit à l'homme : la vie est courte, et après cette vie le néant. Profite bien de ton passage sur la terre. Fais ce qui te plaît, sois heureux à ta manière; tu n'as qu'une vie , sache en profiter. Voilà qui est bref, et l'on ne peut pas reprocher à ce dogme ses obscurités.
Sthendhal consacra très-sérieusement sa pensée et sa vie à cette science unique, la science du bonheur. Il rechercha, et par l'expérience comparée de ses sentiments propres et par ses méditations assidues, le secret de ce bonheur, fin suprême de notre destinée. Or, lorsqu'on supprime d'un seul coup les principes obligatoires et les espérances de la raison, on ne peut ni ajourner le bonheur à un avenir qui n'existe pas, ni le chercher dans les joies austères du bien accompli. Il n'y a plus qu'une
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source de bonheur, la passion. C'est là qu'il faut aller puiser la félicité dont notre âme est altérée. La science de la vie cesse d'être aussi compliquée. Chacun se fera son bonheur à sa manière, à la guise de sa passion. Tous nos actes n'ont qu'un but sérieux : l'utilité, non pas collective et impersonnelle comme l'entend Bentham, qui relève au moinis Tintérét à la hauteur du principe en le généralisant, mais individuelle, immédiate, présente, en un mot, la sensation.
La sensation, voilà le dernier terme de cette théorie où quelques critiques ont voulu voir tant de profondeur. C'est l'unique ressort de ce bonheur que Stendhal recommande à chacun de nous avec tant d'insistance et de force. Il mesure exactement la valeur des peuples à l'intensité des^sensations, et la valeur des gouvernements à la liberté qu'ils laissent au jeu de nos passions. — C'est là ce qui fait à ses yeux l'immense supériorité de l'Italie sur les autres pays du monde. Il n'a pas assez d'admiration pour cette franchise , pour cette énergie du sentiment, pour ces colères brusques et sauvages qui s'allument dans ces cœurs ardents et qui ne mettent rien moins que le crime, la mort, au service d'une passion contrariée ou d'un amour trahi. Le bonheur étant le seul intérêt ou plutôt le seul devoir de la vie, chacun de nous ne saurait trop hardiment le défendre. L'énergie, c'était pour
lui le caractère saillant de Tltalie, sa beauté morale, sa grandeur. Il faut l'entendre raconter quelques histoires italiennes où éclatent les ardeurs et les audaces de ramour, les vengeances et les fureurs de la passion. Il admire le crime pour la cause qui Ta fait commettre, le poignard lui semble sublime au service de l'amour irrité. « Ce peuple est féroce, disait-il en parlant des Romains, tant mieux! il a de l'énergie. » Au contraire, il avait honte d'être Français, il n'avait pas assez de mépris pour ce pays, • où la plante, nommée amour, a toujours peur du ridicule, est étouffée par les exigences de la passion nationale, la vanité, et n'arrive presque jamais à toute sa hauteur. »
Toutes ces théories ont une sorte de hardiesse provocante et comme un certain air de crânerie superbe. Mais il faut les laisser à leur place. On conçoit fort bien qu'un homme complètement libre d'esprit et dégagé des préjugés, expose ces idées à ses amis, libres penseurs comme lui, le soir, après un dîner au café Anglais, en se promenant sur le boulevard, dans cet heureux état de demi-ivresse élégante, où le paradoxe et le vin de Champagne ont une part égale, et qui se manifeste par une sorte de gageure contre le bon sens. Tout cela peut être fort amusant et très-applaudi. Mais que toutes ces théories sont étroites,
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fausses, mesquines, en face de la réalité! C'est Tort bien dit, et quand on le peut, c'est bientôt fait de rechercher à tout prix et partout la sensation agréable, de donner un libre et plein essor à ses passions. Mais il faut pour cela, outre une grande bravoure d'immoralité, beaucoup de loisir et des rentes. Je vois là une fort jolie théorie dePégoïsme mondain, pas autre chose. Appliquez ces idées à la vie sociale et au gouvernement des. peuples. Dans quel chaos vous allez précipiter le monde, au nom du bonheur et de la passion 1 S'il n'y a plus qu*un intérêt pour l'homme, qu'un but et qu'un sens à sa vie, la jouissance, il faut qu'il se la procure à tout prix, et n'en doutez pas, il saura bien se la procurer. Vous lâchez le frein à ses passions. N'ayez garde qu'elles ne se donnent libre carrière. Vous livrez le monde à la concurrence dès désirs contraires; vous en faites une lice ouverte aux convoitises sauvages. Vos idées , si agréablement caressées, sur la chimère du devoh*, sur les douceurs infinies de la sensation, sur la légitimité du désir, sur la beauté de la passion, sur l'admirable grandeur de l'énergie conduiraient le monde à sa ruine et vos sectateurs les plus ardents à Téchafaud, si elles allaient xm jour triompher. Mettez ces idées dans la tête cf un peuple et vous verrez avec quelle énergie il saura les appliquer. Direz-vous que toutes ces théorie! n'existent et ne peuvent exister qu'au profit des
riches et des heureux du siècle ; que pour le reste de rhumanité, la morale bourgeoise, avec accompagnement du prêtre et du gendarme, est un mal nécessaire et une tyrannie indispensable? Port bien, cela au moins est clair, cela est pratique. Hais à quel prix? Vous admettez deux catégories dans l'humanité, les privilégiés de la naissance ou de la fortune , et la grande masse de l'humanité, condamnée à perpétuer votre bonheur, à garantir votre sécurité au prix des plus avilissantes terreurs.
De pareilles théories révoltent la nature et la raison. Il faut bien que les égoïstes de tous les temps le sachent: il n*y a qu'une morale. Si c'est leur morale qui est la vraie, qu'ils s'attendent à voir leur bonheur envahi, leurs jouissances partagées, leurs trésors divisés entre les mains du peuple vainqueur et tout frémissant de ses souffrances passées. Si c'est la morale du devoir qui est la vérité , si l'honnête n'est pas un vain mot , leur sécurité est garantie ; mais qu'ils subissent eux aussi cette morale qui comprime les convoitises, qu'ils sachent plier leurs désirs au niveau du devoir, et qu'ils n'insultent pas aux misères et aux larmes de l'humanité souffrante par l'étalage de leur égoïsme voluptueux.
De bien grands mots, dira-t-on, à propos d'une théorie tout individuelle, d'une boutade plutôt d'un
libre et charmant esprit ! — • Soit; mais c'est avec des boutades pareilles que Ton corrompt les socié^ tés. Il y a dans cette outrecuidance de Tégoïsme qui s'affiche, un prestige qui séduit les faibles. On croit se donner une sorte d'élégance hautaine et supérieure en faisant parade de ces vices qui ne sont pas à la portée du vulgaire. Il y a bien de la vanité, et vraiment niaise, dans cette fastueuse immoralité. J'entends d'ici les beaux esprits se récrier contre le pédant de morale qui vient mêler sa voix et son sermon aux fantaisies charmantes, aux hardiesses ingénieuses, aux grâces délicieusement libertines du plus aimable petit-fils d'Horace. — Eh! mon Dieu I nous les avons vus à l'œuvre ces spirituels sceptiques, ces égoïstes pleins de charme. Nous savons qu'on ne joue pas impunément avec ces paradoxes de la corruption élégante qui provoquent tôt ou tard de terribles explosions de rancunes et de colères presque légitimes. Nous savons enfin qu'il est toujours mauvais de mépriser l'humanité, de nier tout ce qui la relève, et de professer une morale qui serait un sensualisme distingué au café de Paris, et qui s'appellerait le communisme dans la rue Moufletard. Le principe est le même, légitimité du désir, beauté de la passion, grandeur sauvage de l'énergie. Refuserait-on de reconnaître le même principe parce qu'il porte un costume différent dans
les quartiers de rélégance et dans ceux de la misère?
Lais)sons ce sujet, quoique ce soit là toute la philosophie de Stendhal. Son livre de VAmour est le corollaire naturel, le complément obligé de sa morale. Il se rattache essentiellement à sa philosophie , enipruntée à Cabanis et à Helvétins.
Stendhal a voulu nous donner une description exacte des symptômes, des phases diverses et des nuances les plus caractérisées de Tàmour. « J'ai appelé cet essai , dit-il , un livre d'idéolo gie. Mon but a été d'indiquer que, quoiqu'il s'appelât VAmour^ ce n'était pas un roman, et que, surtout, il n'était pas amusant comme un roman. Je demande pardon aux philosophes d'avoir pris le mot idéologie : mon intention n'est certainement pas d'usurper un titre qui serait le droit d'un autre. Si l'idéologie est une description détaillée des idées et de toutes les parties qui peuvent les composer, le présent livre est une description détaillée et minutieuse de tous les sentiments qui composent la passion nommée amour. Je ne connais pas de mots pour dire, en grec, discours sur les sentiments, comme idéologie indique discours sur les idées. »
Il y aurait un beau livre à faire sur ce sujet : mais pour le faire comme nous l'entendons, il eût
fallu une réunion bien rare de qualités exquises, délicatesse de pensée, finesse d'observation, profondeur de sentiment, et sur tout cela un souffle de Platon. Sentir profondément Tamour, mais le sentir avec respect, car le respect est la condition de la délicatesse; joindre à la vivacité des impressions une sagacité pénétrante, une heureuse subtilité d'esprit habile à saisir les moindres nuances et les détails les plus fins ; avoir dans l'intelligence cet élan de l'idée qui sait rapporter tous les faits humains à leur source la plus élevée, et qui va puiser dans les causes les plus hautes l'explication des plus délicats mystères de notre nature ; à tous ces dons de l'âme unir le privilège d'une langue choisie, pure, à la fois élevée et limpide, pour qu'elle puisse monter jusqu'aux idées supérieures, sans peine et sans efl'ort, et redescendre avec la même grâce jusqu'aux profondeurs du cœur humain , qu'elle laisse apercevoir dans sa merveilleuse transparence ; que de perfections 1 Et tout cela n'est pas assez encore : j'ajouterai qu'il faudrait n'avoir vécu que dans un milieu naturellement élevé, je ne dis pas tant par la distinction du rang que par celle du cœur; il faudrait avoir eu cette fortune rare et particulière de ne connaître intimement et autour de soi que des femmes ayant toutes les grâces, mais aussi toutes les pudeurs de leur sexe, sensibles et réservées, de ces femmes qui provoquent les ten-
dresses confuses et les élans secrets du cœur sans éveiller une seule idée de volupté, et dont on croirait profaner par un désir la ravissante et fière image. Il faudrait cela pour parler dignement de l'amour. L'idée que chacun se fait de l'amour se modèle exactement sur l'idée des femmes que l'on a connues. Si vous avez été trop engagé dans ces sociétés faciles où l'amour ressemble beaucoup à la galanterie, puisqu'il n'a plus ni les troubles du sentiment moral, ni les angoisses du remords, n'espérez pas le connaître jamais par ses côtés sublimes. Vous le connaîtrez peut-être dans ses troubles extérieurs, dans ses défaillances ou ses ivresses physiques. Vous l'analyserez avec finesse dans toute l'étendue de la sensation, vous n'atteindrez pas à la région sacrée du sentiment. Analyste pénétrant de la volupté, peintre aimable de ses enchantements et de ses mystères, renoncez à rien comprendre à ces luttes saintes d'une &me contre la passion envahissante, à ces élans presque divins de l'espérance ou de la douleur, i ces troubles soudains du cœur, à ces tristesses sublimes de la pureté qui s'effraye, à ces joies ineffables des cœurs réunis dans de légitimes amours. N'approchez pas de cette partie intime et réservée où une 4me vierge sent pour la première fois l'aiguillon du sentiment naissant, et voile, si je ro.se dire, de ses ailes repliées les
troubles délicats et le premier effroi de sa pudeur.
Ce livre, tel que pous Timaginons, ce n'est pas Stendhal qui pouvait le faire. Il n'a pu décrire que Tamour appris à l'école des Italiennes faciles qu'il avait connues, un délire de l'imagination et des sens, une fièvre. C'est précisément cette ardeur emportée et presque sauvage, cette rapidité de la possession, ce coup de /budre qui l'enchante et qui le ravit d*aise. C'est là ce qui fait pour lui l'incomparable supériorité des Italiennes sur toutes les autres femmes du monde. Qu'elles rencontrent par hasard, dans une maison de campagne, un homme à bonnes fortunes qu'elles ne voudraient pas recevoir chez elles; s'il sait son métier, il peut les rendre folles en une soirée. « Qu'avez-vous donc? disais-je à une jolie femme. — Je suis blessée au cœur, me dit-elle franchement, ce mauvais sujet me plaît. » — La nuit, elle réveilla son mari : « Emmenezmoi, lui dit-elle, ou je ferai quelque folie. » Il ne se le fit pas répéter, et dix minutes après, ils étaient sur la route de Venise. » Si c'est là de l'amour, on m'accordera que ce n*est pas du plus exquis. C'est le seul pourtant que Stendhal glorifie. Cette brusquerie du dénoûment Tenchante. Il y voit une preuve de sincérité; il y admire le divin imprévu. Que lui parlez-vous des
luttes, des combats intérieurs, des troubles de la vertu qui se débat contre le désir et qui sort de la lutte, épurée par le douloureux triomphe ou attristée par la défaite? Que lui parlez- vous des délais et des attermoiements, des résistances et des effrois de Tâme qui a peur d'aimer, qui a peur de se le dire et de se l'avouer à elle-même? Tout cela est pure coquetterie, pure vanité. La vanité fait les cinq sixièmes de l'amour en France, En Italie, c'est tout autre chose : l'amour est bien l'amour, et quand un homme plaît à une femme, elle ne lui fait pas un long mystère de son bonheur. En France, les sottes convenances exigent des délais infinis et une discrétion, une dissimulation profonde. L'Italienne se pare de son amour nouveau comme d'un ornement. La Française, tyrannisée par l'usage et la crainte du ridicule, cache son amour comme une honte. Conclusion : L'amour en France est glacé, et c'est ce qui lui permet d'être hypocrite ; l'amour Qn Italie est ardent et vrai, et c'est ce qui lui permet de braver le ridicule, l'opinion, les convenances. C'est une défaite chez nous; c'est une gloire, un bonheur là-bas. Toute là question est là, et de cette différence résulte qu'en Italie seulement on sait aimer. Si c'est là l'idéal des femmes que Stendhal a connues, s'il ne veut pas croire à la sincérité de ces âmes pudiques qui se refusent encore en se
donnant et chez qui la lutte survit à la déMte, s'il ne veut voir dans ces résistances que la tyrannie de la vanité et la peur du ridicule, quoi d'étonnant qu'il n'ait compris qu'un seul côté de l'amour, et qu'il en ait méconnu les divines délicatesses?
Le principe universel de l'amour, c'est la beauté. C'est la vue de la beauté qui détermine en nous ces secrets mouvements et ces délicieuses agitations, frisson mystérieux de nos âmes, prélude de l'amour futur. Hais encore faut-il s'entendre sur ce mot si vague et si indéfini, la beauté. Qui nous rendra les merveilleuses leçons où Diotime nous enseignait la dialectique secrète de l'amour et les mystères de la beauté auxquels notre âme s'initie comme par degrés, à mesure qu'elle s'épure de la sensation? Qui nous fera saisir comme elle ces évolutions successives de l'âme attirée d'abord par la beauté des figures harmonieuses, puis cédant à l'attrait plus délicat de la beauté intérieure des âmes, et s'élevant de cette beauté intellectuelle au suprême idéal du beau en soi, dernier terme de cette vivante ascension? Laissons là ces oracles lumineux et ces fiers enseignements de la sagesse de Platon. Stendhal nous en tient trop éloignés. Mais au moins constatons, avec le sentiment universel des hommes, qu'il y a deux sortes de beautés qui parlent bien diversement à notre âme :
Tune sollicitant le désir, invitant la sensation, hardie, provocante, fascinant notre imagination et s'oiTrant à nous comme pleine d'engageantes promesses; l'autre, se composant à dose égale d'âme et de corps, ou plutôt expression visible de l'harmonie intérieure, rayon de Fâme dans le corps transfiguré, reflet sensible et splendeur de l'intelligence et de la bonté. Gelle-ci peut exciter aussi d'irrésistibles amours; mais, remarquons-le bien, elle ne les excite que dans les ftmes nobles et qui comprennent le désintéressement jusque dans la passion ; elle excite Famour, die repousse le désir. C'est là le suprême effet de la suprême beauté. Elle n'attire dans son charme que la meilleure partie de notre âme, la partie qui aspire à monter; elle éloigne cette autre partie inquiète et troublée qui n'aspire qu'à descendre. Elle produit ainsi en nous un divorce heureux et comme une scission entre le sentiment pur et le sentiment égoïste. Ceux-là seuls ont connu dans sa plénitude la vraie beauté qui ont pu la con« templer sans le trouble physique de la sensation et sans la préoccu>»ation du désir. Ceux-là seuls ont été les vrais, les grands amoureux. Le désintéressement dans l'amour, c'est le plus noble effort auquel puisse se monter l'âme humaine. Cest la fdrme supérieure de la passion; cette fiDrme supérieure et désintéressée de la passion
est à l'amour ce que Thérolsme est à la verh, Fadorable exception des âmes d'élite ; elle se produit rarement, d'accord, mais elle existe ; le nier, ce serait découronner l'âme humaine de ce qu'elle a de plus saint, de plus pur, de plus élevé dans ses aflfections terrestres ; la nier, ce serait être un athée de l'amour.
Stendhal fut cet athée. Il se serait fort raillé de ces abdications du désir, de ce désintéFessement de l'amour, qui ne lui aurait paru qu'une immense niaiserie. Il ne sentit jamais que cette forme trèshumaine mais inférieure de la beauté qui parle à notre imagination et qui éveille nos sens. Ses définitions sont curieuses à connaître. On y verra paraître, dans un relief vigoureux, ce sensualisme: « Qu'est-ce que la beauté ? C'est une aptitude à vous donner du plaisir. Les plaisirs de chaque individu sont différents et souvent opposés : cela explique fort bien comment ce qui est beauté pour un individu est laideur pour un autre. Pour découvrir la nature de la beauté, il convient de rechercher quelle est la nature du plaisir de chaque individu.... La beauté de la maîtresse d'un homme n'est autre chose que la collection de toutes les satisfactions et de tous les désirs qu'il a pu former successivement à cet égard.... Pourquoi jouiton avec délices de chaque nouvelle beauté qne Ton découvre dans ce que l'on aime ? C'est que
chaque nouvelle beauté vous donne la satisfaction pleine et entière d'un désir. * Tout cela est parfaitement juste et ingénieusement observé au point de vue positif et réaliste de l'amour. Ailleurs, Stendhal ^trouve dans la même veine d'idées ce mot charmant: < La beauté est une promesse du bonheur. » — Quelquefois sa théorie se formule avec une sécheresse algébrique qui veut passer pour de l'originalité et qui n'est que de la bizarrerie. Il faudrait citer tout le chapitre intitulé : La Beauté détrônée par V Amour, et dont le sens général est qu'il n'y a pas de beauté absolue, chacun interprétant la beauté dans le sens de son désir, ou mieux de son plaisir individuel. Nous en extrairons seulement ces lignes caractéristiques : « M. Albéric rencontre dans une loge une femme plus belle que sa maîtresse (je supplie qu'on me permette une évaluation mathématique), c'est-à-dire dont les traits promettent trois unités de bonheur au lieu de deux (je suppose que la beauté parfaite donne une quantité de bonheur exprimée par le nombre quatre). Est-il étonnant qu'il leur préfère les traits de sa maîtresse, qui lui promettent cent unités de bonheur? Même les petits défauts de sa figure, une marque de petite vérole, par exemple, donnent de Tattendrissement à l'homme qui aime et le jettent dans une rêverie profonde lorsqu'il les aperçoit chez une autre femme ; que sera-ce chez
sa maîtresse? C'est qu'il a éprouvé mille sentiments en présence de cette marque de petite vérole, que ces sentiments sont pour la plupart délicieux, sont tous du plus haut intérêt, et que, quels qu'ils soient, ils se renouvellent avec une incroyable vivadté à la vue de ce signe, même aperçu sur la figure d'une autre femme. Si Tob parvient ainsi à préférer et à aimer la laideur, c'est que dans ce cas la laideur est beauté. » Oui| sans doute, on peut aimer même la laideur et la préférer à la beauté ; mais ce n'est pas, comme le prétend Stendhal, parce que le désh* ou l'espérance d'un certain plaisir transforme cette laideur en beauté. Cette laideur peut laisser passer un rayon d'intelligence, de bonté; c'est assez pour que des âmes élevées se sentent invinciblement attirées par le charme intérieur de cette âme devenue visible ; la laideur, en ce cas, s'efface sous l'impression de la beauté intellectuelle ou morale; ce sont là des occasions de certaines amours trèsnobles, très pures, les plus solides, peut^tre, parce qu'elles sont plus désintéressées dans leur principe.
Nous avons maintenant la clef du livre. Pénétrons plus avant dans cet ouvrage curieux, bizarre, profondément médité, au demeurant si triste.
Stendhal procède à la façon de son maître Ga-
banis. Il traite de Tamour comme un physiologiste traiterait d'une maladie. C'est le même luxe de divisions et de subdivisions, une affectation de méthode, un étalage d'érudition presque technique, qui fait un effet assez singulier en si délicate matière. Il y a quatre amours : l<* l'amour physi- •que, celui des bétes, des sauvages et des Européens abrutis; S» l'amour-goût qui, pendant le dix-huitième siècle, a amusé les Français, et que Marivaux, Grébillon, Duclos, Mme d'Ëpinay, ont esquissé avec tant de grâce ; 3« l'amour-passion, celui d'Héloîse pour Abeilard, de Julie d'Étange pour Saint-Preux ; 4« l'amour de vanité, celui qui &isait dire à la duchesse de Ghaulnes, au moment d'épouser M. de Giac : < Une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois. » Puis vient la description fort exacte, piquante au fond, mais horriblement entachée d'affectation, des symptômes successifs et des phases de l'amour. Stendhal distingue sept époques : 1* l'admiration ; v» quel plaisir de lui donner des baisers, d'en recevoir, etc. ; 3*» l'espérance ; 4» l'amour est né; « aimer, c'est avoir du plaisir à voir, toucher, sentir par tous les sens un objet aimable et qui vous aime; » 5* la première cristallisation commence; 6<» le doute paraît; ?• seconde cristal- \ lisation. « Il peut, dit Stendhal, s'écouler un an entre le numéro 1 et le numéro S. Un mois entre
le numéro 2 et le numéro 3 ; si l'espérance ne se hâte pas de venir, Ton renonce insensiblement au numéro 2, comme donnant du malheur. Un clin d'œil entre le numéro 3 et le numéro 4. Il n'y a pas d'intervalle entre le numéro 4 et le numéro 5. Ils ne sauraient être séparés que par Tintimité. Il peut s'écouler quelques jours, suivant le degré d'impétuosité et les habitudes de hardiesse du caractère, entre les numéros 5 et 6, et il n'y a pas d'intervalle entre le 6 et le 7. » Cette plaisanterie arithmétique, très-vantée par les amis de Stendhal, nous a toujours paru d'un goût équivoque. Tout cela recouvre, sous beaucoup d'affectation, beaucoup de brutalité.
Il a été trop souvent parlé de la cristallisation pour que nous ne laissions pas l'inventeur s'expliquer sur ce point : « Laissez travailler la tête d'un amant pendant vingt-quatre heures, et voici ce que vous trouverez : aux mines de Saltzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver, deux ou trois tnois après on le retire couvert de cristallisations brillantes ; les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d'une mésange, sont garnies d'une inflnité dé diamants mobiles et éblouissants ; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif. Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit , qui tire de tout ce qui se
présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections. On se plaît à orner de mille perfections une femme de l'amour de laquelle on est sûr; on se détaille tout son bonheur avec une complaisance infinie. Gela se réduit à s'exagérer une propriété superbe, qui vient de nous tomber du ciel, que Ton ne connaît pas, et de la possession de laquelle on est assuré. » Observation juste, condensée dans une métaphore originale, c'était de quoi assurer le succès du mot et de l'idée; le mot, qui est charmant, recommandant l'idée, et l'idée , qui est juste , recommandant le mot. La cristallisation a fait fortune, et c'est justice. Stendhal a de temps en temps de ces bonheurs d'expression. On a exagéré le nombre de ces rencontres brillantes et de ces mots qui sont un trésor. Mais il suffit qu'il y en ait un certain nombre dans les vingt volumes de Stendhal, pour qu'il prenne rang dans les esprits distingués. On pourrait glaner dans ce livre quelques phrases particulièrement heureuses, comme celle-ci : « Je tremble toujours de n'avoir écrit qu'un soupir, quand je crois avoir noté une vérité. » Mais c'est précisément le reproche contraire que nous^erions à Sendhal : il se juge mal. Il a noté trop de vérités, surtout trop de vérités physiologiques.
On sent le matérialisme médical dans ce livre qui ne devrait être consacré qu'aux grâces sévères
et chastes. A chaque instant ce sont des phrases dans le goût de celles-ci : « Ce phénomène, que je me permets d'appeler la cristallisation, vient de la nature qui nous coiimiande d'avoir du plaisir et qui noiis envoie le sang au cei^eau^ etc., etc.... » — «11 faut à Del Rosso une femme qui souffre quelques mouvements hasardés, et qui, par ses sourires, autorise des choses fort gaies ; une femme qui, à chaque instant, tienne les plaisirs physiques devant son imagination , et qui excite à la fois le genre d'amabilité de Del Rosso et lui permette de le déployer. » — « Il y a, dès le commencement de Tamour, une cause physique, un commencement de folie, une affluence du sang au cerveau, un désordre dans les nerfs et dans le centre cérébral. Voir le courage éphémère des cerfs et la couleur des pensées d'un soprano. En 1922 , la physiologie nous donnera la description de la partie physique de ce phénomène. Je le recommande à l'attention de M. Edwards. «Ailleurs c'est je ne sais quelle explication tirée du fluide nerveux qui, chez les hommes, s'use par la cervelle, chez les femmes, par le cœur.
Est-il étonnant, après cela, que Stendhal n'ait rien voulu comprendre aux origines secrètes, aux causes morales de la pudeur? Dieu me garde de rappeler ici quelle est la hase naturelle qu'il donne à la pudeur. Il n'en admire pas moins les effets, qui sont de
donner la vie à Tamour en lui prêtant le secours de rimagination, et de doubler Tivresse des plaisirs. Il n'y voit pas autre chose; mais c'est assez, c'est tout pour lui. La pudeur est la mère de l'amour, on ne saurait le contester. L'amour, grâce à la pudeur, est le miracle de la civilisation. On ne trouve qu'un amour physique et des plus grossiers chez les peuples sauvages ou trop barbares. « Les trois quarts de la pudeur, dit-il , sont chose apprise. C'est peut-être la seule loi, fille de la civilisation, qui ne produit que du bonheur. » — n faut croire à l'âme pour bien expliquer la pudeur; il faut en chercher l'origine dans les plus délicats mystères de l'union de l'âme et du corps» dans les hontes ingénues de la virginité qui rougit d'aimer et qui meurt de confusion â la seule pensée d'un aveu; enfin, dans ces instincts supérieurs, dans ces répugnances presque divines de Tâme de la femme, qui tremble et s'épouvante aux premières atteintes du désir, qui s'isole et s'altriste dans Fexaltation des sens, et qui voudrait, en redoublant les voiles, les mystères et les ombres, se dérober à elle-même les dernières humiliations de sa défaite. Tout cela est pure chimère et jeu de phrases pour qui ne voit dans l'âme qu'une fonction supérieure de l'organisme.
C'est dans le même ordre d'idées que rentre la grande théorie qui couronne le livre, et qui n'est
autre chose qu'une combinaison des idées de Cabanis sur l'influence du physique avec celles de Montesquieu sur l'influence des climats : « Tous les amours, toutes les imaginations, prennent dans les individus la couleur des six tempéraments : le sanguin, ou le français, ou M. de Prancueil; le bilieux, ou l'espagnol, ou Lauzun ; le mélancolique, ou l'allemand, ou le don Carlos de Schiller; le flegmatique, ou le hollandais ; le nerveux, ou Voltaire; l'athlétique, ou Milon de Crotone. » Supposez que tous les amours puissent se rapporter aux quatre variétés que Stendhal a notées : amourpassion, amour-goût, amour physique, amour de vanité ; faites passer ces quatre amours par les six variétés dépendant des habitudes que les six tempéraments donnent à l'imagination; combinez le tout avec les différences qui dépendent des gouvernements ou des caractères nationaux, à savoir : le despotisme asiatique, la monarchie absolue, l'aristocratie masquée par une charte, la république fédérative, la monarchie constitutionnelle, un État en révolution, et vous aurez une idée à peu près complète des profondeurs physiologiques, politiques et morales de la théorie de Stendhal. Ilimpose aux sentiments du cœur les classifications de l'histoire naturelle. Il y a plus de bizarrerie que de force dans ce luxe de combinaisons. Le tout est, d'ailleurs, pour démontrer ce grand principe, qu'en
Italie seulement on sait aimer. En France, la vanité, en Allemagne les chimères mystiques et une philosophie folle à mourir de rire, en Angleterre, un orgueil timide, soufifirsint, rancunier, la torturent, Tétouffent ou lui font prendre une direction baroque.
Parmi la foule des pensées diverses que Stendhal a jetées dans le courant du livre ou de celles que l'éditeur a rassemblées à la fin, on en trouverait un grand nombre qui ont alimenté le drame et le roman modernes. La littérature réaliste a largement puisé dans ce trésor de sensualité raffinée. Nous ne citerons que cette phrase, dont un grand nombre de nos romans semblent être le commentaire passionné : « Une femme appartient de droit à l'homme qui l'aime et qu'elle aime. » C'est net, court et pratique. Nous déclarons que nous aimons mieux cet aphorisme dans sa crudité que le lyrisme faussement sentimental sous lequel la même idée se déguise ailleurs.
Nous croyons avoir donné une idée exacte de la théorie de Stendhal. On nous dira que nous l'avons mutilée en la résumant, que nous avons calomnié ces idées elles-mêmes en les formulant; que tout ce qui est chez Stendhal imprévu, grâce piquante de l'anecdote, charme railleur, intention passionnée, a disparu dans notre commentaire; qu'il est resté des généralités sèches, froides, et
que la ravissante et légère immoralité de Fauteur est devenue, entre nos mains, un code épais et lourd du libertinage. Tout cela est bien possible ; mais nous voulions faire un exposé fidèle de la philosophie de Stendhal et nous croyons au moins n'avoir pas trahi une seule de ses idées.
J'entends dire souvent que Stendhal valait mieux que ses principes. On nous assure que, par horreur pour le lieu commun, il se faisait méchant à plaisir, poursuivant d'une haine immortelle la banalité dans la morale, comme il la poursuivait de ses sarcasmes dans la conversation. Il avait une aversion si passionnée pour Thypocrisie, qu'il se faisait Tartufe de vice comme les autres se font Tartufes de vertu. Il appliquait ainsi de consciencieux efforts à grimer sa nature et à joyer rhnmoralité, prenant plaisir à effaroucher rhonnêteté niaise et la moralité bourgeoise. Au fond, on prétend que c'était le plus honnête homme, la conscience la plus scrupuleuse, l'amitié la plus fidèle, le naturel le plus sincère. Je ne sais pas trop si Ton ne va pas jusqu'à dire que c'était l'amant le plus tendre et le plus constant. — L'aimable plaisanterie ! J'admets qu'il y ait eu bien de la forfanterie dans l'immoralité de Stendhal ; mais on conviendra que cette vanité est d'une triste espèce et que la corruption affichée, la corruption rédigée eu axiomes, formulée en dogmes, est une fanfa-
STENDHÂLr SES IDÉES. 215
ronnade qui ne va pas sans ime grande sécheresse de cœur. Voilà ce que dit le simple bon sens, en dehors des subtilités d'une casuistique nouvelle qui prétend affranchir le caractère d'un homme de toute solidarité avec ses principes, si bien qu'à en croire ces docteurs étranges, on peut impunément profeisser des doctrines sataniques et faire de sa vie une seconde édition de la Morale en actions. — On cite les affections auxquelles Stendhal est resté fidèle et qui lui sont restées fidèles durant le cours agité d'une vie disséminée à travers l'Europe. Ou'est-ce que cela prouve ? Je ne crois guère, pour ma part, à la méchanceté absolue, et je suis loin de prétendre que Timmoralité, même doctrinale, anéantisse la nature humaine au point de Tafiranchir de ce besoin, le plus impérieux de notre être, le besoin d'aimer quelqu'un ou quelque chose. Stendhal aima et fut aimé. Il eut des amis, et il eut le bonheur, plus grand encore, de les garder. Il obéit, en aimant, à une des lois les plus inévitables de la nature. D'ailleurs, l'égoîsme a-t-il jamais conçu rétrange pensée de se refuser les afilections, qui sont à la fois un des charmes les plus vifs de la vie, un trésor de bons conseils, un appui, un asile ? Quand Tamitié ne se retrouverait pas dans le cœur de l'égoïste, elle se retrouverait au moins . dans ses calculs. La question n'est donc pas de savoir si Stendhal céda plusieurs fois à cet instinct»
si doux et si fort, qui nous porte aux affections humaines. Il y a trop de plaisir à la fois et d'utilité à aimer et à être aimé pour qu'il y ait lieu de s'étonner de cette particularité de la vie de Stendhal, et les amitiés qui honorent aujourd'hui sa mémoire ne sont pas une contradiction à son système. La question serait de savoir s'il sut pratiquer l'amitié, non pas dans ses plaisirs, mais dans ses petits ou grands sacrifices. Ici, nous rencontrons un témoignage d'autant plus précieux qu'il part d'une âme plus ingénue, M. Colomb, l'ami le plus persévérant de Stendhal. « L'amitié, nous dit-il, a ses droits et ses devoirs ; Beyle en a plus particulièrement connu les droits, non certainement qu'il fût dépourvu d'obligeance, mais son imagination vive, passionnée, n'aimait guère à s'occuper des égards, des soins, des prévenances que l'amitié impose journellement. Beyle n'a rendu que peu de services relativement au nombre de
ceux qu'il a reçus. Ceci a moins tenu à un mauvais vouloir qu'à une fâcheuse disposition dé son esprit, dont l'extrême mobilité ne lui permettait pas toujours de suivre ses bons penchants. Au moment de faire une démarche utile à un ami, si un plaisir s'offrait, il oubliait l'ami et courait au plaisir. La nature ne lui avait pas départi ce sentiment divin qui remplissait le cœur de Montaigne pour La Boétie ; elle lui avait refusé le bonheur de con-
naître cette amitié qui possède Vâme et la régente en toute souveraineté. »
Au surplus, pour la postérité, rhomme, c'est l'auteur. Si Stendhal a pris plaisir à se faire plus méchant qu'il n'était, qu'il porte la peine de sa vanité I II a voulu détruire les plus nobles croyances de l'âme, la croyance au devoir, au désintéressement, à l'amour pur ; il a réduit tout le secret de la vie heureuse à une recette parfaitement simple, à une sorte de machiavélisme voluptueux; il a semé ses ouvrages de paradoxes contre la vertu, qu'il ne considère que comme un calcul heureux; contre la pudeur, qui n'est pour lui que l'assaisonnement du plaisir; contre la morale, qui n'est qu'une sorte de gendarmerie invisible et immatérielle inventée par les gouvernements ; contre la religion, qui n'est rien qu'une lucrative hypocrisie. Chacune de ses pages est un hymne à la sensation et un sarcasme contre l'esprit pur. Toute sa philosophie se réduit à cet axiome fondamental : le plaisir pendant la vie, le néant après. Que maintenant on vienne nous dire que tout cela n'est qu'une pure coquetterie de vice, l'amusement d'un bel esprit qui a l'horreur du pédantisme, l'ironie d'un raffiné contre les banalités solennelles de la morale, l'excuse nous semblera détestable, et nous tiendrons l'homme pour responsable de ses délits littéraires. L'homme répond
de ses idées comme de ses actions^ et si cette responsabilité échappe, par la nature immatérielle du délit, aux sévérités du Gode, elle n'échappera pas ! au jugement de la conscience. Stendhal rirait * bien de nous entendre parler ainsi ; mais , à coup sûr, il ne rirait pas plus des indignations de la probité vulgaire que des apologies posthumes de ses maladroits défenseurs, soutenant gravement que ce grand railleur a vécu pour autre chose que pour le plaisir.