‹ Études morales sur les grands écrivains latinsChapitre 16 sur 34 · I) VI · texte numérisé non relu

I) VI

auxquelles le philosophe ne croyait pas; mais n'est-il pas remarquable que Tennemi des dieux, quand il oublie son système, ne puisse se passer de leur symbole ? tellement le sentiment religieux est inhérent au cœur de rhomme et tend à se produire au dehors quand on ne fait pas effort pour l'étouffer. Si Lucrèce n'avait eu en vue que la doctrine de son maître, il se serait contenté de Texposer en prose vulgaire ; mais, en dépit d'Epicure, il ne pouvait se résigner à l'anéantissement, l'assurance d'une gloire éternelle, perenni laude coronanty le soutenait dans ses veilles, et, dès lors, « aucun travail ne lui coûte pour trouver des tours heureux, des expressions poétiquement lumineuses qui feront éclater aux yeux dans toute leur splendeur les mystères les plus reculés de la nature (i). » On n'a pas assez insisté sur ce côté poétique de l'œuvre de Lucrèce ; c'est par là qu'il échappe à la sécheresse mortelle de son système et qu'il se rattache à l'humanité.

Nous aurions tort, à notre tour, de donner

le change et de prendre les épisodes pour le fond de la pièce. Ce qui domine dans le poème de Lucrèce, c'est bien Teffort du sectaire, qui, dans son impétuosité, ruine avec la superstition le sentiment religieux qui la supporte.

Comme nous Tavons remarqué à propos d'Epicure, la science n'est pour lui qu'un expédient de polémique : son siège est fait à l'avance, il n'étudie la nature que pour braver le ciel. La religion est son cauchemar, et c'est pour la déraciner du cœur de ses contemporains qu'il s'opiniâtre dans les hypothèses les plus extravagantes.

Cette funeste tentative se renouvelle sous nos yeux, et, de l'aveu de ses admirateurs, « c'est encore de nos jours l'esprit du vieil Epicure, qui, combiné avec des doctrines nouvelles, travaille et mine le christianisme (i). »

J'ai donc cru. Messieurs, qu'il était bon de soumettre cette doctrine néfaste à un nouvel

(i) GuYAU* la Morale d* Epicure^ à la fin.

examen, et sans poursuivre Targumentation de Lucrèce dans tous ses détails, je me propose d'étudier avec vous les principales questions qu'il a soulevées. Elles sont d'une gravité qui n'échappe à personne. Les maximes épicuriennes sont d'autant plus dangereuses qu'elles trouvent aujourd'hui un terrain tout préparé. II y a, en effet, beaucoup d'analogie entre la triste époque que nous traversons et les temps troublés où vécut Lucrèce. S'il fallait examiner les choses dans toute leur rigueur, je doute même que la comparaison fût à notre avantage. Nos mœurs sont plus douces, mais les caractères sont moins énergiques. La fin de la République romaine fut ensanglantée par les proscriptions de Marins et de Sylla, par le brigandage de Catilina et de ses complices, par les compétitions des triumvirs, qui se partagèrent, après la mort de César, les dépouilles de leurs adversaires politiques.

Mais il y avait encore des âmes généreuses ; César affronte le poignard des sicaires, plutôt que de renoncer à ses projets de domination; Cicéron abandonne sa tête aux émissaires d'Antoine, plutôt que de chercher le salut

dans une fuite honteuse. Lucrèce peignait d'après nature lorsqu'il nous représentait ses contemporains errant à l'aventure et se disputant misérablement les lambeaux de la chose publique pour assouvir leur ambition.

Aujourd'hui on se dispute encore le pouvoir ; mais, à part de rares exceptions, c'est moins par ambition que par cupidité. Il n'y a plus de César se ruinant jusqu'à trois fois au profit de son ambition. Les maximes dissolvantes des épicuriens modernes ont porté leur fruit; les grandes passions ont fait place aux mesquines préoccupations de l'intérêt personnel. Gomme l'écrivait naguère un publiciste un peu aigri, dans un style que vous trouverez peut-être un peu trivial : « Quand on y regarde de près, nos grandes querelles, dans lesquelles nous faisons si volontiers appel aux sentiments d'honneur et de dévouement, se réduisent le plus souvent à une question de gros sous. »

J'aurais beaucoup à dire, si je me laissais entraîner dans cette voie, mais je veux être pacifique et ne m'attaquer qu'aux mauvaises doctrines. Aussi bien ce sont les idées qui gouvernent le monde, et le mal dont nous souffrons est

le résultat de la décomposition morale et intellectuelle qui travaille les nouvelles générations. Comme au temps d'Epicure et de Lucrèce, l'anarchie est à son comble et l'ennemi au cœur de la place. L'école positiviste, qui tend à devenir une vraie religion d'Etat, ne laisse rien subsister des grandes doctrines qui avaient abrité et soutenu l'humanité dans sa marche à travers les siècles.

Les plus indulgents, parce qu'ils sont les plus sceptiques, témoignent une déférence ironique aux pieuses croyances dont s'est bercée si longtemps l'âme de l'humanité. On doit, disent-ils, les considérer comme une parure démodée, mais intéressante à contempler dans une galerie de souvenirs. Les plus violents, parce qu'ils sont les plus sincères, n'ont pas assez d'anathèmes pour ces débris d'un autre âge, pour ces vains fantômes de la superstition, qui ont terrifié pendant tant de siècles l'âme de leurs aïeux. Et reprenant à leur compte l'entreprise de Lucrèce, poussant jusqu'au bout ce qu'ils appellent l'affranchissement de la conscience humaine, ils déclarent que l'idée religieuse est une idée factice, une

illusion héréditaire appelée à disparaître au grand jour de la science, et ils saluent d'avance comme un progrès l'irréligion de l'avenir.

Si nous ne sommes pas condamnés à une décadence irrémédiable, ne croyez-vous pas, Messieurs, qu'il est urgent de répondre à de pareilles attaques et de retremper ses armes pour soutenir avec assurance le bon combat de la justice et de la vérité î Personnellement vous n'avez rien à craindre, votre foi est assez robuste pour résister aux assauts conjurés de Terreur et du fanatisme; mais vous êtes appelés pour la plupart à exercer une sérieuse influence sur des esprits atteints de la contagion du siècle. Or, comment voulez-vous leur porter remède et gagner leur sympathie, si vous ne connaissez pas la profondeur du mal qui les travaille ? Les Universités catholiques me semblent avoir été fondées pour répondre à ce besoin social : préparer des esprits d'élite à la défense des croyances chrétiennes, qui ont été jusqu'à présent la sauvegarde de l'humanité, et les mettre en mesure de s'opposer au torrent des idées irréligieuses qui envahissent la société contemporaine. Comment

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répondent-elles à leur vocation? il ne m'appartient pas d'en juger. Pour ce qui me concerne, je suis heureux de pouvoir cette fois concilier mes devoirs professionnels de préparateur à la licence es lettres avec l'étude des grandes questions qui ont préoccupé les penseurs de tous les temps.

Quand on se trouve en présence d'une œuvre comme le poème de la Nature, le souci de la vérité morale et religieuse doit l'emporter sur toute autre considération. La physique de Lucrèce n'a pour nous qu'une importance secondaire ; cependant, comme elle sert de fondement à sa morale, nous serons obligés de lui consacrer au moins une leçon.

Tout, d'ailleurs, n'est pas à mépriser dans cette cosmogonie; si le point de départ est faux, les déductions s'enchaînent avec une rigueur de logique qui mérite d'être signalée. Mais notre effort portera principalement sur les doctrines morales d'Epicure.

Est-il vrai, comme le prétendent certains moralistes, qu'il est impossible de s'attaquer à l'hypocrisie sans porter atteinte à la vraie piété, et de combattre la crédulité sans ébran-

1er les principes de la religion ? Le merveilleux que Lucrèce se flatte de renverser au nom de la science, ne peut-il être parfois la manifestation d'une puissance supérieure?

Tout en reconnaissant que le poète a bien mérité de Thumanité ^en la débarrassant des terreurs de la religion païenne, nous essayerons de montrer qu'il lui a rendu le plus mauvais service en établissant un mur infranchissable entre la terre et le ciel et en nous refusant toute relation avec la divinité. Nous verrons qu'il est impossible d'étouffer en soi l'idée de la Providence et de se représenter Dieu comme indifférent aux souffrances des hommes. Nous nous demanderons ensuite si la perspective de l'anéantissement après la mort, dernier refuge des Epicuriens, est un remède aux maux de la vie présente, et s'il ne faut pas faire violence à sa raison pour s'attacher de gaieté de cœur à cette idée.

Enfin, pour ne laisser de côté aucun des grands problèmes étudiés par Lucrèce, nous examinerons s'il a été plus heureux dans son essai de sociologie et s'il a fidèlement décrit les origines de l'humanité et de la civilisation.

Voilà un programme bien vaste, des questions bien épineuses, Messieurs, et je vous avoue que je n'oserais pas les aborder, si je ne comptais que sur mes faibles lumières.

Dieu qui Ta créé pouvait seul donner à l'homme le secret de sa destinée. Si tous les problèmes qui sollicitent notre légitime curiosité ne sont pas résolus, nous avons du moins pour résoudre les plus importants un oracle plus sûr que les fragiles postulats des philosophes.

Lucrèce adorait Epicure comme un Dieu, et lui prodiguait en toute rencontre les hommages les plus enthousiastes. Il voyait en lui le vainqueur de la superstition et le libérateur de rhumanité, libération inutile, puisqu'elle aboutissait au néant. Nous aussi, Messieurs, nous avons un Libérateur qui nous a arrachés aux ténèbres de l'erreur et mis en possession de la vérité. C'est le vrai Rédempteur et le vainqueur de la mort. Non seulement il nous a délivrés des terreurs de l'ignorance et de la superstition ; mais ce qui est plus difficile, ce qu'un Dieu seul pouvait faire, il nous a délivrés de la tyrannie de la fausse science

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