‹ Études morales sur les grands écrivains latinsChapitre 15 sur 34 · II · texte numérisé non relu

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(2) C. Martha y Le poème de Lucrèce^ p. 3i,

vers renseignement qu'il avait reçu dans son enfance, ou d^une méditation tardive après les rudes leçons de Texpérience, le revirement fut subit et la transformation complète. Au contact d'Epicure, la vérité fait explosion dans son âme, il ne se possède plus, il est illuminé à son tour: les voûtes du monde s'entr'ouvrent, il voit dans Tespace infini la nature à l'œuvre ; €t plein de reconnaissance pour le génie tutélaire qui l'a fait passer des ténèbres les plus épaisses à la lumière la plus éclatante : « Sois mon guide, s'écrie-t-il, gloire de la nation grecque ; je marche en posant mes pieds dans la trace de tes pas..., la nature tout entière, forcée par ton audace, est ouverte devant moi et ne peut me dérober aucun de tes mystères (i). » Quand un poète est monté à ce diapason, on doit s'attendre à de beaux vers, mais il ne faut plus compter sur l'impartialité et la liberté d'esprit du philosophe. Non que la poésie et la pensée spéculative soient incompatibles : on assure même qu'il faut plus d'imagination pour construire un système phi-

(I) in, 3. ' [ . '

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igo LE POEME

losophique que pour conduire une épopée.

Mais rimagination du philosophe doit se tenir sereine et dégagée, au-dessus de la nature qu'il veut contraindre et soumettre aux lois de son intelligence. Plus vive, l'imagination du poète entre en lutte avec la nature pour en exprimer la vie et la couleur, ou bien, si elle s'élève au-dessus du réel, elle anime l'idéal et « fixe la vie spirituelle dans un concert d'images ». L'un par la sublimité de son vol, nous transporte, étonnés et ravis, sur les hauteurs de la pensée; l'autre communique la flamme à tout ce qu'il touche, et fait passer dans notre âme le frémissement de la passiQn dont son cœur est ému. Plus encore que la peinture, la poésie absorbe ceux qui s'y livrent : « ces emplois de feu demandent tout un homme ( i ). » Platon dit adieu aux Muses quand il voulut philosopher en touteliberté. Lucrèce, possédé parce qu'il appelle les divines découvertes d'Epicure, n'aura d'autre ambition qiie d'exposer la doctrine du maître dans l'harmonieux langage des muses, et de l'adou-

(i) Molière, la Gloire du dôme du VaUde-Grâce.

DE LUCRECE igï

cir, ce sont ses propres expressions, avec le miel de la poésie, et guasi musceo dulci contingere melle. De pareilles dispositions sont très favorables à l'exposition passionnée d'un dogme, mais aussi opposées que possible à l'esprit de libre recherche et d'investigation philosophique.

Lucrèce n'a donc rien ajouté à la doctrine de son maître mais il a mis en relief cer»tains points du système qui lui tenaient plus à cœur. Il se propose avant tout de montrer que le monde se suffit à lui-même, et que les dieux n'ont rien à y voir ; mais la grande nouveauté de son poème c'est la passion qui l'anime. Il a prêté à Epicure des sentiments et une allure belliqueuse qu'il n'avait pas ; il refait à son image et transforme en tribun le pacifique prédicateur de Tataraxie. A l'en croire, c'est un Titan révolté qui a franchi les murailles enflammées du monde et escaladé le ciel. Il n'en est rien : d'après les fragments que Diogène Laërce nous a transmis, Epicure était la sagesse et la tranquillité même, un exemplaire vivant de sa doctrine, se contentant' de peu, évitant la foule, cultivant l'ami-

tié, se conformant aux mœurs de son temps et, par une contradiction qui n'est qu'apparente, honorant les dieux qu'il a relégués loin du théâtre de nos luttes, dans un séjour de paix et de félicité éternelle. Lucrèce, au contraire, est un esprit inquiet et tourmenté, toujours en lutte et tendu vers Teffort : c'est un violent qui essaye vainement de se prouver qu'il est calme. Sa vie est un perpétuel démenti à sa doctrine. Il vante la paix et la douceur, et il se fâche à tout moment. Il veut rassurer les hommes et leur procurer le calme de la sagesse, mais à son accent on reconnaît qu'il est plus que personne en proie aux étreintes de la vie et de la souffrance ; comme à ce philosophe qui poussait des gémissements en défiant la douleur, la nature lui arrache des cris qui protestent contre son système et déconcertent son ataraxie. Il met au service de l'irréligion ce fanatisme aveugle qu'on dit être le propre des superstitions qu'il combat. C'est là ce qui fait son originalité.

On n'avait jamais porté l'audace aussi loin, ni bravé avec tant d'insolence les habitudes

DE LUCRÈCE IQS

religieuses de Fhumanité. Epicure y mettait certains ménagements, il s'expliquait devant un petit nombre d'amis : il constatait, mais sans colère, que la superstition est un obstacle au bonheur des hommes. A peine Lucrèce a-t-il dédié son poème à Memmius qu'il éclate en imprécations contre le ciel : « Partout sur la terre le genre humain gisait honteusement, écrasé sous le poids de la superstition, monstre dont la tête apparaissait dans les régions célestes et dont l'affreux regard terrifiait les mortels. Un Grec le vit, et le premier parmi les humains, il osa lever contre le monstre des regards assurés et lui tenir tête. » Puis ce sont des cris de victoire en l'honneur du vainqueur de la superstition. « La religion, terrassée à son tour, est foulée aux pieds, et cette victoire nous élève jusqu'aux cieux. »

Quare religio pedibus subjecta vicissim Obteritur, nos exœquat Victoria cœlo (i).

Cependant, comme s'il avait conscience d'être allé trop loin, et comme s'il avait peur d'effaroucher le lecteur, il prévient une objec-

tion qui se présente d'elle-même. On va Taccuser d'impiété , son ami va craindre en le suivant d'entrer dans la voie du crime.

Et par une tactique assez usitée dans les discussions de ce genre, pour se disculper il tombe à coups redoublés sur son adversaire, et donne un exemple des crimes enfantés par la superstition. Il nous dépeint avec une éloquence indignée la mort d'Iphigénie, victime innocente d'un impur sacrifice. Au lieu de donner des raisons, il cite un fait qu'il serait aujourd'hui facile de retourner contre lui et conclut en s'écriant :

Tant la religion peut conseiller de maux !

Tantum religi'o potuit suadere malorum (i) /

Pour ôter à ce vers sa signification archaïque et l'accommoder à l'expression de la réalité, il suffit d'un léger néologisme. Il ne s'agit plus du sacrifice légendaire d'une jeune fille, c'est l'âme de la jeunesse française qui est aujourd'hui menacée par l'autre fanatisme :

Tantum irreligio poUiit suadere malorum !

DE LUCRÈCE IQS

Ce qui empêche les hommes de jouir en paix de leur prospérité ce sont, ajoute Lucrèce, les effrayantes fictions des poètes; ils n'ont nul moyen, nulle ressource pour se raffermir, puisqu'après leur vie il leur faut craindre des peines éternelles. C'est qu'on ignore la nature de l'âme. Naît-elle avec le corps, périt-elle avec nous, dissipée par la mort, ou va-t-elle se plonger dans les ténèbres de FOrcus et dans ses gouffres désolés ?... Il importe avant tout d'examiner d'un regard pénétrant les principes qui font subsister l'âme et l'esprit (i). Vous le voyez, Messieurs, le problème est clairement posé : il s'agit non pas d'apaiser les dieux, mais de maîtriser son esprit et de le débarrasser des folles terreurs de la superstition.

Puis le poète fait un retour sur lui-même ; il ne se fait pas d'illusion sur la difficulté de son entreprise : « Ces vérités obscures, découvertes par les Grecs, sont malaisées à mettre en lumière dans la poésie latine; d'autant plus qu'il me faudra souvent essayer des termes nouveaux, à cause de Tindigence de la langue

igÔ LE POÈME

et de la nouveauté des pensées. Mais ta vertu et l'espérance charmante de contenter ton amitié qui fait ma Joie, m'engagent à soutenir le plus rude travail : dans le silence des nuits sereines je veille, cherchant les mots et les vers qui seuls peuvent donner à ton esprit une lumière éclatante pour pénétrer dans les profondeurs d'un sujet ténébreux (i). »

Il y a plusieurs oasis de ce genre dans l'aride système de Lucrèce. Ce farouche ennemi de la superstition éprouve parfois le besoin de déposer ses armes : il savoure en poète les délices de l'étude et du recueillement solitaire ; il se déride et se montre plein de tendresse pour l'humanité; il nous fait part de ses confidences avec une naïveté touchante et nous ouvre son cœur. C'est ainsi que vers la fin du premier livre, fatigué sans doute du combat qu'il vient de soutenir contre les théories d'Anaxagore, il s'arrête un moment pour reprendre haleine et nous parle de ses belles espérances : « Je ne m'abuse pas, dit-il; ces matières sont obscures, mais une haute espé-

rance de gloire a frappé mon cœur et déposé dans mon sein le doux amour qui m^entraîne vers les Muses. Transporté d'enthousiasme, je parcours d'un esprit hardi des régions non frayées du domaine des Piérides, des lieux qu'avant moi nul pied n'avait foulés (i). » Il se réjouit de conquérir une éclatante couronne, légitime récompense des leçons qu'il fait entendre sur un sujet plein de grandeur, et de sa persévérance à délivrer les âmes des nœuds étroits de la superstition. Il ne songe plus au précepte d'Epicure qui considère l'art comme une frivolité indigne d'un philosophe : comme tous les poètes, il est sensible à l'amour de la gloire. Il a tout foulé aux pieds : richesses, honneurs, volupté; il ne fait d'exception que pour la gloire, non cette gloire vulgaire que la faveur distribue à ses courtisans, mais celle qui vient de l'esprit et qui s'attache aux écrits immortels. Ce naïf enthousiasme est loin de me déplaire, j'y trouve même l'explication du génie de Lucrèce. Il est vrai qu'à l'entendre, il n'emprunte le langage des Muses que pour

igS LE POÈME

faire accepter plus facilement sa laborieuse doctrine, semblable aux médecins qui, pour faire prendre Tamère absinthe à des enfants, enduisent de miel dor^ les bords de la coupe. Mais n'oublions pas qu'il vient de nous dire que ce qui fait sa joie, c'est Tespoir de cueillir une couronne d'un nouveau feuillage et qui n'a ceint le front d'aucun mortel. Oublieux de son système, il parle le langage des poètes; il invoque les Muses. Au début de son poème, il avait prié Vénus de répandre la beauté sur son œuvre et de faire régner sur la terre la paix, sans laquelle il n'aurait pas la liberté nécessaire pour se livrer à son travail poétique. Arrivé à la fin de son poème, il invoque Galliope avec la même préoccupation : « Muse savante, qui répands la paix parmi les hommes et la joie parmi les dieux, ô Galliope I guidemoi vers la limite tracée à ma dernière course, afin que sous ta conduite j'obtienne la couronne et une grande gloire (i). »

Sans doute il ne faut voir qu'un procédé poétique dans ces invocations à des divinités

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