‹ Études morales sur les grands écrivains latinsChapitre 18 sur 34 · BIOGRAPHIE DE LUCRÈCE · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE DE LUCRÈCE

Sommaire : Légendes sur Lucrèce. — Sa prétendue folie intermittente. — Est-il mort le jour où Virgile prit la toge virile? — Cicéron a-t-il publié son poème? — Que faut-il penser de son originalité ? — Causes probables de sa mort.

ouT entier au sujet de son poème, Lucrèce a négligé de nous renseigner sur sa personne. Il s'efface devant son maître Epicure et n'a d'autre ambition que de faire connaître sa doctrine aux Romains. On voit qu'il vivait à une époque troublée. Dans son invocation préliminaire,

(i) Pour ne pas encombrer la leçon précédente, on a renvoyé ici l'examen de certaines traditions relatives à Lucrèce qu'il est bon de connaître avant de commencer l'analyse de son poème.

il supplie la déesse de la Concorde et de TAmour de désarmer le dieu de la guerre et d'obtenir une paix durable pour le peuple romain, afin qu'il puisse poursuivre son travail d'un esprit tranquille. Il nous livre dans une expansion d'enthousiasme le secret de son âme et le but de son entreprise. Il veut délivrer les âmes des nœuds étroits de la superstition en révélant aux hommes les secrets de la nature, et il espère, pour prix de ses leçons et de ses efforts à répandre les séductions de la poésie sur des vérités si obscures, cueillir des fleurs nouvelles et obtenir une éclatante couronne. Il ne nous déplaît pas d'apprendre de sa bouche qu'il a conscience d'être à la fois poète et philosophe, également soucieux de propager la vérité et d'acquérir de la gloire; mais cela ne sufi&t pas. Nous voudrions connaître l'homme, sa vie, son caractère, ses habitudes domestiques et ses relations sociales. Notre curiosité n'est pas facile à satisfaire, car de Titus Lucretius Carus nous savons peu de chose, ou, pour mieux dire, rien de certain ; mais il circule sur son

compte deux ou trois légendes qu'il est bon d'examiner.

Quatre lignes de la Chronique d'Eusèbe, remaniée par saint Jérôme (i), et deux lignes de la Vie de Virgile attribuée au grammairien Donat (2) sont les seuls documents biographiques que nous possédions, et comme ils ont été rédigés plus de trois siècles après Lucrèce, il ne faut pas s'étonner s'ils manquent de précision. Ce n'est pas une raison, pour les dédaigner ; s'ils ne sont pas exacts, ils n'en sont que plus intéressants, car ils sont l'écho de la tradition, et comme l'a dit Aristote, la poésie et, par suite, la légende est plus sérieuse et plus philosophique que l'histoire. Le fait est souvent brutal et illogique, en dépit de toute raison et de toute justice; mais ce qui aurait pu et surtout ce qui aurait dû arriver, voilà ce qui intéresse au plus haut point la conscience et la raison et permet au droit de prendre sa revanche.

On suppose que Lucrèce est un descendant

(i) Saint Jérôme, Euseb. Chr. ad a, Abr, 1923 — 94 av. J.-C.

(2) Donat, Vita Ver g., 2.

G QOgïe

de la grande famille Lucretia, de Tordre équestre, et Ton ne manque pas de faire remarquer qu'il est, avec Ce'sar, le seul écrivain qui soit né à Rome. Mais à quelle année fixer la date de sa naissance î Les témoignages que nous venons de mentionner ne sont pas d'accord. Saint Jérôme, qui le fait naître en 94 avant Jésus-Christ, ajoute qu'il se donna la mort dans la quarante-quatrième année de son âge, et Donat nous dit que Virgile prit la robe virile dans sa quinzième année, le jour même où mourut Lucrèce, c'est-à-dire en 55, Virgile étant né en 70; ce qui nous obligea reporter la naissance de Lucrèce à l'an 98 ou 99. Ce qui plaide en faveur de cette dernière date, c'est que Cicéron, donnant en 54 son appréciation sur le poème de Lucrèce, nous autorise à croire qu'il était mort à cette époque (i).

Maintenant, que faut-il penser de la coïncidence signalée par Donat entre la mort de Lucrèce et l'entrée de Virgile dans la vie civile î L'imagination populaire se complaît

(i) Ad Quintum fr,y 11, 11.

DE LUCRÈCE 2l3

dans les rapprochements de ce genre : elle supprime au besoin le temps et la distance pour confondre dans une même admiration ceux qui ont le plus honoré l'humanité. C'est ainsi que les sept Sages, bien que séparés par le temps, sont regardés comme contemporains, et que Plutarque, dans son Banquet des sept Sages, les rassemble autour de la même table, chez Périandre de Corinthe. Les trophées de Miltiade empêchent Thémistocle de dormir, et Thucydide pleure en entendant Hérodote lire son Histoire aux Jeux olympiques .

L'amour du merveilleux a rattaché le nom des trois grands tragiques grecs au souvenir de la victoire de Salamine. Eschyle se battit en héros ; Sophocle, à cause de sa beauté, fut choisi pour conduire le chœur d'adolescents qui chantèrent l'hymne de la victoire ; Euripide naquit le jour même de la bataille. Ces inventions ne sont pas sans grâce ni dénuées de fondement ; elles reposent sur le besoin d'exprimer son admiration et de rapprocher par l'âge ceux qui se ressemblent par le génie. Les anciens aimaient à voir une espèce de filiation entre leurs grands hommes; ils se

GogÉle

passent le flambeau de la vie, et quasi cursores vitai lampada tradunt. Virgile fut d'abord considéré comme le continuateur de Lucrèce et rhéritier de son génie poétique.

La légende va quelquefois plus loin : elle rassemble sur une même tête les exploits de toute une race; d'un homme elle fait un dieu, témoin Hercule, à moins qu'elle n'en fasse un démon ou du moins un démoniaque, c'est ce qui est arrivé à Lucrèce. Saint Jérôme nous raconte, en effet, qu'il fut en proie à des accès de folie, causés par un philtre amoureux, et qu'après avoir composé quelques livres dans les intervalles lucides de sa démence, il se tua de sa propre main. A moins de regarder le génie comme une névrose, il est bien difficile de croire qu'un poème aussi rigoureusement enchaîné soit l'œuvre d'un halluciné ; d'autant plus que le poète nous parle de la sérénité de ses veilles, noctes vigilare serenas^ et de la joie divine qui pénètre son cœur lorsqu'à ses yeux se dévoilent l'essence des dieux et les plus secrets mystères de la nature. A certains égards cependant, on pouvait mettre en doute la santé de corps et d'esprit d'un pareil novateur.

DE LUCRÈCE 2l5

Les Romains, restés fidèles à la vieille religion nationale, durent regarder comme un insensé celui qui en ébranlait les fondements d'une main si téméraire, et saint Jérôme, qui n'approuvait pas davantage son matérialisme, aura reproduit, sans même en soupçonner l'invraisemblance, une tradition qui atténuait singulièrement la portée des attaques de Lucrèce, et vengeait à la fois la morale et la religion.

Ce qu'il dit au sujet de Cicéron, qui aurait corrigé le poème de la Nature, n'est guère plus vraisemblable. Cicéron écrit à son frère qu'il est de son avis et que Lucrèce a beaucoup de génie et beaucoup d'art : c'est un jugement banal et qui n'engage à rien. A supposer, ce qui n'est pas prouvé, qu'il était l'ami du poète, on sait formellement qu'il était l'ennemi de sa doctrine. Le philosophe romain n'avait pas de système arrêté. En fait de doctrine, il vivait au jour le jour, oscillant entre la morale du Portique et celle de l'Académie, dont il ne saisissait pas toujours la différence ; mais dans ses écrits philosophiques il a constamment combattu l'épicurisme. Et l'on voudrait qu'il eût préparé pour le public l'ouvrage

Gd^Ie

2l6 BIOGRAPHIE

inachevé de Lucrèce, où s'étalait en pleine lumière Timpudence de la doctrine épicurienne ! Il aurait en tout cas bien mal rempli sa tâche, puisqu'il y a laissé tant d'incohérences, de redites et de tâtonnements. De plus, Cicéron n'était pas homme à garder le silence sur ses ouvrages, et nulle part il ne fait mention de ce travail de remaniement. Il semble donc que ce dernier renseignement, fourni par la Chronique d'Ëusèbe, est bon à renvoyer avec ceux qui précèdent ; cependant, il ne faut jurer de rien. En 54, Cicéron n'avait pas encore trouvé sa voie, il n'avait encore publié aucun ouvrage philosophique, et il n'est pas impossible qu'il ait contribué à la publication d'un poème qui devait faire tant d'honneur aux lettres latines. Plus tard, il aura eu honte d'avouer le patronage qu'il aurait accordé à une doctrine si dangereuse, et se sera gardé de faire allusion au poète qui l'avait célébrée. La conclusion qui se dégage de tout ce qui précède, c'est qu'il n'y a rien à tirer des anecdotes contradictoires qui se sont formées autour de la personne de Lucrèce et de son poème, et qu'il est le seul à pouvoir nous ren-

seigner sur son caractère et sur son œuvre.

Il se vante d'être original, de se frayer une voie nouvelle sur le sommet des Piérides et de puiser à des sources dont nul ne s'est encore approché : Avia Pieridum peragro loca, nul" Uns ante Trita solo (i). Que faut-il penser de cette prétention, et comment la concilier avec les sentiments d'abnégation profonde qu'il a si fortement exprimés au début du troisième livre : « Tu es mon guide, ô gloire de la nation grecque ! et je pose mes pieds dans la trace de tes pas. » C'est qu'à Rome l'originalité n'excluait pas l'imitation de l'étranger. Venus après les Grecs, les Romains n'étaient pas exigeants en fait d'invention. Pour mériter le nom de créateur, il suffisait de faire connaître aux habitants du Latium les chefs-d'œuvre de l'art grec et de faire passer dans leur langue les genres littéraires et les écrits de la Grèce. Celui qui le premier transportait à Rome quelque poème ou quelque mètre inconnu obtenait la palme et proclamait lui-même son triomphe. Les preuves de ce fait abondent

dans rhîstoire de la littérature latine. Pour ne citer que les plus remarquables, Virgile, dans les Géorgiques^ se fait gloire d'imiter le poète d'Ascra : Ascraeumque canoromanaper oppida Carmen (i), ce qui ne Tempêche pas de s'élever sur les hauteurs abandonnées du Parnasse et d'aboutir à la source de Castalie par un sentier nouveau (2). Tous les sujets ayant été chantés par ses prédécesseurs, omnia jam vulgata^iX essaie de se frayer une voie et de faire voler son nom victorieux sur les lèvres des hommes. Il se propose en conséquence d'élever un temple de marbre e\i l'honneur d'Auguste ; mais les matériaux de ce temple,qui n'est autre que VEnéide^ ont été tirés pour la plupart de la mine inépuisable d'Homère, de VIliade et de VOdyssée. De même Horace, pour confondre les serviles imitateurs qui ne voulaient pas reconnaître son mérite, déclare, à peu près dans les mêmes termes que Lucrèce, qu'il a le premier porté ses pas sur un terrain inoccupé et que son pied n'a foulé la trace d'aucun devancier : Libéra per va^

fi) Georg., II, 175.

(a) Georg., III, 291.

cuum posui vestigia princeps (i). Et pour le prouver, il rappelle qu'il a le premier fait connaître au Latiuni les ïambes du poète de Paros, imitant la mesure et la verve d'Archiloque et les chants d'Alcée dont aucune bouche n'avait répété les accents. On dirait que l'imitation grecque était pour les écrivains romains une condition de leur originalité, car ils mettent autant d'ardeur à se réclamer de leurs modèles qu'à faire valoir leur priorité dans le genre qu'ils ont cultivé. Lucrèce, qui, non content d'emprunter sa doctrine à Epicure, s'inspirait des poètes philosophes de la Grèce et en particulier d'Empédocle, pouvait revendiquer ses droits à l'originalité. Il a su donner une vie nouvelle aux idées de son maître ; il a fait passer dans son âme et marqué de sa vigoureuse empreinte les sentiments que ses modèles n'avaient fait qu'effleurer, et bien qu'il s'embarrasse parfois dans des conceptions inextricables, c'est, avec Tacite, l'écrivain le plus original que Rome ait produit.

Mais ce n'est pas le poète, ni même le phi-

(i) Ep,, II, 19, 21.

losophe, que nous voulons étudier, c'est rhomme, et puisque sa vie nous échappe, voyons comment il est mort. Il n'est pas besoin de recourir au récit plus ou moins légendaire de la Chronique d'EusèhQ; on trouve dans son poème l'explication de sa fin prématurée, et l'on peut dire que Lucrèce en mourant a donné la meilleure réfutation de sa doctrine, car il en a été la victime.

Il était obsédé par la pensée de la mort.

« Elle n'est rien, » disait-il ; ce qui ne l'a pas empêché de consacrer à ce rien les pages les plus éloquentes de son poème. Les vingt-huit preuves de la mortalité de l'âme qu'il a si complaisamment exposées ne lui suffisent pas, il n'a pu établir solidement « le néant auquel il aspire, ce misérable partage ne lui est pas assuré ». La raison étant impuissante, il appelle le sentiment à son aide et veut nous arracher de force un assentiment que le raisonnement n'a pu obtenir. Efforts inutiles !

Notre conscience proteste et s'attache obstinément au désir de vivre. C'est vainement que le chantre du matérialisme essaye d'arracher à la mort son aiguillon, il a été vaincu

dans ce terrible duel, et obligé de reconnaître qu'une soif toujours égale nous tient bouche béante devant la vie : Et sitis œqua tenet vitai semper hiantes (i). Il a voulu passer outre et étouffer en lui cette aspiration impérissable ; mais on ne rompt pas impunément avec la nature; sortir de l'humanité, c'est aller audevant de la mort.

Nul n'a plus vivement senti le néant de la vie sans avenir et sans but. A force de pressurer l'orange, il ne lui est plus resté que l'écorce ; en dissipant Tune après l'autre les illusions de la vie, il s'est retranché toutes les raisons de vivre.

Les devoirs domestiques et les soucis de la vie sociale étaient une gêne pour cet âpre philosophe; il a renoncé aux joies de la famille et au service de son pays. Son maître Epicure avait gardé jusqu'au dernier moment la sérénité intellectuelle qu'il regardait comme le souverain bonheur; même au milieu des souffrances de la dernière heure, il était soutenu par deux sentiments que Lucrèce avait

(i) III, 1072.

^Sfog

le

impitoyablement refoulés , le dévouement à ses amis et la contemplation des dieux. Lucrèce, tout en proclamant le bonheur de la divinité, ne regarde le ciel qu'avec un air de défi. C'était un lutteur et non un contemplatif. A en juger par son quatrième livre, il avait fait l'expérience de toutes les voluptés, mais il en était revenu, il en avait reconnu l'impuissance et l'amertume.

Nequidquam, quoniam medio de fonte leporum Surgit amari aliquid quod in ipsis fioribus angat(i).

Et puis, c'est toujours la même cho'se, eadem omnia semper... eadem omnia restant.

Il avait fait le vide autour de lui, sa doctrine de mort l'avait exilé de la nature et de l'humanité. Or « l'exilé partout est seul » et l'ennui dans l'isolement est le juste châtiment de ceux qui veulent sortir du cadre tracé par la nature et s'élever au-dessus de la médiocrité de notre condition.

Cet effrayant génie, qui, comme Pascal, était hanté d'ordinaire par la pensée de l'infini et de

(l) IV, II2I.

l'éternité, se trouve à l'étroit quand il rentre en lui-même, « il étouffe dans les replis de son étroite doctrine». De restriction en restriction, il a tellement resserré le cercle de son activité qu'il ne lui reste plus qu'à mourir d'ennui ou de désespoir. Il avait, il est vrai, une dernière ressource, l'enthousiasme pour Epicure et pour la science ; l'étude et la poésie avaient fait sa joie, mais outre qu'en cela il foulait aux pieds les recommandations de son maître, l'ardeur la plus studieuse a ses défaillances. « Des livres et du pain, disait Horace, je me charge du reste (i). » Cette illusion peut durer quelque temps, mais la fatigue ne tarde pas à se faire sentir, et l'on est obligé de reconnaître avec l'auteur de l'Ecclésiaste que tout est vanité et aflBiiction d'esprit, même la recherche de la sagesse. L'homme est un faible appui pour l'homme, et tôt ou tard il arrive un moment dans la vie où le culte des Muses ne suffit plus ; il faut à l'âme humaine un aliment plus substantiel, l'union avec Dieu, son principe et sa fin. « Vous nous avez faits pour

(i) Epist^ i, i8, X04.

Digitizecl

Page 1