‹ Études morales sur les grands écrivains latinsChapitre 19 sur 34 · BIOGRAPHIE DE LUCRÈCE · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE DE LUCRÈCE

VOUS, Seigneur ! s'écrie saint Augustin désabusé de toutes les vanités, et notre cœur est inquiet jusqu'à ce qu'il se repose en vous. » Mais cette union de cœur et d'intelligence avec Dieu est l'acte religieux par excellence, et Lucrèce ne voulait de religion à aucun prix. Il n'avait entrepris son poème que pour débarrasser les hommes de ce mal suprême.

Dans son enthousiasme de néophyte, il s'était même attribué l'illusion d'un superbe triomphe, nos exœquat Victoria cœlo; mais, en réalité, il a été terrassé dans sa lutte avec l'Invisible, et moins heureux que Jacob, il n'en fut pas quitte pour une simple claudication. Il fut atteint aux sources de la vie et mourut dans la force de l'âge des suites de ses blessures, soit, comme le veut la tradition, qu'il ait attenté à ses jours dans un accès de désespoir et demandé à la mort l'oubli d'une vie désenchantée, soit qu'il ait succombé sous l'étreinte du sphinx auquel il voulait arracher le secret de sa destinée, vaincu, épuisé dans un dernier effort pour conquérir de haute lutte ces vérités consolantes que Dieu révèle aux humbles et cache aux superbes.

Sommaire : Contraste entre Lucrèce et Tite-Live. — I. Prëface de Tite-Live. — Ses préoccupations littéraires. — Son amour du passé. — Son patriotisme en lutte avec son impartialité. — Il se laisse absorber par son sujet. — Perfection un peu monotone de ses écrits. — II. L'histoire, œuvre d'art chez les anciens. — Tite- Live n'est pas dupe des légendes qu'il insère dans son histoire. — Ne pouvant atteindre la certitude, il s'en tient à la tradition. — Il se propose avant tout d'offrir à ses contemporains des leçons à suivre et des exemples à imiter. — Il déplore la décadence des mœurs romaines. — III. Tite-Live écrivain désintéressé. — Objections contre l'art de Tite-Live. — Ses harangues. — Son élévation morale. — Ses idées religieuses et son patriotisme.

Messieurs,

[, 'année dernière, nous avons fait une excursion périlleuse : nous avons essayé de gravir à la suite de Lucrèce les sommets escarpés de la métaphysique et de pénétrer dans ce qu'il appelle à tort la sereine demeure des sages, édita doc»

trina sapientum templa serena. L'air n'est pas respirable sur ces hauteurs, on y est sujet au vertige. Je vous propose aujourd'hui de redescendre dans une région plus habitable, d'abandonner la fiction pour la re'alité, de passer de la cosmologie à l'histoire, de la poésie à la prose. Pour que la transition ne soit pas trop brusque, nous allons commencer par le prosateur le plus poétique, par l'historien le plus favorable aux légendes. J'ai nommé Tite-Live, le narrateur enthousiaste de l'épopée romaine. Il est presque en tout l'oppose de Lucrèce. Ils ne se sont pas connus : il n'y avait pas longtemps que l'un était né à Padoue lorsque l'autre mourut à Rome. Cependant, comme ils doivent se succéder dans notre étude, il convient de les confronter et d'esquisser brièvement les traits qui les distinguent.

Lucrèce est un nihiliste. Dans son ardeur irréfléchie de néophyte épicurien, il s'est attaqué aux institutions qui faisaient la force de Rome, et a sapé du même coup les fondements de la religion et de l'Etat. Pendant sa feunesse, il avait été le témoin consterné des

déchirements de la République et des rivalités sanglantes de Marius et de Sylla. Soit déception suivie de découragement, soit antipathie naturelle, il conçut de bonne heure une aversion profonde pour les luttes de la vie politique et n'eut qu'une pitié dédaigneuse pour les ambitieux qui se disputaient le pouvoir.

Au milieu de l'agitation générale, il se recueille, et dans le calme apparent de la fièvre intérieure qui le consume, il compose et rédige, avec un laborieux effort qui portait avec lui sa récompense, le poème immortel où viendront s'inspirer les matérialistes et les athées de tous les temps. Il recommande à son ami Memmius de se tenir à l'écart et d'imiter son indifférence politique et religieuse. Son système entraîne logiquement la dissolution de la société et l'abolition de tous les cultes. Mais il laisse à ceux qui le liront le soin d'appliquer ses théories; la règle qu'il s'est faite de se tenir sur les hauteurs ne lui permet pas de descendre dans la plaine et de prendre part à la mêlée. Pour être concentrée, son indignation n'en est que plus vive, e.t il gourmande avec une âpreté impitoyable

les misérables aberrations de ses contemporains, assez fous pour s'inquiéter des dieux qui ne peuvent rien pour nous et d'une vie future qui n'existe pas. Gardez le nom de ces fétiches, si vous voulez, mais renoncez à la chose ; cessez de trembler devant de vains fantômes et de vous agenouiller devant les créations de votre imagination en délire. Disons à sa décharge qu'il ne prévoyait pas les dernières conséquences de son œuvre de destruction, et qu'il ne cherchait pas à établir sa fortune privée sur les débris de la chose publique. Ses rancunes et ses colères étaient désintéressées et d'ordre purement intellectuel ; il n'a point renversé les temples des dieux ni porté les armes contre sa patrie.

C'est pourquoi, malgré son radicalisme effréné, il a droit à une certaine indulgence de la part des honnêtes gens. C'était une âme ardente, mais mal équilibrée et d'une violence que rien ne pouvait contenir, un cœur aigri et blasé, un esprit troublé qui voyait tout de travers. Il était dominé par son propre génie et n'avait pas une pleine possession de luimême : c'est la meilleure explication qu'on

puisse donner de ses erreurs et de ses folles audaces.

Tite-Live était de mœurs plus douces et d'humeur plus bienveillante. Il était arrivé à l'âge d'homme au milieu de l'apaisement général, et s'était résigné à l'ordre de choses nouvellement établi. Il regrette les anciennes institutions ; mais, à ses yeux, il y a des restaurations impossibles. Il porte le deuil de la liberté sans en provoquer le rétablissement, il devient même l'ami du prince, mais non au prix de sa dignité ; il reste pompéien en face d'Auguste, et plutôt que de se faire l'historiographe de la cour ou le flatteur attitré du nouveau pouvoir, il préfère se reporter vers les temps héroïques de Rome et vivre de la vie des vieux âges. Comme Virgile, auquel on l'a souvent comparé, il élève en l'honneur du peuple-roi un monument qui n'est pas moins glorieux pour lui que VEnéide. « Rome est la merveille du monde », avait dit le poète : rerum pulcherrima Roma. « C'est le plus vaste empire après celui des dieux : maximum secundum opes deorum imperium », dit l'historien, non noioins épris de l'amour de sa

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patrie. Il reste fidèle au culte des ancêtres et réunit dans un même sentiment de patriotisme le respect des dieux et des vertus antiques. Il associe les dieux à la fortune de Rome, bien différent en cela de Lucrèce qui leur refusait toute influence sur les affaires humaines. Il est un point cependant où il s'accorde avec ce dernier : c'est le souci de Tart et l'amour de son sujet. Rome est l'objet de son culte, comme Epicure est le dieu de Lucrèce. Un autre trait de ressemblance se remarque aussi <lans la grandeur de leur entreprise. Le poème de la Nature est une vaste encyclopédie, dans laquelle Lucrèce avait voulu expliquer l'origine et les lois de l'univers et résoudre les problèmes de l'âme et de sa destinée. Tite-Live entreprend de présenter dans un immense tableau l'histoire universelle du peuple romain depuis ses origines jusqu'à la fin du règne d'Auguste. Mais, tandis que l'un proteste contre les égarements de ses contemporains, l'autre se console des tristesses du présent en transmettant à la postérité le pieux souvenir du passé. L'âme sombre et 4:,; tourmentée du poète éclate parfois en accents

d'une énergie farouche; le calme et la sére'riité de l'historien se reflètent dans l'abondance limpide et la majesté de son style.

Le sujet de cette première leçon, Messieurs, est tout indiqué. Quand on veut étudier un ouvrage, il faut d'abord se demander ce que l'auteur s'est proposé. Il nous laisse quelquefois chercher, mais le plus souvent il nous indique, dans une bienveillante préface, le but qu'il poursuit et les moyens qu'il compte employer. Cette confidence est si naturelle que souvent les anciens ne se donnent pas la peine de séparer le prologue de la pièce, et que les considérations personnelles font corps avec l'ouvrage. La préface de Tite-Live fait exception ; elle est détachée du récit et forme un avant-propos comme dans les livres modernes. Dans ces quelques lignes, Tite-Live nous révèle toute sa pensée : il nous dit quelle est sa manière de comprendre et d'écrire l'histoire, les consolations qu'il demande pour lui-même à son étude et les leçons que les lecteurs pourront en retirer.

Ce qui frappe tout d'abord dans cette^préface,* c'est la préoccupation de Técrivain pour son ouvrage. « Ferai-je une œuvre méritoire en écrivant rhistoire du peuple romain depuis son origine ? Je ne sais, et si je le savais, je n'oserais le dire, surtout quand je considère que le sujet est à la fois ancien et rebattu, puisque chaque jour de nouveaux écrivains se flattent d'apporter des faits plus certains, ou de surpasser l'inhabile antiquité dans l'art d'écrire, »

Cette inquiétude est habituelle aux écrivains de profession : Omnia jam vulgata, disait Virgile à la même époque. Comment plaire ? tout a été dit, il n'y a plus qu'à glaner quelques menus faits, quelques détails négligés à dessein, ou qu'à rajeunir par l'éclat et l'originalité du style ce que d'autres ont déjà vulgarisé. D'un côté, les érudits ; de l'autre, les lettrés : Tite-Live, par le souci de sa renommée littéraire, indique déjà sa préférence

pour ces derniers. « Quoi qu'il arrive, ajoutet-il, j'aurai du moins le plaisir d'avoir aidé pour ma part à perpétuer le souvenir des grandes choses accomplies par le premier peuple de la terre, et si parmi tant d'écrivains mon nom reste obscur, je trouverai quelque consolation dans l'éclat et la grandeur de ceux qui m'auront éclipsé. » On n'est pas plus généreux ni plus modeste, et Tite-Live se présente à nous en homme qui possède à fond les moeurs oratoires. Comment ne pas approuver le citoyen désireux d'apporter sa pierre à l'édifice de la gloire nationale , et résigné d'avance au bonheur d'être surpassé dans cette oeuvre patriotique ? Il y a peut-être un peu plus de rhétorique qu'il ne faudrait dans l'expression de ce désintéressement ; mais ces choses-là sont dites en termes si galants, la période est si majestueuse et le cliquetis des mots si harmonieux, qu'il serait malséant d'y trouver à redire. Tite-Live a d'ailleurs besoin de s'encourager au début de sa tâche, et il y aurait de la cruauté à lui refuser l'espérance de la gloire, qui a été de tout temps le cordial des écrivains et le stimulant des grandes

entreprises. Or, « c'est une entreprise immense que de raconter toute Thistoire du peuple romain, qui remonte au delà de sept cents années et qui, sorti de faibles commencements, s'est développé au point de fléchir sous sa propre grandeur ». C'est une histoire nationale complète que Tite-Live se propose d'écrire, et personne avant lui n'avait essayé de soulever un pareil fardeau. Les annalistes s'étaient bornés le plus souvent à raconter les événements contemporains ou à rassembler sans ordre et sans aucun discernement les traditions les plus contradictoires. Lorsque Salluste, rompant avec les habitudes de ces compilateurs, voulut faire une œuvre d'art, il fit un choix parmi les faits du peuple romain et ne s'attacha qu'à ceux qui lui paraissaient le plus dignes de mémoire. S'inspirant de Thucydide, qui prête le même langage à Périclès, il a soin de faire remarquer combien il est difficile d'élever son langage au niveau des faits quand il s'agit de raconter quelque action extraordinaire. Mais dans un récit qui embrasse plusieurs siècles, comment égaler par son éloquence la grandeur de Rome et

ses immortelles destinées ? Tite-Live nous suggère cette réflexion ; mais plus discret que son bruyant devancier, il nous laisse le plaisir de la développer. Ce n'est plus l'écrivain, c'est Thomme et le citoyen qui va maintenant nous faire ses confidences. Le lecteur impatient d'arriver aux temps modernes goûtera peu Phistoire des origines de Rome ; pour l'auteur, au contraire, ce sera le charme et la récompense de son travail d'être distrait des maux de son siècle tant que son esprit s'attachera à ces âges antiques, libre des préoccupations qui, sans détourner un écrivain de la vérité, ne laissent pas de l'inquiéter.

Voilà le vrai mot de l'énigme. — Tite-Live ne serait pas fâché de laisser une image de son génie à la postérité. Mais nous aurions eu tort de le juger trop sévèrement ; il cherche avant tout une diversion à ses tristesses de citoyen. Le présent lui est à charge, et il aime à se faire le contemporain des grands hommes qui ont fondé et affermi la puissance et la grandeur de Rome. Tandis qu'Horace et Virgile célébraient à l'envi les bienfaits du nouveau régime que Rome, fatiguée de ses longues dis-

cordes, avait accueilli avec reconnaissance,. Tite-Live vivait à Técart, conservant dans son cœur les grandes actions accomplies par le peuple-roi et l'amour passionné de ses vieilles institutions (i). Les poètes ofl&ciels, qui devaient en partie leur fortune à Auguste, avaient acheté par des louanges excessives le droit de saluer en passant les gloires du passé, l'héroïsme d'un Régulus et l'âme indomptable d'un Caton. Tite-Live, qui devait sans doute sa noble attitude à une situation de fortune indépendante, et n'avait nul besoin pour vivre de l'appui du prince et des libéralités de Mécène, ne relève que de lui-même et ne s'inspire que de son patriotisme. Il ne serait pas à l'aise en racontant les événements contemporains ; il gardera toute sa liberté d'esprit en décrivant

(i) On prétend qu'il fut le précepteur de Claude.. Suétone dit seulement que le jeune Claude, encouragé par Tite-Live et aidé par Sulpicius Flavus, essaya d'écrire Thistoire (Claud.y 41), D'ailleurs le texte de Suétone est controversé : il y en a qui prétendent qu'il s'agit non de Tite-Live, mais de son fils Lucius. Il faut torturer les textes pour faire de Tite-Live ua collaborateur d'Auguste, ou un républicain provocateur. C'était avant tout un écrivain soucieux de l'art de bien dire et un moraliste défenseur de la vertu.

les origines de Rome et ses progrès. Il n'avait qu'une médiocre estime pour les hommes et pour les choses de son temps ; il s'est même demandé, nous dit Sénèque, si la naissance de César avait été un bien ou un mal pour Rome, et bien qu'il n'ait jamais attaqué directementle nouveau pouvoir,on voit à la manière dont il parle de la monarchie dans le passé combien il avait d'aversion pour le principat qu'Auguste venait d'inaugurer. Il a trop vivement décrit les inconvénients de la royauté pour n'avoir pas été choqué des abus du pouvoir d'un seul. « Un roi, fait-il dire aux partisans des jeunes Tarquins, un roi est un homme dont on pçut tout obtenir, avec ou sans droits ; un homme auprès duquel le champ est ouvert à la faveur, aux bienfaits ; il peut user de clémence ou de rigueur ; il sait mettre une différence entre un ami et un ennemi. Les lois, au contraire, sourdes, inexorables, sont plus salutaires et plus avantageuses au pauvre qu'au puissant (i). » Gela ne l'empêche pas de reconnaître les services

<i) II, 3.

rendus par les premiers rois, qu'il regarde comme autant de fondateurs, et d'avouer que « Brutus, à qui l'expulsion de Tarquin le Superbe a mérite' tant de gloire, eût fait le malheur de l'Etat si, par un désir prématuré de liberté, il eût enlevé le pouvoir à l'un des rois précédents ». Mais ce régime n'était que provisoire, en attendant que Rome fût solidement établie, et Tenthousiasme de l'écrivain . se confond avec la fierté du citoyen, lorsque Tite-Live déclare, au commencement du second livre, qu'il va maintenant raconter l'histoire du peuple romain devenu libre et l'empire des lois, plus puissant que celui des hommes. Si on l'eût poussé à bout, peut-être eût-il reconnu, car il était sincère et de bonne foi, que la monarchie n'est pas moins nécessaire aux peuples vieillis qu'aux cités naissantes. Cette considération l'a sans doute aidé à supporter la chute de la république; mais, ses préférences ne sont pas douteuses : il est humilié du spectacle qu'il a sous les yeux, et il se reporte avec amour vers les temps plus, heureux où la vertu et la dignité humaines étaient en honneur. C'est là le trait distinctif

HISTORIEN ET MORALISTE 23g

de Tite-Live, ce qui lui fait une place à part au milieu des écrivains du siècle d'A.uguste, avec lesquels on a vainement essayé de le confondre ; c'est un pompéien que la faveur du prince n'a pu conquérir, un vaincu qui se résigne, mais n'oublie pas, un témoin impartial du passé, à égale distance du courtisan qui encense et du mécontent qui calomnie.

Tite-Live est donc un partisan attardé des vieilles institutions, et un lettré de son époque. Nous pouvons dès lors pressentir quel sera le caractère de son histoire. On devra y retrouver la double empreinte de son tempérament moral et littéraire, une noble peinture des vertus antiques et une sincère admiration pour les grands hommes, la candeur du poète jointe à la force persuasive de l'orateur. Mais en s'isolant à dessein de la société de ses contemporains pour jouir en toute liberté de son idéal, Tite-Live est exposé à s'exalter outre mesure et à rester en admiration devant les créations de son propre génie, sous prétexte de rendre hommage aux institutions du passé.. Par dépit du présent, il va, comme il arrive d'ordinaire, transporter son paradis dans un

lointain qui échappe à tout contrôle. Il sera quelque peu dupe de son patriotisme et de son art, et, de la meilleure foi du monde, il nous laissera un portrait plus flatté qu'il ne convient de ces vieux âges dont il s'est fait le contemporain par enthousiasme. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un rapide coup d'œil sur l'ensemble de son œuvre.

Une idée la domine tout entière : la grandeur de Rome et son éternelle durée, Capitoli immobile saxiim. L'historien semble avoir pris pour devise les paroles de Romulus apparaissant après sa mort à Julius Proculus : « Que Rome soit la capitale de l'univers, telle est la volonté des dieux, w Ce noble sentiment Ta préservé des haines de parti et des flatteries intéressées ; mais lorsqu'il s'agit de la gloire de Rome, il l'a parfois entraîné à des exagérations regrettables. A l'en croire, le peuple romain a presque toujours raison dans ses rapports avec les autres peuples ; il n'entreprend que des guerres justes et honnêtes; aussi doitil être toujours victorieux, à moins qu'il n'ait pas tenu compte des avertissements des dieux ou qu'il n'ait négligé de prendre les précautions

nécessaires. C'est ce qui est arrivé en particulier auprès de TAllia, et il faut voir avec quelle insistance Tite-Live s'applique à atténuer la honte de la défaite et à enlever aux Gaulois Fhonneur de la victoire. C'est la fortune, dont la force est irrésistible, qui a aveuglé les esprits. Les tribuns militaires ont été d'une légèreté incroyable ; ils ne se sont pas plus souvenus des dieux que des hommes, et ont rangé leur armée en bataille sans prendre les auspices et sans immoler de victimes. Il n'y avait rien de romain, ni chez les chefs, ni chez les soldats ; ils lâchèrent pied avant de combattre, et prirent la fuite intacts et sans blessures. Les Gaulois furent comme stupéfaits d'une victoire si prodigieuse et si soudaine ; ils restèrent d'abord immobiles de peur, sachant à peine ce qui venait d'arriver et craignant quelque piège (i). A-t-on jamais vu victoire aussi piteuse ? Cependant, Tite-Live ne peut digérer cet affront infligé aux armes romaines, et il y revient plus tard afin de bien montrer k supériorité de la valeur romaine sur la fou-

oogle

gue gauloise, quantum gallicam rabiem pinceret romana virtus docuerunt.

Voici, en effet, ce qu'il fait dire à Manlius qui vient combattre les Gaulois établis en Asie : « Corps gigantesques, chevelures longues et rousses, vastes boucliers, épées démesurées ; ajoutez, quand ils commencent le combat, des chants, des hurlements, des danses, le bruit horrible des armes et des boucliers qu'ils entre-choquent, suivant un usage antique de leurs pères ; tout est arrangé chez eux à dessein, pour jeter la terreur. Mais laissons les peuples à qui cet épouvantail est inconnu, Phrygiens, Cariens, Grecs, s'en effrayer. Les Romains,accoutumés aux tumultes gaulois, en connaissent aussi la vanité.

Une seule fois, à la première rencontre, près de l'Allia, nos ancêtres jadis s'enfuirent devant eux ; depuis, voilà près de deux cents ans qu'ils les égorgent et les dispersent comme des troupeaux (i).» Il n'avait pas attendu cette date pour les diffamer. Il les avait déjà représentés après le siège de Rome errant en vaga-

(i) XXXVIII, 17.

bonds dans la campagne, gorgés de vins et de viandes gloutonnement avalées, et s'étendant près des ruisseaux comme des bêtes sauvages.

Il avait fait mieux : se trouvant en face de deux traditions au sujet de Tentrée des Gaulois à Rome, il n'avait pas hésité à adopter celle qui froissait le moins son patriotisme. « Les dieux et les hommes empêchèrent les Romains de vivre rachetés. Avant que Tinfâme marché fût accompli^ le dictateur survint; il ordonna d'emporter Tor et d'écarter les Gaulois (i). » Or, nous savons par Polybe que les Gaulois rendirent la ville de leur plein gré, et qu'après sept mois d'occupation ils retournèrent dans leur pays, emportant leur butin sans être inquiétés (2).

Tite-Live est tellement jaloux de la gloire du nom romain qu'il se fait un devoir d'abaisser tout ce qui pourrait y porter ombrage.

Il trouve le moyen de déroger au plan qu'il s'est tracé de ne parler des autres peuples qu'à l'occasion de leurs rapports avec Rome pour s'attaquer à la gloire d'Alexandre, qui fut sur-

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