LES IDÉES POLITIQUES
Sommaire : Comparaison de Tite-Live et de Tacite. — I. Education oratoire de Tacite. — Ses opinions politiques. — Il éprouve le besoin de justifier sa conduite, et a le tort de blâmer ceux qui n'ont pu supporter les excès du despotisme. — Il essaye de concilier le regret du passé avec le respect du gouvernement établi. II. Honnêteté de Tacite, vengeur du crime et défenseur de la vertu. — Gravité et pénétration de son esprit. — Son impartialité, ses hésitations. — Sévérité excessive et patriotisme intolérant à l'égard des étrangers et des parvenus. — III. Inquiétudes religieuses de Tacite. — Son embarras pour concilier la liberté humaine avec le destin, et le triomphe du mal avec la Providence. — Ses préjugés à l'égard des Juifs et des chrétiens. — Conclusion : Tacite aurait trouvé dans le christianisme qu'il a calomnié la solution de ses doutes et l'explication de ses difficultés.
Messieurs,
[ E n*ai pas eu besoin de chercher cette année le sujet de mon cours : il s'est offert de lui-même. Il y a, en effet, des noms qui s'attirent et que l'association des idées rend presque inséparables.
tgO LES IDÉES MORALES ET RELIGIEUSES
Après Tite-Live, je devais vous parler de Tacite. Bien qu'ils aient vécu à un demi-siècle de distance, on peut dire que ces deux historiens ont collaboré à la même œuvre, puisque les Annales de Tun sont le complément des Histoires de Tautre, et que le dernier venu a repris le récit des événements au point où l'avait conduit son devancier,
Tite-Live avait raconté l'histoire de Rome depuis ses origines )usqu'à la mort de Drusus (9 avant J.-C). Tacite, mécontent des écrivains intermédiaires qui avaient altéré la vérité historique par adulation ou par haine, est remonté, dans ses Annales, jusqu*aux dernières années du règne d'Auguste et poursuit ses Histoires jusqu'à la mort de Domitien (96 après J.-C). Il a donc recueilli l'héritage de son prédécesseur et s'est cru obligé de continuer son œuvre ; mais il a compris que la matière de l'histoire était changée, et que sa situation n'était plus celle de Tite-Live. Il lui porte envie, et, comme tout écrivain préoccupé du succès de ses ouvrages, il se plaint de la sécheresse et de la monotonie de son sujet, qu'il déclare être sans gloire, inglorius. Il se console en
pensant que son travail ne sera peut-être pas inutile, car « de faits indifférents en apparence on peut souvent tirer de grandes leçons (i). »
Il a bien soin de faire remarquer la différence qui existe entre ses tristes écrits et les glorieuses annales de l'ancienne république.
Cette différence est Teifet du changement qui s'est opéré dans l'Etat. Autrefois, lorsque le pouvoir était entre les mains du peuple et du sénat, il fallait étudier le caractère du peuple et des grands. Aujourd'hui que Rome ne diffère plus d'un Etat monarchique, il faut entrer dans des détails qui paraissent indignes de l'histoire et chercher dans les replis de l'âme du prince le secret de sa politique (2). Tacite a eu le mérite de comprendre les nécessités de son sujet, mais il a eu tort de s'en plaindre. Je pense, avec Montaigne, « qu'ayant spécialement à suivre les vies des empereurs de son temps, si diverses et extrêmes en toutes sortes de formes... il avait une matière plus forte et attirante à discourir et à narrer que s'il eût eu à dire des batailles et agitations universelles (3). »
(i) Ann.j IV, 32.
(2) Ibid., 33.
(3) Essais, liv. 11, chap. 8.
1ig2 LES IDÉES MORALES ET RELIGIEUSES
Ce n'est pas seulement par les éve'nements qu'il raconte et par les circonstances où il a vécu que Tacite diffère de Tite-Livc : on peut observer le même contraste dans le caractère €t les sentiments des deux historiens. Ils ont ^crit Tun et l'autre pour soulager leur âme, mais leur souffrance n'était pas la même.
Chez l'un, c'était le regret des anciennes institutions, regret sincère, mais modéré et singulièrement atténué par les bienfaits du nouveau régime ; chez l'autre, c'était la honte et le dépit d'avoir vécu si longtemps dans la peur et l'abjection sous le joug du « Néron chauve. » Tite-Live avait trouvé un sujet admirablement approprié à son caractère : porté vers les émotions douces, plus enclin à la louange qu'au blâme, il était heureux de consacrer par son talent les souvenirs de l'ancienne Rome. Son histoire est à la fois une ceuvre de science, d'imagination et de sentiment ; il y a mis le meilleur de son âme et lui a communiqué quelque chose de son immortalité. Devenu par enthousiasme le contemporain des grands hommes dont il racontait les hauts faits, il n'était mêlé à aucune des
cabales politiques ou littéraires de son temps et ne faisait partie d'aucun cercle; il vivait à l'écart, et les faveurs du prince n'avaient pas de prise sur lui. Il avait voulu faire une œuvre utile pour lui et pour les autres : il a doublement réussi, puisqu'il reconnaît lui-même qu'il ne peut se détacher de son sujet, et qu'on ne peut le lire sans retirer quelque profit des leçons qu'il donne et des nobles exemples qu'il propose à notre imitation. Ame sereine et limpide, il planait en plein ciel, vivant par le souvenir avec les âmes de son choix, et lorsqu'il reprenait la terre, il était plutôt attristé que tourmenté par le spectacle des misères de son siècle. Il avait foi dans les destinées de Ro me et le reste était peu de chose à ses yeux. Tite-Live est ainsi l'écrivain national par excellence ; autour de lui Horace et Virgile faisaient appel aux mêmes sentiments^ mais ils avaient subi l'influence d'Auguste et leur patriotisme est moins franc et moins désintéressé. C'est un Romain de vieille roche^ affiné par l'étude et par l'influence de la civilisation, mais en qui revivent les généreuses illusions des bonnes âmes de l'ancien temps.
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La nature et les circonstances avaient fait de Tacite un homme tout différent. Les mauvais jours qu'il avait traversés avaient assombri son caractère et flétri ses espérances. Il avait longtemps souffert en silence et comprimé son âme au point de se survivre à luimême. Obligé, pour ne pas se compromettre, de surveiller ses paroles et son attitude, il avait attendu Tavènement d'un prince équitable pour donner un libre cours aux sentiments de vertueuse indignation que la tyrannie de Domitien avait refoulés sans les détruire. L'expérience de la vie l'avait assagi et désabusé de très bonne heure, et la contemplation des vertus antiques n'avait pu le consoler des tristesses du présent. C'est que des changements importants dans la constitution et dans les mœurs publiques avaient notablement modifié l'état des esprits. L'homme commençait à se détacher de la cité et à prendre possession de lui-même. Par ses inquiétudes morales et religieuses, Tacite se rapproche de nous; c'est déjà presque un moderne, un esprit soucieux et tourmenté qui aime à se rendre compte des choses. Son
patriotisme est sincère, mais non exclusif. Il ne s'abandonne pas comme Tite-Live et n'a pas uniquement en vue Tédification du lecteur; il écrit d'abord pour lui-même, il est homme avant d'être historien. Psychologue et moraliste à la fois, il s'applique à démêler dans le grossier tissu des événements la trame qui les supporte et les raisons qui les expliquent. Esprit profond et pénétrant, « il ne laisse rien au hasard de ce qu'il peut lui disputer; » mais les choses ne se laissent pas arracher facilement leur secret. De là des explications multiples, compliquées, parfois contradictoires, d'une ingéniosité qui va jusqu'au raffinement, et d'une concision souvent voisine de l'obscurité. 11 ne peut être compris que des esprits mûrs; de là sa défaveur auprès des esprits superficiels et la diversité des jugements qu'on a portés sur lui.
Les uns en font « un fanatique pétillant d'esprit », un détracteur systématique du régime impérial, un attardé de l'ancienne république; les autres lui reprochent d'avoir transigé avec sa conscience- pour ménager sa fortune et ne lui reconnaissent que les faciles
vertus d'un vulgaire opportuniste; d'autres, au contraire, nous le représentent comme le plus grave des historiens, comme Thomme qui a su le mieux concilier les droits de la morale éternelle avec les nécessités de son temps. Il n'est pas facile de se frayer une voie à travers ces opinions contradictoires: le seul enseignement qu'on puisse en retirer, c'est que la physionomie de Tacite est singulièrement complexe et qu'il faut beaucoup de tact et de discernement pour la dégager et la reproduire avec exactitude. Le seul moyen d'arriver à une appréciation plausible est de laisser de côté les commentaires, de consulter directement l'intéressé et de traduire fidèlement l'impression produite par l'étude de ses ouvrages. Je voudrais donc aujourd'hui, Messieurs, attirer votre attention sur la personne et le caractère de Tacite, examiner ses opinions politiques, morales et religieuses, en un mot, vous faire connaître l'homme avant d'étudier l'historien. Il nous a lui-même donné l'exemple, puisque dans ses premiers opuscules il a eu soin de nous renseigner sur ses études et de nous faire sa profession de foi.
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Il serait intéressant de connaître la famille de Tacite, car c'est d'ordinaire au foyer domestique que se forment les opinions politiques et religieuses. Mais on ne sait exactement ni le lieu, ni la date de sa naissance, ni le nom de son père, ni son propre pre'nom. Il est probable, cependant, qu'il était fils du chevalier romain Cornélius Tacitus, procurateur de la Gaule Belgique. Son mariage avec la fille du consul Agricola indique qu'il appartenait à une famille honorable, et dans l'éloge qu'il consacra plus tard à la mémoire de cet homme de bien, on voit qu'il y avait entre le gendre et le beau-père parfaite communauté de vues et de sentiments. Il avait reçu une éducation conforme à son rang. On suppose qu'il fut élève de Quintilien, chargé officiellement par Vespasien d'enseigner la rhétorique, mais la chose n'est pas prouvée et ne me paraît guère probable. Il nous apprend lui-même, dans le Dialogue des ora-
ogle
teurs (i), qu'il suivit dans sa jeunesse les plaidoiries de M. Aper et de Julius Secundus, les hommes les plus éloquents de son siècle.
« Un merveilleux désir d'apprendre, dit-il, et une certaine ardeur de jeunesse me faisaient recueillir leurs moindres paroles, leurs conversations, et jusqu'aux secrètes confidences de leur intimité (2). » Mais Tacite est très sobre de renseignements sur sa personne, et nous sommes obligés de demander un supplément d'information à son ami Pline le Jeune. Plus occupé de lui, celui-ci est heureusement moins discret. Il nous dit, en effet, que dès sa plus tendre jeunesse il se faisait gloire de suivre Tacite et de marcher sur ses traces. « C'est tenir le premier rang que de venir après vous, » lui écrivait-il (3).
(i) On s'est longtemps demandé si Tacite était l'auteur de ce Dialogue : aujourd'hui la question semble définitivement résolue. A défaut d'autres raisons qu'il serait trop long d'exposer en ce moment, il n'y avait personne autour de Tacite qui fût capable de s'élever à une si grande hauteur de vues et de donner à ses idées une forme aussi éloquente.
(2) Dialog., 2.
(3) Pline, £>., ix, 10.
Plus tard, lorsqu'il voulut fonder une école publique à Corne, sa ville natale, il pria Tacite de lui indiquer parmi la jeunesse studieuse que sa réputation attirait auprès de lui quelques lettrés auxquels il pourrait s'adresser pour en faire des maîtres (i).
Quelles étaient les relations de Tacite avec ses jeunes admirateurs? Se rassemblaient-ils uniquement auprès de lui pour jouir de sa parole, ou leur donnait-il en même temps des leçons d'éloquence ? On aimerait à savoir si le Dialogue des orateurs est un souvenir de son enseignement. Quoi qu'il en soit, c'était un esprit merveilleusement ouvert à toutes les idées et sensible à toutes les manifestations de l'art: Il aimait l'éloquence sous toutes ses formes, non seulement l'éloquence oratoire, eloquentia oratoriaj mais encore ce qu'il appelle l'auguste et sainte éloquence de la poésie, A la façon dont il en parle, on sent qu'il a goûté à toutes les jouissances de la parole, et à celles qui frappent les yeux les moins clairvoyants, lorsque debout, au milieu du silence
(i)iv, i3.
ogle
liniversel, l'orateur attire sur lui tous les regards et fait passer dans Tâme de nombreux auditeurs les sentiments qui le font tressaillir, et aux joies plus secrètes, connues de lui seul, et encore plus vives, soit qu'il prononce avec une imperturbable assurance un discours soigneusement étudié, soit que, se présentant, non sans quelque trouble intérieur, avec une composition nouvelle et à peine achevée, il éprouve un plaisir plus flatteur, avivé par Tinquiétude (i). Il a noblement décrit le privilège de l'orateur qui possède ce qu'on tient de soimême et non d'un autre, ce que ne confèrent ni les diplômes ni la faveur. « Il est beau, ditil, de mériter par son talent les libéralités du prince, mais combien il est plus beau de pouvoir, dans le besoin, recourir à soi-même, de n'implorer que son génie, de n'avoir que soi pour bienfaiteur (2) ! »
Il semble que Tacite aurait dû s'attacher exclusivement à un art qui lui procurait honneur et profit. Il n'en fut rien ; son génie récla-
(1) DiaL, 6.
(2) Ibid,, 9.
DE TACITE 3oi
mait quelque chose de plus solide que la gloire éphémère de quelques succès oratoires. Il était assez riche de son propre fonds pour se passer du pain quotidien de la louange, nécessaire au soutien des esprits faibles. Il eut donc le courage de résister aux applaudissements de ses admirateurs, et trouvant sans doute assez fades les acclamations des rhéteurs qui lui faisaient cortège, il se déroba à leur poursuite intéressée pour rentrer en lui-même et s'adonner à la recherche delà vérité. Il avait d'aillé urs compris que l'éloquence était condamnée à s'éteindre faute d'aliment. Comme la flamme, elle a besoin d'être entretenue, sicut flamma^ materia alitur^ et c'est en brûlant qu'elle jette de l'éclat. Autrefois, la tribune ouverte à de continuelles harangues et le droit d'attaquer les hommes les plus puissants échauffaient l'âme de l'orateur; la grande éloquence est fille de cette licence qu'on appelait follement liberté (i). Mais aujourd'hui « qu'est-il besoin de longues discussions dans le sénat quand les bons esprits sont si vite
(i) Ibid,^ 40.
d'accord ? A quoi bon tant de harangues, puisque la délibération sur les intérêts publics n'est plus confiée à l'ignorance de la multitude, mais à la sagesse d'un seul(i)? » Restait encore la défense des particuliers et les causes plaidées devant les centumvirs. Mais le succès est à un trop haut prix. Les orateurs sont obligés de subir des solliciteurs qui les maudissent en recevant leurs bienfaits. «Enchaînés à l'adulation, ils ne paraissent jamais, aux princes assez esclaves, à nous assez libres. Quel est donc leur pouvoir? Des affranchis en ont autant.... Combien la fortune des poètes et le bonheur d'habiter avec les Muses est préférable à la vie inquiète et tourmentée des orateurs (2)! »*
Devons-nous prendre ces dernières paroles pour un adieu définitif aux agitations du Forum et pour une irrévocable résolution de ne' plus cultiver la poésie ? Ce serait à tort, car nous savons qu'en 97 Tacite prononça l'éloge funèbre de Verginius Rufus, son prédécesseur
(i) Ibid,, 41.
(2)Ibid,, i3.
DE TACITE 3o3
dans le consulat, et qu^en Tan loo il répliqua au défenseur de Marius Priscus, proconsul concussionnaire d'Afrique, avec une remarquable éloquence, nous dit Pline, et avec la gravité qui est le propre de ses discours (i). D'autre part, si la correspondance de ce même Pline nous apprend qu'il cultiva la poésie, et si l'on retrouve dans tous ses écrits la vive imagination et le coloris d'un poète. Tacite avait l'âme trop ardente pour se renfermer dans la retraite, et pour rester longtemps en un muet tête-à-tête avec les Muses. 11 estimait à son prix le travail et la méditation solitaire, mais il était trop obsédé par les turpitudes de son temps pour rêver à loisir et donner tous ses soins à une œuvre d'art qui n'eût pas suffisamment soulagé sa conscience. C'est une arme de combat qu'il lui fallait et non une épée de parade, la prose et non les vers, l'histoire vraie et in>placable, et non la fiction qui amuse plus qu'elle ne corrige.
Avant l'avènement de Nerva, il ne lui était pas permis de dire ce qu'il pensait; mais il
(i) Plin. Ep., II, II.
se dédommageait intérieurement, il prenait des notes, et son imagination s'exaltait pendant qu'il servait sous Domitien. Lorsque après quinze années d'oppression il commence enfin à respirer, nuncdemum redit animusj il pousse un cri de soulagement et salue avec enthousiasme l'aurore du nouveau règne. Mais avant de se faire le vengeur de la conscience publique, il avait des précations à prendre et de terribles préjugés à combattre : il devait se faire pardonner d'avoir vécu. Comme il arrive d'ordinaire, il y eut une formidable réaction à la mort du tyran, et une explosion d'indignation trop longtemps comprimée. Pour s'épargner à soi-même la honte d'une patience servile, patientia serptlis, on se déchaînait contre ceux qui avaient servi d'instrument au despotisme et rempli des fonctions publiques. Or, Tacite ne craint pas d'avouer qu'il a été préteur et quindécemvir sous Domitien. 11 fallait donc trouver un biais pour échapper aux accusations de basse complaisance et de complicité. Il s'agissait pour lui de concilier sa fortune avec son devoir et d'allier deux choses presque incompatibles sous un mau-
DE TACITE 3o5
vais prince, la faveur du maître et l'honnêteté, la dignité dans la soumission. L'éloge de son beau-père se prêtait admirablement à ce dessein. Agricola était à ses yeux le modèle du bon citoyen : patient, modéré, sachant condescendre à propos et mêler Tutile à Thonnête (i). Dans un temps où Tinaction était sagesse, il avait eu Fhabileté de se maintenir en voilant l'éclat de ses grandes vertus. Se faire oublier à force de modestie, telle avait été sa tactique en Grande-Bretagne comme à Rome, lorsque, rentré dans sa famille « pour tempérer par d'autres vertus une gloire militaire qui pèse toujours à l'oisiveté jalouse, il s'enfonça de plus en plus dans la retraite et le silence (2). »
Cependant, Agricola mourut, probablement empoisonné par ordre de Domitien, ce qui ne l'empêcha pas de lui léguer une partie de sa fortune. Tacite s'indigna, mais il se garda bien de rompre ouvertement avec le prince, et pendant les tristes années qui suivirent, il
(i) Agr„ 8.
(2) Agr., 40.
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fut au sénat le silencieux complice de ses cruautés. « Nos propres mains, dit-il, traînèrent Helvidius en prison; nous arrachâmes Mauricus et Rusticus à leurs derniers embrassements, et le sang de Sénécion rejaillit sur nos têtes (i). » Il fallait avoir de la patience pour supporter de pareilles infamies, et au moins autant de souplesse que d'honnêteté.
Il serait injuste de faire un crime à Tacite de ne s'être pas brisé en s'opposant à des crimes qu'il ne pouvait empêcher. Je sais que dans les temps de trouble il est souvent plus difficile de connaître son devoir que de l'accomplir, et Tacite pouvait regarder comme de la prudence ce qui a toutes les apparences de la lâcheté. Mais ce qui est moins excusable, c'est le reproche de forfanterie qu'il adresse à ceux qui n'agissaient pas comme lui; car il ne s'est pas contenté de louer la prudente réserve de son beau-père, il a eu la faiblesse de blâmer ceux qui n'avaient pas la même souplesse. Il termine, en effet, son apologie par cette réflexion un peu aigre : « Que ceux, s'écrie-t-il, qui ont
(i) Agr,, 45.
coutume d'admirer les entreprises illicites^ que les exagérés apprennent que, même sous de mauvais princes, il peut y avoir de grands hommes, et que la déférence et la soumission, si le talent et la vigueur les accompagnent^ mènent aussi bien à la gloire que cette témérité qui, sans fruit pour la république, sejette à travers les précipices et semble briguer rhonneur d'une mort éclatante (i). »
N'en déplaise aux admirateurs de cette phrase trop^ vantée, la passion est mauvaise conseillère, et Tacite a, cette fois, dépassé la mesure. Tout accusé a le droit de se défendre, mais non de mettre en cause ceux qui ne pensent pas comme lui. Il est beau de se frayer une voie à travers les intrigues et les violences du despotisme, mais il n'est pas permis de vanter sa propre sagesse au détriment de l'héroïsme d'autrui, ni de dresser son piédestal sur le tombeau de ceux qui sont morts pour l'honneur. La vie est assurément chose précieuse, mais, en certains cas, la mort est préférable. Potius mort quant fœdariy c'est la
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devise de ma Bretagne et le cri spontané de toute âme généreuse. S'il me fallait choisir entre Tattitude humiliée de Tacite en présence de Domitien etThéroïque imprudence de Thraséas, qui sortit du sénat pour ne pas voter des actions de grâces à Néron, qui venait de faire périr sa mère, mes préférences ne seraient pas douteuses. Il est bon que de pareilles protestations se produisent de temps à autre, ne serait-ce que pour la beauté du fait et pour empêcher la prescription du crime.
Ceci soit dit, moins pour condamner Tacite, qui était encore tout frémissant des dangers qu'il avait courus et trop engagé dans la lutte pour être impartial, que pour flétrir les politiques pusillanimes qui, à tête reposée et de parti pris, s'autorisent de son exemple et recourent aux mêmes arguments pour justifier de coupables défaillances et conserver ïa faveur du pouvoir. De cet incident se dégage au moins cette conclusion : c'est que Tacite n'était pas en politique ce qu'on s'imagine d'ordinaire, un partisan de l'ancien régime, acharné contre l'empire. Il appartenait résolument au parti de l'obéissance
DE TACITE Sog
et de la soumission. Il déclare, au début des HistoireSj qu'après la bataille d'Actium, rétablissement du pouvoir d'un seul était une des conditions de la paix publique (i). Dans tous ses ouvrages, il fait des déclarations analogues. Quand on parcourt le Dialogue des Orateurs^ il est facile de voir qu'il préfère la tranquillité dans l'obéissance aux perpétuelles agitations d'un gouvernement libre. Au début des AnnaleSj après avoir présenté l'institution du principat comme un abri pour le monde fatigué des guerres civiles, il ajoute que le nouveau régime était également favorable aux provinciaux et aux Romains, « qui aimaient mieux le présent et sa sécurité, que le passé avec ses périls (2). » Il exprimait encore son opinion lorsqu'il faisait dire à Galba <c que ce vaste corps de l'empire a besoin, pour se soutenir et rester en équilibre, d'un modérateur suprême (3) ». Comme on le voit, c'était chez lui conviction raisonnée plutôt qu'affaire de sentiment. Il avait rétléchi sur les différentes
(i)Htst.,i, I.
(2) Ann.y I, 2.
(3) Hist., I, 16.
3lO LES IDÉES MORALES ET REUGIEUSES
formes de gouvernement ; en théorie, il inclinait vers ridéal de Cicéron, une monarchie tempérée, où le peuple et les grands auraient €u leur part; maïs, disait-il, « ce gouvernement est plus facile à louer qu'à établir, et fût-il établi, il ne saurait durer (i) ».
Tacite s'était donc résigné au nouvel ordre de choses, qu'il regardait comme nécessaire ; mais cela ne l'empêchaitpasàcertains moments de regretter les institutions du passé et les vertus de l'ancienne république. Soit qu'il reproche à Tibère d'emprunter au passé son langage pour déguiser des forfaits tout nouveaux (2), soit qu'il compare Vespasien aux capitaines de l'ancienne république (3), soit qu'il nous représente Sextilia, mère des Vitellius, comme une femme irréprochable et modèle vivant des anciennes mœurs (4), il est évident qu'il n'est pas un grand admirateur de son temps. Il triomphe lorsqu'il rencontre sous l'empire quelque vestige des ancien-
<i) il««., IV, 33.
(2) i4««., IV, 19.
<3) Hist., II, 5.
{4) Hist,, II, 64.
DE TACITE 3ll
nés libertés. Tibère avait offert un jour au sénat rimage des temps qui n'étaient plus, en renvoyant à sa décision les demandes des provinces. « Ce fut un beau jour, s'écrie Tacite, que celui où les bienfaits de nos ancêtres, les traités conclus avec nos alliés... et le culte sacré des dieux furent soumis à l'examen du sénat, libre comme autrefois de confirmer ou d'abolir (i). » Il pense avec Cassius que les anciens étaient plus sages et plus prévoyants, et que modifier leurs décrets c'est changer le bien en mal {2) ; mais il ne veut pas se repaître de regrets chimériques et s'accommode tant bien que mal aux conditions qui lui sont faites.
Tacite est donc partagé entre des tendances contraires, et il essaye vainement de concilier dans son esprit ses préférences politiques avec le culte du passé. Il est indécis, hésitant, ne sachant ce qu'il faut penser de la loi qui régit les actions humaines, et, pour couper court, fait appel à la fatalité. « Peut-être,
(1) Ann,, m, 60.