‹ Études morales sur les grands écrivains latinsChapitre 25 sur 34 · A««., XIV · texte numérisé non relu

A««., XIV

dit-il, les choses humaines sont-elles assujetties à des vicissitudes régulières ; peut-être les mœurs ont-elles leurs périodes comme les temps. Tout ne fut pas mieux autrefois; notre siècle aussi a produit des vertus et des talents dignes un jour d'être proposés pour modèles (i). » Il reproche à ses contemporains de trop admirer le passé, et il tombe luimême dans le même excès chaque fois que l'occasion s'en présente. Il fournit ainsi des armes à tous les partis, qui se le disputent en conséquence, les hommes de parti ne pouvant comprendre qu'un historien ne soit pas tout d'une pièce et tienne ainsi la balance entre deux formes de gouvernement. Les amis de la vérité lui savent gré, au contraire, de cette impartialité qui le fait osciller entre le présent et le passé, et ne lui permet pas de se prononcer sans réserve. Il y a plaisir à le voir peser les événements et émettre franchement son avis, au risque de s'embarrasser parfois dans ses déductions. A part le mouvement d'humeur que nous avons relevé dans l'éloge

(i) Ann.y III, 55.

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de son beau-père, on doit reconnaître qu'il est e'galement soucieux des droits de la justice et de l'humanité et qu'il fait effort pour se tenir à égale distance de la bassesse et de la révolte, entre la résistance qui se perd et la servilité qui se déshonore (i). Les tristes événements dont il avait été témoin Favaient rendu modeste. On peut lui appliquer les paroles qu'il a mises dans la bouche de Marcellus Eprius : « Il se souvenait dans quelle siècle il était né ; il admirait le passé, s'accommodait au présent. Pour les empereurs, il en souhaitait de bons ; il les endurait, quels qu'ils fussent (2).» Se contenter de ce qui existe, faute de mieux, tel est le dernier mot de sa politique. Mais cette résignation lui est pénible; on sent qu'il est en lutte avec les faits et qu'il n'a pas trouvé le moyen de mettre la réalité d'accord avec son idéal, et les leçons de l'expérience avec les principes d'honnêteté qu'il portait au fond de son âme.

(i) Ann,^ IV, 20.

(2) Hist.y IV, 8.

Pour tout homme qui réfléchit, voilà bien la pierre d'achoppement : la distance qui sépare les principes de leur application, le contraste manifeste entre la vie réelle qui est ce qu'elle peut et la règle du devoir, toujours immuable. Quand on voit la logique aux prises avec la réalité, et combien les plus nobles maximes ont peu d'efficacité sur les meilleurs esprits, il y a de quoi devenir rêveur. De là, si Ton n'y prenait garde, une humeur chagrine, qui vous ferait comme Alceste rompre en visière à tout le genre humain. Jusqu'à quel point doit-on user de condescendance dans l'appréciation des hommes et des choses sans porter atteinte à la majesté du droit, et dans quelle mesure peut-on combattre les doctrines sans manquer d'égards envers les personnes ? Chacun résout ce problème à sa manière et d'après son tempérament : les uns sont d'une sévérité qui va jusqu'à l'intolérance, les autres d'une indulgence qui diffère

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à peine de Tadulation. Aux époques de décadence, ces derniers sont plus nombreux, et, suivant leur éducation, décorent du nom de savoir-vivre ou de charité leur funeste et basse complaisance. II se trouve heureusement toujours quelque trouble-fête qui proteste au nom de la conscience publique et dénonce à l'indignation de la postérité les infamies triomphantes. C'est ce rôle de justicier, défenseur de la vertu et vengeur du crime, que Tacite s'est assigné, « persuadé que le principal objet de l'histoire est de préserver les vertus dç l'oubli, et de contenir par la crainte de l'infamie et de la postérité les discours et les actions coupables (i). »

Ce noble souci de remettre les choses en leur place et de juger les hommes d'après leur valeur morale lui a mérité l'honneur d'être appelé le plus grave des historiens. Ce qui fait encore aujourd'hui pour nous, Messieurs, l'intérêt des ouvrages de Tacite, c'est l'accent d'honnête homme qu'on y retrouve à chaque page. Il avait de l'honnêteté un sentiment très

(i) Ann.y 111,65.

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vif, qui faisait à la fois sa joie et son tourment : il était préoccupé de se mettre en règle avec sa propre conscience, et prenait sa revanche de la brutalité des événements dans la contemplation de ridéal mural, si chère aux grandes âmes. C'est là ce qui le soutenait au milieu de l'abaissement général des caractères et de l'universelle corruption des mœurs, « en présence de cette soumission passive et de ces flots de sang perdus en pleine paix, qui lui fatiguaient Tâme et lui serraient péniblement le cœur (i). » C'est aussi ce qui nous explique pourquoi, malgré sa profonde tristesse et ce qu'on a appelé sa « majestueuse mélancolie, » il n'a pas complètement désespéré de l'humanité. Plutôt que de s'abandonner à des récriminations inutiles, il essaye de réveiller le sens moral assoupi sous le poids du despotisme, et de faire une œuvre de salubrité publique en mettant à nu l'âme des tyrans, et en démasquant les hypocrites menées de leurs complices. Si, comme nous l'avons vu, il respecte l'empire, il exécute d'une main venge-

(I) i4n«., XVI, i6.

ressaies Ce'sàrs qui ont fait de Toppresion un instrument de règne et répond par la vigueur de ses anathèmes à la longue durée de l'outrage.

Mais, pour être morale, l'histoire doit être impartiale et véridique. Aussi, Tacite a-t-il soin de nous déclarer qu'il est sans haine et sans faveur, sine ira et studio, et qu'il n'a pas moins d'aversion pour la malignité qui plaît par un faux air d'indépendance que pour la flatterie qui porte le honteux caractère de la servitude (i). Ces dispositions morales ne suffisent pas : à une profonde homnêteté l'historien doit joindre la connaissance et l'étude approfondie des événements. « Il ne suffit pas de faire connaître les péripéties et les divers succès des affaires, qui sont souvent le fait du hasard, il faut en découvrir la suite et les ressorts cachés (2). »

Dans tout débat l'instruction de la cause doit précéder la sentence, et les scrupules du moraliste, bien loin de nuire à la fidélité de

(i) Afin. y I, i. i/i5/., I, I.

(2) Hist., I, 4.

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rhistorien, sont une garantie de son impartialité. L'amour du bien et le souci de la vérité le conduisent au même but, la connaissance des faits dans leur enchaînement et dans leurs conséquences. C'est ainsi que Bossuet, qui, dans son discours sur V Histoire universelle^ s'était proposé de montrer l'humanité s'acheminant vers les fins qui lui sont assignées par la Providence, est amené à faire les mêmes réflexions que Tacite et recommande de remonter des effets aux causes.

« Comme dans toutes les affaires il y a ce qui les prépare, ce qui détermine à les entreprendre et ce qui les fait réussir, la vraie science de l'histoire est de remarquer dans chaque temps ces secrètes dispositions qui ont préparé les grands changements et les conjonctures importantes. En effet, il ne suffit pas de regarder seulement devant ses yeux, c'est-à-dire de considérer ces grands événements qui décident tout à coup de la fortune des empires ; qui veut entendre à fond les choses humaines doit les reprendre de plus haut, et il lui faut observer les inclinations et les mœurs, ou, pour tout dire en un mot, le

caractère, tant des peuples dominants en général, que des princes en particulier (i). »

Le premier devoir de Thistorien moraliste est donc d'établir solidement les faits qu'il veut apprécier. Esprit sérieux et grave, Tacite recherche avant tout la vérité et il n'avance rien dont il n'ait la preuve. « Je ne donne rien à l'amour du merveilleux, dit-il, les faits que je raconte, je les ai entendus de la bouche de nos veillards ou lus dans les écrits du temps (2). » Non qu'il nous indique toujours ses autorités (les anciens n'avaient pas coutume d'étaler leur érudition), mais chaque fois qu'il reste quelque doute dans son esprit, il ne manque pas de nous en avertir et de se plaindre des diflBcultés qu'un historien consciencieux rencontre à chaque pas. Ainsi , parmi les bruits contradictoires que fit courir la mort de Germanîcus, îl ne sait auquel s'arrêter. « La mort de Germanicus, dit-il, a été, non seulement chez les contemporains, mais dans les générations suivantes, un sujet iné-

(i) Disc, sur Vhist. univ.y 3« partie, 2.

(2) Ann.f XI, 27.

puisable de controverse, tant sont enveloppés de nuages les plus grands événements, grâce à la crédulité qui accueille les bruits les moins fondés, au mensonge qui altère les faits les plus réels ; double cause d'une incertitude qui s'accroît avec le temps (i). » Quand, tout bien pesé, il ne peut arriver à la certitude, plutôt que de trancher la question de sa propre autorité, il rapporte les différentes versions et laisse au lecteur le soin de choisir. « Pour moi, dit-il, qui suis Topinion des auteurs quand ils s'accordent, je rapporte leurs récits en citant leurs noms quand ils diffèrent (2). » Même circonspection dans l'interprétation des faits. Auguste avait recommandé à son successeur de ne plus reculer les bornes de l'empire. Les uns prétendaient qu'il était jaloux de la gloire que Tibère pourrait acquérir, les autres, au contraire, vantaient la sagesse de ce conseil. Tacite ne se prononce pas. (( Etait-ce prudence ? Etait-ce jalousie ? On l'ignore , incertum metu an per invi-

(i) Ann.^ III, 19.

(2) Ann., xm, 20.

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