A««., III
(3) Ann,, m, 55.
à la description des manifestations officielles et des rouages de l'administration impériale qu'à rétude approfondie du caractère du prince et de ses courtisans. Pour le but qu'il se propose, les événements du dehors le touchent moins que ce qui se passe à l'intérieur du palais. Depuis que l'aristocratie romaine, déchirée par les discordes et ruinée par ses vices, a abdiqué entre les mains d'Auguste, c'est là, dans l'âme du prince et dans son entourage, que gît le ressort qui fait mouvoir l'immense machine de l'empire. C'est là que se décide le sort du sénat et du peuple, de Rome et des provinces, en attendant que l'axe de la politique se déplace et que les légions apprennent à faire des empereurs.
Lorsqu'à la mort de Néron ce secret d'Etat fut divulgué, evulgato imperii arcano, qu'un empereur pouvait se faire ailleurs qu'à Rome, l'historien dut changer son point de vue et des intrigues de la cour passer au tumulte séditieux des camps. Tacite, qui commença par décrire les événements les plus rapprochés de lui, ne déploya pas moins de zèle et de talent dans le dramatique récit des révolutions mili-
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taires qu'il n'en mettra plus tard à dépeindre les sanglantes tragédies du palais. Mais dans les Histoires aussi bien que dans les Annales^ ce qui l'intéresse avant tout, c'est Thomme et les passions qui Tagitent. Il ne faut pas lui demander une histoire détaillée du monde romain : il veut seulement présenter à ses contemporains des leçons et des exemples qui leur apprennent à vivre honorablement.
Comme Tite-Live, il suit Tordre chronologique, mais son récit n'a pas la même ampleur : il est à chaque instant interrompu par les réflexions que lui suggèrent les moindres événements.
Au sombre tableau des vices qui préparent la dissolution de l'empire, il est heureux d'opposer des actes de courage et de générosité. Bien qu'il n'approuve pas la raideur philosophique d'Helvidius, son esprit s'incline devant cet honnête homme, « qui accomplit avec une invariable fidélité tous les devoirs de la vie, contempteur des richesses, opiniâtre dans le bien, invincible à la crainte (i). » Le
(i) Hist,, IV, 5.
Qiogle
mérite personnel et les vertus domestiques ont plus de prix à ses yeux que Thonneur et la fortune attachés aux fonctions publiques.
On ne saurait trop remarquer avec quel ton affectueux il parle de son beau-père et de Domitia Décidiana son épouse. « Ils vécurent, dit-il, dans une intime union, fondée sur une tendresse mutuelle et une préférence réciproque : ptxerunt miraconcordiayper mutuam ca-ritatem et invicem se anteponendo (i). » Il a une telle estime pour la beauté morale, qu'il ne craint pas, chose rare pour un Romain, de Tadmirer même chez un ennemi.Tout le monde sait dans quels termes il a parlé de la chasteté et de l'affection mutuelle des époux chez les Germains, du respect qu'ils ont pour la femme, qui est protégée par sa seule vertu. « Dans ce pays on ne rit pas des vices ; corrompre et céder à la corruption ne s'appelle pas vivre selon le siècle : nec corrumpere et corrumpi seculum vocatur (2). » Il est plein d'admiration pour l'héroïsme d'Arminius. « Cet homme, dit-il,fut
(2) Germ., 19.
sans contredit le libérateur de la Germanie ; et ce n'est pas, comme tant de rois et de capitaines, à Rome naissante qu'il faisait la guerre, mais à Tempire dans sa grandeur et dans sa force. Battu quelquefois, il nefut jamais dompté... Chanté encore aujourd'hui par les barbares, il est ignoré des Grecs qui n'admirent d'autres héros que les leurs, et trop peu célèbre chez les Romains, qui, enthousiastes du passé, dédaignent tout ce qui est moderne (i). »
Cependant, l'esprit le plus ferme ne peut échapper complètement aux préjugés de ses contemporains, et il faut bien reconnaître que Tacite n'a pas toujours su y résister. Bien que de noblesse récente, puisque, de son aveu, il fut le premier sénateur de sa race, il n'a que du dédain pour les parvenus, et ne manque pas, chaque fois qu'il en rencontre, de signaler la honte de leur naissance, dedecus natalium. Il parle de la mésalliance de Julie avec une indignation qui ne convient qu'au crime.
« Pendant que tant de morts mettaient Rome en deuil, ce fut un surcroît de douleur de voir
(i) ^««., II, 88.
Julie, fille de Drusus, autrefois e'pouse de Néron, passer par le mariage dans la maison de Rubellius Blandus, petit-fils d'un homme que plusieurs se souvenaient d'avoir connu à Tibur simple chevalier romain (i). » Il est également très dur pour les esclaves et pour les affranchis. Il reproche à Drusus non d'avoir offert un combat de gladiateurs, mais « d'avoir vu couler un sang, vil d'ailleurs, avec une joie trop marquée (2). » Un peu plus loin, après avoir rappelé le sénatus-consulte ordonnant le transport en Sardaigne de quatre mille hommes de la classe des affranchis, « ils devaient, ajoute-t-il, y réprimer le brigandage, et, s'ils succombaient à l'insalubrité du climat, ce serait une petite perte : vile damnum (3). » Quand il s'agit des ennemis de Rome, son patriotisme s'emporte aussi parfois jusqu'à la cruauté. Malgré son admiration pour les mœurs des Germains, l'extermination desBructères lui arrache un cri de joie féroce. « Le ciel ne nous a pas même envié le spectacle du combat :
(i) Ann.^ ^h^7'
(2) Ann.^ I. j6.
(3) ^«w., II, 85.
soixante mille hommes sont tombés non sous le fer et les coups des Romains, mais, ce qui est plus admirable, devant leurs yeux et pour leur amusement. Puissent, ah ! puissent les nations, à défaut d'amour pour nous, persévérer dans cette haine d'elles-mêmes, puisque, au point où les destins ont amené l'empire, la fortune n'a désormais rien de plus à nous offrir que les discordes de l'ennemi (i). »
Ce sont là des taches qu'on voudrait effacer des œuvres de Tacite. Mais à part ces excès de langage où Ta entraîné l'exaltation d'un patriotisme étroit et tyrannique, il est habituellement modéré et impartial. Quelles qu'aient été ses défaillances, on ne peut s'empêcher de louer l'élévation et la générosité de ses sentiments. Son horreur pour le vice et ses fréquents éloges pour la vertu ont fait croire qu'il était stoïcien. Mais la modération de ses jugements, qui accuse une profonde connaissance du cœur humain, ne permet pas de le ranger dans le parti des rigoristes. En fait il n'appartenait à aucune école. Il aurait bien voulu se
(i)Gerw.,33.
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passer des lumières de la philosophie, mais comme on ne peut rien décider sans recourir à un principe supérieur aux données de l'expérience, il s'est plus d'une fois demandé si les hommes n'étaient pas le jouet d'une puissance inconnue, et, pour calmer ses doutes, s'est vu obligé de faire appel à la justice divine.
Les choses humaines ne portent pas avec elles leur explication dernière, et Tacite, qui voulait atteindre les faits, dans leurs causes, a dû compléter ses analyses psychologiques par des considérations métaphysiques. Plus il repasse dans son esprit de faits anciens et modernes, moins il est fixé sur la loi qui régit et domine tous les événements. Il interroge les doctrines philosophiques et religieuses, mais son embarras redouble en face des contradictions des philosophes et des superstitions de la foule. Ses opinions dépendent de l'impression du moment : il ne croit pas toujours à la Providence ni à Tim-
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mortalité de l'âme ; et il lui est arrivé plus d'une fois d'émettre sur la même question des opinions contradictoires. C'est pourquoi toutes les sectes se le disputent : les uns en font un athée, les autres un superstitieux.
C'était en réalité un sceptique, dans la plus noble acception du mot, c'est-à-dire un chercheur, un penseur épris des grands problèmes et qui souffre de ne pouvoir leur trouver une solution. L'infini malgré lui le tourmente, et il revient très souvent sur ces questions capitales dont l'esprit ne peut se détacher une fois qu'il s'y est laissé prendre. Il serait trop long d'indiquer tous les passages qui témoignent de ses hésitations ; laissez-moi seulement vous rapporter une des pages les plus significatives où il a le plus clairement développé ses idées sur la destinée humaine.
C'est au sixième livre des Annales. Après avoir parlé des prédictions faites à Tibère par un astrologue qui lui promettait l'empire^ Tacite ajoute : « Ces exemples et d'autres semblables me font douter si les choses humaines sont réglées par des lois éternelles et une immuable destinée, ou si elles roulent au gré du
hasard. Les plus sages parmi les anciens et leurs modernes sectateurs professent sur ce point des doctrines opposées. Beaucoup sont imbus de Topinion que notre commencement, que notre fin, que les hommes, en un mot, ne sont pour les dieux le sujet d'aucun soin, et que de là naissent deux effets trop ordinaires : les malheurs de la vertu et les prospérités du crime. D'autres subordonnent les événements à une destinée ; mais, indépendante du cours des étoiles, ils la voient dans les causes premières et Tenchaînement des faits qui deviennent causes à leur tour. Toutefois, ils nous laissent le choix de notre vie ; mais, ajoutentils, ce choix entraîne, dès qu'il est fait, une suite de conséquences inévitables. D'ailleurs, les biens et les maux ne sont pas ce que pense le vulgaire : plusieurs semblent accablés par l'adversité sans en être moins heureux, et un grand nombre sont malheureux au sein de l'opulence, parce que les uns supportent courageusement la mauvaise fortune, ou que les autres usent follement de la bonne. Au reste, la plupart des hommes ne peuvent renoncer à l'idée que le sort de chaque mortel est fixé au
moment de sa naissance; que, si les faits démentent quelquefois les prédictions, c'est la faute de Timposture, qui prédit ce -qu'elle ignore; qu'ainsi se décrédite un art dont la certitude a été démontrée, et dans les siècles anciens et dans le nôtre, par d'éclatants exemples (i). »
Comme vous le voyez. Tacite essaye vainement d'arracher le libre arbitre à la mystérieuse puissance de la fatalité. Cette idée que les hommes choisissent une fois pour toutes la voie qu'ils suivront ensuite nécessairement me rappelle certaine thé'orie de Schopenhauer, qui place la liberté dans le caractère de l'homme et non dans ses actions, dans Vesse et non dans Voperari, Mais il vaut mieux opposer au fatalisme de Tacite les belles considérations que Bossuet a placées à la fin de son Discours sur l'histoire universelle.
« Ce long enchaînement des causes particulières qui font et défont les empires dépend des ordres secrets de la divine Providence... Ne parlons plus de hasard ni de fortune, ou
(l) -4««., VI, 22.
parlons-en seulement comme d'un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à Tégard de nos conseils incertains est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c'est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte, tout concourt à la même fin, et c'est faute d'entendre le tout que nous trouvons du hasard ou de l'irrégularité dans les rencontres particulières. »
A y regarder de près, ces deux explications ne sont pas aussi opposées qu'on pourrait le croire. Pour Tacite comme pour le précepteur du Dauphin la difficulté était de concilier avec la liberté humaine « ces ordres secrets », d'où dépendent les événements. Bossuet a essayé de la résoudre dans un ouvrage spécial, le Traité du libre arbitre, mais il ne s'est pas flatté d'y avoir réussi, et il conclut en recommandant de tenir fortement les deux bouts de la chaîne. Tacite n'a pas vu le problème avec la même netteté, mais on doit lui savoir gré d'avoir fait une place à la liberté humaine et d'avoir reconnu que la volonté peut tirer parti de la mauvaise fonune. Il faut aussi lui pardonner d'avoir
ajouté foi aux présages et à la divination. Du moment qu'on croit à la fatalité, rien de plus naturel que de chercher à connaître ce qui est réglé d'avance : cela ne change rien au cours des événements, mais lorsqu'ils sont prévus, on peut s'y préparer et en amortir le choc. Aussi Tacite est-il très attentif à noter les phénomènes extraordinaires qu'on a coutume de regarder comme des manifestations de la puissance divine. La confusion que nous venons de remarquer dans l'exposé de ses principes se reproduit dans l'appréciation des faits. Suivant qu'il est plus ou moins frappé de l'impuissance des combinaisons humaines, il attribue au destin ou aux efforts de l'homme le résultat de ses entreprises. Quelques exemples suffiront, j'espère, pour justifier cette observation.
Tacite se demande d'abord jusqu'où s'étend l'intervention de la puissance divine, mais il ne doute pas de son efficacité. Au commencement des Histoires, après avoir indiqué sommairement les forfaits et les catastrophes qu'il va décrire, il s'écrie : « Non, jamais plus horribles calamités du peuple romain, ni plus justes arrêts de la puissance divine ne prouvèrent au
monde que, si les dieux ne veillent pas à notre sécurité, ils prennent soin de notre vengeance (i). »
Dans le même ordre d'idées, il dit au second livre, en parlant des armées d'Othon et de Vitellius : « Comment auraient-elles déposé les armes ? C'était toujours la colère des dieux, la rage des hommes, le besoin du crime qui les poussaient à la discorde (2). »
Après avoir raconté ailleurs les miracles de Vespasien, qui rendit la vue à un aveugle et guérit la main d*un paralytique, il ajoute d'un ton convaincu : « Ces deux prodiges, des témoins oculaires les racontent encore aujourd'hui que le mensonge est sans intérêt (3). »
Tacite rapporte un peu peu plus loin, avec une complaisance évidente, les prodiges qui annonçaient la prise de Jérusalem : « On vit des bataillons s'entrechoquer dans les airs, des armes étinceler, et des feux, s'échappant des nues, éclairer soudainement le temple. Les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, et une voix
(i) HisUyi, 3.
(2) Hist.y II, 38.
(3) Hist.yiWy 81.
plus forte que la voix humaine annonça que les dieux en sortaient; en même temps fut entendu un grand mouvement de départ (i). »
A côté de ces prodiges certains, il en est d'autres que Tacite regarde comme douteux ou du moins comme susceptibles d'une double interprétation. Ainsi, au récit des signes merveilleux qui présageaient la chute de Vitellius, il ajoute des réflexions qui montrent que les dieux n'avaient pas besoin de s'en mêler : « Le premier des phénomènes sinistres, c'était Vitellius . lui-même, sans connaissance de la guerre, incapable de prévoyance..., réduit à questionner sans cesse, et, à chaque nouvelle,
(i) Hist.y V, i3. « Peu de Juifs, ajoute Tacite, s'effrayaient de ces présages ; la plupart avaient foi à une prédiction contenue, selon eux, dans les anciens livres de leurs prêtres, que TOrient prévaudrait, et que de la Judée sortiraient les maîtres du monde, eo ipso tempore fore ut valesceret Oriens profectique Judœa rerum potirentur. » Pour Tacite aussi bien que pour Suétone (Vespas.y 4) et pour Josèphe {Bell, Judate, VI, 5), qui rapportent cette prédiction à peu près dans les mêmes termes, ces mystérieuses paroles désignaient Vespasien et Titus. Bossuet (Hist. univ,, 2^ partie, io)a victorieusement ritabli le sens de cette prophétie.
pàlissant,perdantcontenanceets'enivrant(i).»
De même l'historien paraît partager les sentiments de Galba, qui se rendit au camp des prétoriens pour faire connaître l'adoption de Pison, malgré des présages peu rassurants : « Il méprisait ces phénomènes, dit-il, comme l'œuvre du hasard, ou peut-être telle est la force de la destinée que, même averti, on ne songe pas à la fuir (2). » C'est ainsi que, dans les Annales^ il fait tomber Varus « sous le destin et la force d'Arminius^fatoet viAr^ minii. »
Enfin, il y a des prodiges qui sont nuls et non avenus aux yeux de Tacite ; tels sont ceux que Ton avait regardés comme des signes avant-coureurs de la chute de Néron, (c Des prodiges nombreux furent vus dans ce temps... Une femme accoucha d'un serpent; une autre fut tuée par la foudre dans les bras de son mari ; le soleil s'éclipsa tout à coup, et le feu du ciel tomba dans les quatorze quartiers de Rome. Mais ces phénomènes
(i) Hist., III, 56.
(2) Hist., I, 18.
annonçaient si peu l'intervention des dieux, qu'on vit se prolonger encore bien des années le règne et les crimes de Néron (i). »
Tacite ne semble pas avoir beaucoup plus de confiance dans les signes précurseurs de Tavènement de Vespasien : « Qu'une loi secrète révélée par des prodiges et des oracles ait destiné l'empire à Vespasien, nous l'avons cru après son élévation (2). ))
Faut-il croire après cela que Tacite ait voulu se moquer de nous et qu'il n'ait rapporté toutes ces fables que pour égayer son récit?
Ce serait bien mal le connaître : il est bien trop sérieux pour se prêter à une pareille mystification. Il a lui-même prévenu l'objection : (c Rechercher le merveilleux, dit-il, et amuser de fictions l'esprit des lecteurs serait trop au-dessous de la gravité de cet ouvrage. Mais il est des traditions si accréditées que je n'oserais les traiter de fables (3). » Et quel est donc celui d'entre lious qui, dans les choses dont il n'est pas bien sûr, ne change
(i) Ann., XIV, 12.
(2) Hist,, I, 10.
(3) Hist., 11,50.
pas d'opinion, suivant Timpresslon du moment et l'attitude de son interlocuteur, suivant qu'on lui présente la question sous telle ou telle face? Quand il s'agit surtout d'interpre'ter les volontés du ciel, quel. vaste champ ouvert aux fluctuations, depuis les pieuses visions de certains mystiques jusqu'aux pré- Jugés superstitieux d'un grand nombre d'incrédules !
Tacite était de bonne foi, mais ondoyant et divers, comme le sont tous les hommes dont les convictions ne reposent pas sur une ferme assiette. Il n'avait pas réussi à se débarrasser des entraves du paganisme et, faute de mieux, restait attaché aux croyances nationales, jugeant plus discret et plus respectueux de croire aux œuvres des dieux que de les approfondir : « Sanctius ac reverentius est visum de actis deoriim credere quant scire (i). » Il ne se fait pas garant de toutes les merveilles qu'on leur attribue et tient à ce sujet le même langage que Tite-Live : « Je n'ai dessein, ditil en parlant du culte d'Ulysse, adoré chez les
(i) Germ,, 34.
Germains, ni d'appuyer, ni de combattre ces assertions ; chacun peut à son gré les rejeter ou les croire (i) » Que l'on croie, disait Titelive dans sa préface, ou qu'on ne croie pas à la fondation mira^culeuse de Rome, cela m'est assez indifférent : non in magnoponam discrimine.
Ce ton dégagé, inspiré par la tolérance, n'a pas lieu de nous étonner ; ce qui doit plutôt nous surprendre, c'est ce reste d'attachement à des croyances surannées et ridicules de la part d'esprits si cultivés.
Pour le comprendre, il faut se rappeler que pour les Romains le patriotisme et la religion se confondaient dans un même sentiment. Le culte était la première institution de la cité; y porter atteinte, c'était ébranler les fondements de l'Etat et commettre un crime de lèse-majesté envers le grand pontife, qui était en même temps chef de l'empire. Ceci nous explique pourquoi Tacite s'est montré si dur à l'égard des Juifs et des chrétiens, qui apportaient à Rome une religion nouvelle dont la
(i) Germ., 3.
première loi était de condamner tous les autres cultes : un seul Dieu tu adoreras, Deum unum adorabis. Le gendre du pacifique Agricola avait des raisons particulières de ne pas goj^ter rhcroïsme des martyrs. Il n'avait pas de vocation pour ce genre d'obstination, et comme il avait eu le courage de se survivre à lui-même, nostri superstites fuimiis ^ il devait blâmer ceuxqui sacrifiaient leur vie pour confesser leur foi. Ils entraient évidemment dans la catégorie de ces esprits mal pondérés qui cherchaient à s'illustrer par une mort éclatante, mais inutile. Ajoutez à celalespréjugés de son siècle, qui regardait les chrétiens comme des ennemis du genre humain. Ne prenant aucune part aux fêtes et aux réjouissances officielles, ces adorateurs austères d'un Dieu crucifié avaient l'air de s'affliger de la félicité publique. Ils vivaient à l'écart et se consolaient entre eux sous le regard du Dieu fait homme. Ils marchaient avec assurance dans la voie de ses commandements et se réjouissaient de souffrir pour lui, foulant aux pieds tout ce que le monde estime et n'ayant de goût que pour les choses du ciel. Voilà des sentiments qui ne
pouvaient être compris de Tacite, lui qui trouvait déjà que la plupart des philosophes étaient des fainéants qui aimaient à se parer d'un nom fastueux pour déguiser leur paresse (i). Aussi après l'incendie de Rome, lorsque, pour donner le change à Topinion publique, Néron fait périr au milieu des plus cruels supplices ces hommes, détestés pour leurs abominations, et que le vulgaire appelle chrétiens, lorsqu'il les fait brûler comme des flambeaux pour éclairer ses fêtes. Tacite déclare-t-il qu'après tout ils étaient coupables et méritaient les dernières rigueurs, adversus soutes et novissima meritos. Il regrette seulement qu'on les immole, non au bien public, mais à la cruauté d'un seul (2).
Tacite ne nous dit pas quelles étaient ces abominations dont les chrétiens se' rendaient coupables et qui le mettaient si fort en colère. C'était sans doute avec la prétendue haine du genre humain les mêmes infamies qu'il attribue aux Juifs, lorsqu'il les accuse de s'aban-
(i) Hist., IV, 5.
(2) Ami., XV, 44.
Gcjfele
donner entre eux à une licence de mœurs effrénée. Ceux-ci d'ailleurs offraient à ses yeux ce trait commun avec les chrétiens d'avoir pour les leurs un attachement invincible et pour le reste des hommes une haine implacable. Bien qu'il leur prête des superstitions ridicules, comme le culte de l'âne, Tacite avait sur les Juifs et sur leurs croyances religieuses des renseignements favorables qui auraient dû le faire réfléchir avant de les livrer «^ l'exécration publique. « Les Juifs, dit-il au V« livre des Histoires, croient immortelles les âmes de ceux qui périssent dans les combats ou dans les supplices... Ils ne conçoivent Dieu que par la pensée et n'en reconnaissent qu'un seul : Judœi mente sola^ unumque numen intelligunt... Ce Dieu est souverain, éternel, à l'abri du changement et de la destruction.
Ils ne souffrent aucune effigie dans leurs villes, encore moins dans leurs temples. Point de statues ni pour flatter leurs rois, ni pour honorer les Césars (i). »
Comment Tacite ne s'est-il pas laissé gagner
(i) Hist , V, 5.
parla sublimité d'une doctrine qu'il reproduit en si beaux termes ? La question était nettement posée. Il se trouvait en présence de deux systèmes absolument contradictoires. Il fallait choisir entre le Dieu-Etat et le Dieu- Homme, entre Tégoïsme national, incrusté dans la religion politique de l'ancienne Rome, et la charité universelle, préconisée par les adorateurs du Dieu unique, du Père commun qui est au ciel. Or, notre consulaire était trop aveuglé par l'esprit de secte et trop empêtré dans les liens d'une patriotisme sans entrailles pour dépouiller le vieil homme et s'attacher à la doctrine du renoncement. Il est à moitié excusable : les préjugés de sa famille et de son pays ne lui avaient pas permis de s'adonner à la philosophie, ni d'étudier la religion nouvelle qui était venue apporter la paix aux hommes de bonne volonté. S'il n'a pas connu la vraie religion, disait Montaigne, c'est son malheur, non pas son défaut. Cette assertion est peut-être un peu hasardée, mais n'oublions pas que, pour juger équitablement les hommes, il faut se mettre à leur place et tenir compte des difficultés qu'ils ont ren-
contrées sur leur route. Soyons donc indulgents pour les anciens qui blasphèment souvent ce qu'ils ignorent, et réservons nos sévérités, je ne dis pas nos anathèmes, Dieu n'a pas besoin de nous pour châtier ceux qui le méconnaissent, réservons, dis-je, nos sévérités pour les ingrats qui, après dix-huit siècles de christianisme, tournent volontairement le dos à la lumière et traitent les choses saintes avec une sacrilège frivolité. Les insensés ! Ils se font un jeu de ruiner les croyances les plus sacrées, et ils ne s'aperçoivent pas que du jour où ils auraient intercepté toute relation entre le ciel et la terre, c'en serait fait de Tordre social. Dieu seul a le droit de commander aux hommes et le pouvoir de les maintenir dans l'obéissance. Ils ont appris qu'ils sont tous frères et participent aux mêmes droits essentiels. Si maintenant vous voulez leur faire oublier qu'ils ont un Père commun, qui leur impose des devoirs, comment les empêcherez-vous de se déchirer dans la dispute des jouissances et de retomber dans les horreurs de la barbarie ?
Si ces considérations, Messieurs, sont in-
DK TACITE 35 I
tempestives, c'est un peu la faute de Tacite. On prend insensiblement Tesprit des personnes que l'on fréquente. Or, je viens de passer quelques jours avec Tauteur des Annales^ et vous savez qu'il ne se fait pas scrupule de dire des gens tout le mal qu'il en pense. Quand il voit le triomphe du crime ou de l'insanité, son honnêteté se révolte, et, pour soulager la conscience publique, il inflige au front du coupable le stigmate de l'ignominie. Cette rude franchise n'est pas du goût de tout le monde : elle a au moins l'avantage de mettre à nu les sentiments intimes de celui qui ne peut contenir son indignation. S'il estdifficile de connaître Tacite, ce n'est pas, comme on le dit quelquefois, parce qu'il éprouve le besoin de dissimuler. Non, il a écrit à une époque où l'on pouvait dire ce qu'on pense, sous le règne de Nerva et de Trajan, deux bons princes qui, loin de s'offenser des hardiesses de l'historien, devaient trouver dans le souvenir des malheurs passés un délicat éloge du bonheur présent (i). La difficulté,
(I) Agr., 3.
comme je Tindiquais en commençant, vient d'ailleurs : elle vient du caractère même de Tacite, de son état d'âme inquiet et compliqué. Vivant dans un siècle qui avait perdu son équilibre et sa foi en l'avenir, il se ressent du trouble où se débattaient les meilleurs esprits, et de rincertitude qui s'étendait à toutes les questions. Il a fait de vains efforts pour satisfaire sa légitime curiosité dans Tordre des faits aussi bien que dans Tordre des idées.
En politique, il est partagé entre la résignation au mal présent et le regret des vertus antiques; en philosophie, il a vainement essayé de concilier la liberté avec le destin; en religion, même incertitude, il ne sait pas au juste si les dieux s'occupent des hommes, et il se réfugie à tout hasard dans le temple à demi ruiné de la vieille religion romaine.
Il doute, mais il cherche à se renseigner et prend au sérieux les prescriptions de la loi morale. C'est en somme un homme très estimable, un fidèle témoin de son temps et un moraliste qui fait effort pour résoudre le problème de la destinée, un historien et un penseur. Il y a double profit à l'étudier, et pour la
Digiti;
connaissance des faits qu*il raconte, et pour les réflexionsquiles commentent et lesexpliquent. On est vivement inte'ressé par la prodigieuse activité de cet esprit toujours en éveil, et par le sentiment de profonde honnêteté qui éclate dans le plus grand nombre de ses jugements.
Il n'est pas jusqu'à son trouble et à ses hésitations qui n'ajoutent un certain charme mélancolique à la lecture de ses ouvrages. On regrette seulement qu'un si noble esprit n'ait pas connu les lumières de l'Evangile, qui avait déposé un germe de vie nouvelle dans ce vaste empire qui a succombé sous le travail de décomposition morale qu'il a si fortement décrit. Si, moins engagé dans les luttes et dans les préjugés de son siècle, il avait eu assez de loisir et de liberté d'esprit pour étudier la vraie religion, il aurait trouvé dans le christianisme qu'il a calomnié le remède à ses maux, un éclaircissement pour ses doutes, et une confirmation de ses espérances en la justice éternelle. Les désordres, au lieu de le scandaliser, auraient affermi sa foi en la Providence, qui ne peut laisser au mal Iç triomphe définitif et se réserve de rendre à chacun
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