TACITE 3-2 I
diam {i). » De même, au sujet de Tincendie* de Rome sous Néron, il dit : « Le hasard ou peut-être la méchanceté du prince (l'une et l'autre opinion ont leurs autorités) causèrent le plus grand et le plus horrible désastre que Rome eût jamais éprouvé de la violence des flammes (2). »
Tacite n'a donc rien négligé pour assurer l'exactitude des faits qu'il rapporte : sa véracité est au-dessus du soupçon. Mais ce n'était là qu'une partie de sa tâche. Il ne raconte pas pour le plaisir de raconter : il veut instruire, et par une pénétrante analyse mettre en pleine lumière les mobiles les plus cachés des actions humaines. Il les saisit en quelque sorte à leur naissance, au moment où elles se forment dans la conscience des personnages qu'il met en scène. « Il découvre les intentions sous les paroles , les desseins sous les actes, l'homme sous le rôle ; son impitoyable sagacité le dispute avec la dissimulation des Césars , et , si reculées que soient leurs
(i) Ann ,1, II.
(2) Ann. y xv, 38.
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retraites , il sait y pénétrer (i). » Il avait éprouvé, SOUS Domitien, ce qu'il y a d*extrêine dans la servitude, et longuement médité sur l'affaissement des caractères et les bassesses de la conscience qui transige avec le devoir pour ne pas déplaire et renonce à Thonneur pour conserver la vie. Il avait vu à l'œuvre les exécuteurs des sinistres fantaisies du tyran qui, non contents de trancher la tête à ceux qui ne pensaient pas comme lui, brûlèrent au milieu du Forum les monuments de leur génie, croyant sans doute étouffer dans les mêmes flammes et la voix du peuple romain et la liberté du sénat et la conscience du genre humain (2). Tacite avait gardé de ces lâches capitulations et de ces horribles scènes un souvenir ineffaçable. Aussi faut-il voir avec quelle implacable âpreté il démasque la cruauté des délateurs, l'hypocrisie des courtisans, la complicité du sénat et l'indifférence du peuple ! Ses peintures sont si sombres et
(i) D. Nisard, Les quatre grands historiens latins^ p. 274.
(2) Agr,j 1.
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son réquisitoire si accablant pour ses contemporains qu'on Ta accusé de calomnier rhumanité. Mais, comme Ta remarqué Burnouf, « Tacite ne dénigre pas, il fait justice : il obéit à la loi de. son sujet plutôt qu'au penchant de son esprit. » Il a été le premier à se plaindre de n'avoir à rapporter que des ordres tyranniques, des accusations intéressées, des amitiés indignement trahies, d'injustes supplices, monotone et fatigante uniformité de crimes et de malheurs (i). Il aime à louer le bien quand il le rencontre et ne ménage pas son estime à ceux qui ont souffert pour la )ustice. Sa haine pour le vice ne l'empêche pas de reconnaître quelques bons sentiments chez les plus grands coupables. Leur malheur le désarme, et il éprouve un sentiment de pitié en les voyant tomber de si haut. Peu de capitaines, dit-il en parlant de Vitellius, gagnèrent l'aflection des soldats par leur mérite au même degré que lui par la lâcheté; toutefols, son âme était simple et sa main libérale, deux qualités qui tournent en ruine à qui n'y
(i) Ann., IV, 33.
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garde pas de mesure... Il importait, sans doute, à la république que Vitcllius tombât ; mais ceux qui le trahirent pour Vespasien ne peuvent se faire un mérite de leur perfidie.
Galba l'avait déjà éprouvée (i).
Il n'était pas facile de garder la mesure et de ne pas se laisser entraîner par l'indignation dans la peinture des vices et des misères de Rome sous les Césars. Désireux d'être impartial avant tout, Tacite porte son attention sur tous les points à la fois et craint de ne pouvoir rendre toute sa pensée. Les idées se présentent en foule à son esprit, et pour ne rien perdre, il les entasse dans une phrase aussi compréhensive que sa pensée, et où il y a souvent plus de sens que de mots. Son style est tendu comme son esprit. De là celte concision énergique qui produit parfois sur nous le même effet que l'obscurité, parce que nous n'avons pas l'intuition aussi rapide que Tacite. Il faut avouer aussi que sa pénétration dégénère parfois en subtilité, et l'on est excusable de ne pas saisir toutes ses finesses.
(i) Hfs/., III, 86.
Mais cette obscurité est plus nuisible à Tagrément du lecteur qu'à la gloire de Técrivain : elle ne provient pas d'un manque de clarté dans l'esprit, mais plutôt de l'impossibilité de tout dire à la fois. C'est un. embarras que ne connaissent pas ceux qui n'ont pas besoin de penser pour avoir quelque chose à dire. On peut donc reprocher à Tacite de pousser parfois trop loin ses analyses et de vouloir tout expliquer ; mais on n'a pas le droit de l'accuser de malveillance. La sincérité de ses jugements égale l'exactitude de ses récits.
Il a apporté tant de soin à la composition de ses ouvrages et doué d'une vie si intense les personnages qu'il ressuscite avec sa puissante imagination qu'on serait tenté de croire qu'il n'a eu d'autre but que de faire une œuvre d'art. Ce serait se méprendre étrangement sur ses intentions. Tacite est avant tout préoccupé de donner un enseignement moral, et comme peu d'hommes sont capables de distinguer par eux-mêmes ce qui avilit de ce qui honore (i), il veut les instruire par des exemples
(i) Ann., IV, 33.
et essayer de restaurer dans les âmes la notion de rhonnête, émoussée par une trop longue oppression. C'est un grand peintre, le plus grand de l'antiquité, nous dit Racine, mais c'est aussi, nous dit Bossuet, le plus grave des historiens. Il prenait la vie au sérieux et regardait comme oiseuse la connaissance qui ne tourne pas à l'action; d'où tant de conseils pratiques et d'exhortations au bien qu'il a semées dans ses écrits. « C'est plutôt un jugement, comme dit Montaigne, que déduction d'histoire ; il y a plus de préceptes que de contes ; ce n'est pas un livre à lire, mais à étudier et apprendre; il est si plein de sentences qu'il y en a à tort et à droit; c'est une pépinière de discours éthiques et politiques, pour la provision et ornement de ceux qui tiennent quelque rang au maniement du monde (i). »
Tacite a plus de confiance dans cette morale en action que dans les spéculations des philosophes pour lesquels il avait d'ailleurs peu d'estime. (N'a-t-il pas raconté qu'il avait en-
(i) Montaigne, Essais, liv. m, ch. 8.
tendu Agricola s'accuser d'avoir conçu pour la philosophie un goût plus vif qu'il ne convient à un Romain (i) ?) Les lois elles-mêmes ne sont, à ses yeux, qu'un moindre mal ; inconnues dans l'innocence des sociétés primitives, c'est l'abus de la force qui les a rendues nécessaires. Elles sont impuissantes, si elles ne sont appuyées par les mœurs. Elles sont même parfois dangereuses : interprétées par les délateurs, elles étaient devenues sous Tibère un fléau comme autrefois les vices, ut antea flagitiisy sic legibus laborabatur (2). L'exemple des princes est plus efficace que les lois. Vespasien, par sa sobriété, fit plus pour remettre en honneur la simplicité antique que la crainte des lois et des châtiments (3). Tacite avait remarqué que les plus mauvais princes avaient soin de couvrir leurs cruautés des prétextes les plus honnêtes et de recourir à la raison d'Etat, à la loi de majesté pour justifier leurs attentats les plus odieux. C'est pourquoi il attache nioins d'importance
(i) Agr., 4.