LA RÉFORME DF. LA MUSIQUE D ÉGLISE
amorce ou comme une pointe mélodique 1 , toujouis étroitement liée au reste de la composition en forme de chœur.
Enfin le Motu proprio réduit avec raison la place et le rôle usurpé par les instruments. L’orgue même est invité à la discrétion; les préludes et les intermèdes sans tin lui sont interdits, et pareillement l’emploi d’un style trop souvent étranger soit à sa propre nature, soit à l’esprit de cette musique vocale qu’il est fait pour accompagner, mais pour accompagner seulement. Quant aux autres instruments, l’usage en est restreint à des cas particuliers, sous la réserve de permissions expresses, et nous pouvons espérer que le violon et le violoncelle, la flûte, le hautbois et la harpe même, nous prodigueront moins, aux jours d’hymen, de deuil ou de prière, leurs amoureuses, douloureuses et pseudo-mystiques effusions.
Voilà les conditions faites à la musique moderne, afin qu’elle soit d’église. Encore une fois, elles la règlent et la contiennent, mais elles sont loin de l’étouffer. Elles consistent dans une conformité qui n a rien de servile, à l’idéal du plain-chant et du chant palestinien. Or, de ce double idéal, la musique liturgique peut vivre avec honneur, avec profit même, aujourd’hui, demain et toujours. Elle peut créer des chefs-d’œuvre avec et pour une voix seule, avec et pour de nombreuses voix. N’estce pas une délicieuse oraison que les Laudes à la Vierge , écrites par Verdi sur des vers de Dante pour quatre voix
i. « Accenno o spunto melodico. »
ETUDES
sans accompagnement? Notre pays possède une très noble école d’art, la Schola cantorum, dont les maîtres, et les élèves mêmes, savent trouver dans la mélodie grégorienne et dans la polyphonie classique de pures et vraiment religieuses inspirations. Certain Regina cœli, dont l’auteur est une jeune hile, M 1Ic Blanche Lucas, en fournirait une preuve charmante.
On ne saurait assez conseiller à la moderne musique d’église de s’engager en ce double chemin. Il peut la conduire à des sources inconnues, ou plutôt oubliées, et si riches, que l’autre musique même, la musique profane, en recevra comme la surabondance et le rejaillissement. Elle a déjà connu ces participations heureuses. On rappelait tout à l’heure que le Wagner de Parsifal s’était souvenu de Palestrina. Mais dès les premières notes de ce même Parsifal, dans l’étrange, vaste et lente mélopée où la mesure se fond en quelque sorte dans le rythme, il serait aisé de reconnaître aussi quelque vague influence de l’esprit ou du génie grégorien.
Que cet esprit et l’esprit palestinien, qui n’est pas moins bienfaisant, se répondent et se concilient. Nous avons besoin de leur secours et de leur concours. Qu’ils nous rendent les biens que nous avons perdus : la mélodie d’une voix seule et l’harmonie de plusieurs voix, la richesse des rythmes, la diversité des modes, tous les éléments, toutes les beautés que la musique vraiment d’église possède en propre et qui, passant dans l'autre musique, sauront le mieux la renouveler et l’enrichir. Alors une réforme, qui ne devait être que liturgique,
LA RÉFORME DE LA MUSIQUE d’ÉGLISE 23 ?
étendra plus loin ses bienfaits, et l’art chrétien, une fois encore, aura servi la cause et la gloire de l’art universel.
Il ne triomphera pas sans peine, ayant à vaincre le mauvais goût aidé par le mauvais vouloir, mais il triomphera. Les instructions pontificales prévoient des objections et des résistances. Elles répondent aux unes et n’admettent pas les autres.
Ni dans l’ordre des sentiments, ni dans celui des faits, on nés aurait chercher de raisons ou d’excuses; la passion, pas plus qu’une « ignorance honteuse », ne se peut désormais alléguer. Restaurée en France par M. Charles Bordes, qui n’en sera jamais trop remercié, la polyphonie palestrinienne a conquis le respect et même l’admiration générale. Ses chefs-d’œuvre, publiés de nouveau, ne sont pas seulement à la disposition, mais au goût de tout le monde. Quant au chant grégorien, il était, en d’autres temps, « devenu méconnaissable, ses livres ayant été corrigés, altérés, tronqués. Mais les études longues et attentives qu’y ont apportées des hommes remarquables, qui ont bien mérité de l’art sacré, ont changé la face des choses ».
Ces « hommes remarquables », vous les avez reconnus avant que nous les ayons nommés. Artistes, savants, — et nous taisons le reste de leur mérite, — ils comptent parmi les meilleurs, les plus grands que les maîtres de l’heure, de l’heure trouble où nous sommes, aient dépouillés et proscrits. Voici qu’un pouvoir supérieur à celui qui ne peut frapper que le corps, rappelle leur esprit de l’exil. Hors de France, pour la France et pour
toute la chrétienté, leur œuvre se consomme ; les livres, les manuels, sont tout près d’ètre achevés, et dès qu’ils le seront, la musique d’église restituée empruntera sa règle principale et sa beauté la plus pure à l’idéal bénédictin.
Intérêts, préjugés, routine, tout finira par céder aux vertus fraternelles du plain-chant et du chant alla Palestrina. « D’abord la nouveauté produira de l’étonnement chez plusieurs; on trouvera peut-être mal préparés quelques-uns des maîtres de chapelle et des directeurs de chœur ; mais peu à peu la chose prendra d’elle-méme, et dans la parfaite correspondance de la musique aux règles liturgiques, tous découvriront une beauté et une bonté qui leur avaient échappé tout d’abord. » Le plain-chant apparaîtra « doux, suave, très facile à apprendre ». Et quant à la polyphonie classique, pour nous répondre de son destin, il suffirait au Souverain Pontife d’invoquer l’expérience et les souvenirs personnels qu’il daignait nous rappeler un jour. La première fois que, dans son diocese, transformé par ses soins, sous la direction de Don Lorenzo Perosi, les fidèles de Saint-Marc entendirent de nouveau les accords trop longtemps oubliés de Palestrina, la messe à peine achevée, ils se pressèrent autour du cardinal Sarto et de son maître de chapelle, en murmurant avec émotion : « Siamo incantati. » Mais, le dimanche suivant, l’œuvre, encore mieux connue et peut-être aussi mieux exécutée, les jeta dans de plus vifs transports. « Siamo innamorati, » s’écrièrent-ils. Le charme s’était changé
en amour.
LA RÉFORME DE LA MUSIQUE d’ÉGLISE 2?9
Cet amour, le Saint-Père fait plus que 1 escompter : il le réclame, comme le complément nécessaire et la perfection de l’obéissance. « Quand l’amour, dit-il, entre dans l’accomplissement du devoir, tout se fait avec plus d’entrain et avec un fruit plus durable. » Aussi bien, il s’agit ici d'un immédiat et rigoureux devoir. Hormis un délai de tolérance, accordé par une décision plus récente à la nécessité d’achever la publication des éditions grégoriennes, les instructions pontificales ne permettent pas d'attendre. Elles ne permettent pas non plus de discuter : elles ne donnent pas des avis, mais des ordres, et, suivant une formule qui les résume, elles constituent « le code juridique de la musique sacrée ».
Autant que l’objet et l'esprit d’un si grand changement, elles en indiquent les moyens et jüsqu’a la sanction. Désormais, dans l’enseignement des séminaires et des instituts ecclésiastiques, une part importante sera faite à la musique religieuse; les jeunes clercs devront être partout formés non seulement a la connaissance théorique, mais à la pratique et à l'exécution du chant grégorien et de la polyphonie palestinienne. Auprès du plus grand nombre d’églises possible, des Scholcv cantorum seront fondées ou rétablies, afin d'assurer le recrutement et l'éducation des chanteurs, ainsi que la tradition des chefs-d’œuvre anciens, afin de favoriser aussi la composition d’œuvres nouvelles conformes à l’idéal d’un art vraiment religieux. Enfin, — et cette prescription, qui n’est pas la moins importante, ne sera pas non plus la moins efficace, — pour garantir la pureté musicale de la liturgie, les évêques sont tenus, s’ils ne
l’ont déjà fait, « d’établir dans leurs diocèses des commissions spéciales composées de personnes vraiment compétentes en matière de musique sacrée : ces commissions auront charge, dans les formes qui paraîtront les plus convenables, de veiller sur la musique qui sera exécutée dans les églises. »
Il semble bien, comme nous le disions plus haut, que les artistes chrétiens aient le droit d’ètre heureux et le devoir d’ètre reconnaissants. Ils attendaient beaucoup du nouveau pontife : il leur a donné davantage. C’est à eux maintenant, à eux tous, d’user de ses dons et de montrer qu’ils ne les ont pas reçus en vain. Une grande réforme est ordonnée et définie : il n’y a plus qu’à l’ac-
A Dom Laurent Janssens, O. S . B.
Recteur du collège Saint-Anselme sur l’Aven tin.
Rome, avril 1904.
refleurir dans Rome une illustre mé¬
moire. Saint Grégoire a reçu dans sa patrie des honneurs extraordinaires, qui ne sont au-dessus ni de sa sainteté ni de son génie. Le Souverain Pontife avait convié les savants, les artistes, à venir glorifier un de ses plus admirables prédécesseurs. Les politiques euxmêmes — si les politiques du jour prenaient de semblables soucis — auraient pu se joindre à nous et saluer en saint Grégoire un incomparable conducteur des hommes et des nations. Pie X a voulu plus encore, et que son hommage personnel résumât, surpassât tous les autres. Une messe pontificale'et grégorienne, dans Saint- Pierre, a couronné les travaux du congrès. Ce furent de nobles fêtes : fêtes de science, d’art et de foi, fêtes latines aussi et vraiment romaines. Saint Grégoire— et son nom, qui veut dire vigilant, est synonyme de son titre, — ne fut-il pas, en quelque sorte, le dernier des
ETUDES
consuls, et le plus grand, puisqu’il mérita d’ètre appelé « le consul de Dieu »?
Durant des jours trop vite écoulés, nous n’avons entendu parler que de lui, nous n’avons entendu chanter que selon lui. Il a fait le sujet de toutes les lectures et de tous les discours, de toutes les causeries et de tous les débats, de toutes les pensées, de tous les souvenirs, voire de tous les rêves. On n’a pas meme effleuré la question — traitée naguère par M. Gevaert et décidée par lui seul contre la tradition - de savoir si la révision et la coordination des mélodies liturgiques est l’œuvre de Grégoire le Grand ou de ses successeurs. Les bénédictins n’ont donc pas eu besoin de produire une fois de plus, pour la défense du pontife qui fut leur frère, des arguments qui semblent peremptones. Ce n’est pas ici le lieu de les rappeler. Suivons plutôt, en un pareil sujet, le conseil de Dante .
Sur d’autres points : détails d’interprétation et d'exécution, problèmes de paléographie, nuances de notation ou de rythme, certaines dissidences, qui séparaient les érudits,’ont paru s’atténuer. L’unanimité n'a pas ete loin de s’établir, et, comme le remarquait avec esprit le président du congrès, Me r Duchesne, pas une fois au cours des discussions sur la mélodie grégorienne, tarmonie ne fut troublée entre les grégoriens.
Et puis, et surtout, dans une assemblée aussi nombreuse, aussi diverse, chacun a loué dignement celui que chacun, artiste ou théologien, professeur ou moine,
T MPI* ES ST O VS GRÉGORIENNES DANS ROME 2q3
peut re'clamer comme sien. L’encyclique Jucunda sane, publiée quelques jours avant les cérémonies commémoratives, nous a donné de saint Grégoire un portrait vigoureux et délicat. Pas un trait de cette complexe figure n’y était omis. On y reconnaissait à chaque page le grand homme d’État et le pontife saint, le docteur et le défenseur de l’Église, l’apôtre infatigable et le diplomate consommé. On sait — saint Grégoire l’a rappelé lui-même — ce qu’était Rome à l’époque de son avènement : « Un vieux navire à demi réduit en pièces, qui faisait eau de toutes parts et dont chaque jour, sous l’assaut de la tempête, les planches pourries annonçaient en gémissant le naufrage. » Cette nef en péril, saint Grégoire ne Ta pas remise à flot pour un moment, pour un siècle, mais pour toujours. Il a sauvé Rome, et l’Italie avec elle, de calamités sans nombre : de l'inondation, de la famine, de la peste, de l’invasion des Barbares; tantôt de la tyrannie des empereurs de Byzance, tantôt de leur négligence et de leur mépris. Avec la même ardeur et le même succès, il défendit la foi contre les hérétiques, et, contre l’usurpation des patriarches de Constantinople, il soutint la primauté du siège de Pierre.
Son œuvre s'étend encore plus loin. L’ancienne humanité s'écroulait. Plutôt que d'essayer, vainement, d’en retarder la ruine, il regarde vers l’humanité nouvelle et résout d’en assurer l’avenir. Il capte pour ainsi dire les forces ennemies et les fait servir à ses prodigieux desseins. Par lui l’Angleterre commence d’être chrétienne et l'Espagne achève de le devenir. Il noue
avec le jeune royaume des Francs des liens solides et doux. Sentant l’Orient lui manquer, c’est avec l’Occident qu’il refait le monde. Et treize années lui suffisent pour le refaire, treize années d’une vie maladive, exténuée par les travaux, les veilles, la pénitence, et toujours près de quitter le corps chétif où la retenaient seuls le génie et la volonté.
L’histoire nous fait connaître le grand homme, l’homme public. Les œuvres de saint Grégoire . ses traités, sa correspondance, en révèlent un autre, au cœur humble, mélancolique et suave, d un charme parfois douloureux et toujours exquis.
On sait qu’il tenta de se soustraire par la fuite à l’honneur du pontificat, et comment il fut suivi, dénoncé, d’après la légende, par une colonne de lumière qui trahit sa retraite, et ramené — pleurant — dans Rome, pour y régner. Il ceignit la tiare avec tristesse, avec épouvante même, et jamais il ne la porta sans anxiété. Il écrivait après son élection : « J’ai perdu les joies profondes de mon repos. Je parais monter, au dehors; je suis tombé, au dedans... Je m’efforcais tous les jours de me retirer hors du monde, hors de la chair, pour voii spirituellement la joie céleste. Ne désirant et ne redoutant rien sur la terre, j’étais, ce me semble, au-dessus de tout. Mais l’orage de la tentation m’a jeté tout à coup dans les alarmes et les frayeurs; car, encore que je ne craigne rien pour moi, je crains beaucoup pour ceux dont je suis chargé...
« Je suis tellement accablé de tristesse, mande-t-il au patrice Narcès, qu’à peine puis-je parler. Les ténèbres
de la douleur assiègent les yeux de mon àme. Je ne vois rien que de triste, et tout ce qu’on croit métré agréable me paraît lamentable. Car je vois sans cesse de quel comble de tranquillité je suis tombé et à quel comble d’embarras j’ai du monter 1 . »
Parlant, dans une de nos réunions, des œuvres de saint Grégoire, Ms r Duchesne assurait que la disparition des Dialogues , des Homélies , de la Coj'respondance, ferait un vide sensible dans l’histoire de la civilisation. Si de pareils soupirs et de tels gémissements s’étaient perdus, il manquerait peut-être aussi quelque chose à Thistoire de l’élégie chrétienne et du lyrisme sacré.
Les souvenirs matériels de saint Grégoire ne sont pas nombreux à Rome. Son iconographie ne compte que des images postérieures de trop de siècles à sa vie. C’est une effigie assez banale et seulement décorative, que la statue de Cordieri, dans une des chapelles du Cœlius. Mais c’est une délicieuse figure, à la fois élégante et noble, que le Pinturicchio peignit à la voûte du chœur de Sainte-Marie du Peuple, parmi les guirlandes et les arabesques d’or. Sous la Confession de Saint-Pierre, dans les grottes vaticanes, asile de tant de merveilles, on voit encore un saint Grégoire sculpté par des mains florentines. Enfin, sur les degrés de l’autel, devant le Saint- Sacrement, objet de l’immortelle Dispute , le docteur et le pontife, ayant à ses pieds son livre des Moralia , siège sur le trône de marbre qu’on garde encore en son église du Cœlius et dont les bras s’achevaient en tètes de lion.
i. Cité par Montalembert dans les Moines d'Occident.
A la porte de la sacristie de Saint-Pierre, — et cette place ne messied pas à l’ordonnateur de la liturgie, — un autel, que rien ne distingue, recouvre les restes du grand pape. Pendant les jours anniversaires, quelques cierges y brûlaient, fidèles, et, le matin de la grand’messe pontificale, sur la modeste tombe de celui qui bientôt allait être comme le patron ou le héros des cérémonies solennelles, je me souviendrai toujours d’une humble messe basse qui sonnait doucement.
S’il est un lieu dans Rome où se respire encore, pour ainsi dire, l’àme de saint Grégoire, c’est le Cœlius. Ici fut sa maison natale'; son monastère, dédié à saint André, fut ici; une église, élevée à leur place, porte son nom. Ici les envoyés du peuple vinrent le chercher et le saisir, pour l’élever par force sur le glorieux et redoutable faîte. On accède à l’église par la via San Gregorio, qui se détache du Colisée et passe sous l’Arc de Constantin. Ce n’est point une rue, car des maisons ne la bordent pas, mais plutôt, entre le Cœlius et le Palatin, une allée de jeune verdure. Elle est presque déserte, par cette belle et déjà chaude matinée d’avril. A peine si l’on y rencontre quelqu’une de ces charrettes, peintes de couleurs vives, qui apportent de la campagne à la ville le vin des Castelli. Le paysan qui la conduit a relevé sur sa tête, pour la défendre du soleil, une vieille capote arrondie en berceau. Nous sommes au temps de Pâques. Les chevaux portent à leur harnais des houppes de laine éclatantes; le siège est garni de rameaux d’olivier, de pêcher, d’amandier, qui font au-dessus du dôme de toile une autre voûte de feuillage et de fleurs.
Une prairie monte doucement au perron de la basilique. Transformée, hélas! et déformée comme tant d’autres, elle n’a gardé que ses colonnes et son pavé de mosaïque. Mais au fond, à droite, s’ouvre un petit oratoire dallé de marbre et voûté d’or. Voilà, taillé dans le marbre aussi, doré aussi par le temps, le siège du pontife; la forme, la masse et l’aplomb de cette chaire primitive ont conservé quelque chose de la majesté romaine. A l’opposé, la muraille se creuse en une sorte d’alcôve étroite et grillée : « Ici, fatigué par les veilles et par un labeur incessant, Grégoire donnait un peu de repos à ses membres chétifs. » Modica membra, dit l’inscription latine, et de ces deux mots le français ne peut rendre la mélancolie et la débilité.
Une chapelle voisine renferme la table antique où le pontife aimait à rassembler douze pauvres et à les servir. Un jour, un treizième convive, un ange, y vint s’asseoir. L’ange a disparu, mais des pauvres sont encore là, couchés parmi les herbes. Heureusement les architectes et les savants ont épargné jusqu’ici le Cœlius. Il n’a souffert ni de l’édilité, ni de l’archéologie. Encadrés dans la baie centrale du portique, les deux palmiers de Saint-Bonaventure ajoutent leur grâce d’Orient au paysage latin. La lumière et le silence enveloppent les jardins, les vignes, les vergers, et sur la colline exquise, demeurée purement romaine, on s’attend à voir revenir l’ombre du grand Romain.
L’Aventin est également resté digne de lui. Le collège de Saint-Anselme, qu’y ont élevé les bénédictins, est peut-être le seul édifice moderne qui ne déshonore
pas les horizons de Rome. Il les regarde, il les domine, et, loin de les contredire, il s’accorde avec eux. Ici tout est grégorien : non seulement, comme au Cœlius, le paysage, mais l’esprit, le travail, les offices et les chants. Le dimanche de Pâques, à l’heure où descend le soleil, nous entrâmes dans l’église. Elle est belle, simple et forte, nue sans froideur et brillante sans ornements. Elle a, comme les vieilles basiliques dont elle est imitée, un double rang de colonnes en marbre gris, qui semblent d’argent; un plafond à poutres qui se croisent, un maître autel surmonté par un de ces tabernacles de marbre aux lignes droites et pures, dont les baldaquins de style baroque ne sont que la caricature et comme la contorsion.
Les moines chantèrent les vêpres de Pâques, puis le salut, et le charme d’un chant que depuis longtemps nous n’avions pas entendu, ne tarda guère à nous reprendre. Comme il glissait, comme il se répandait égal et doux, le chant grégorien, le « plain-chant », sur les surfaces planes et les marbres polis ! Sans compter qu’à la sobriété de leur musique les bénédictins savent assortir le reste du cérémonial sacré. Des deux côtés de l’autel, ils n’avaient disposé que peu de cierges et quelques gerbes légères; mais l’ordonnance en était harmonieuse, et des rapports subtils unissaient les lignes sonores avec les lignes de flamme et les lignes de fleurs.
L’office prit peu de temps et fit peu de bruit. Le « Bella premunt hostilia » de l’O salutaris ne déchaîna pas les fureurs militaires par où, dans nos paroisses parisiennes, aux jours de fête, ces trois mots ont coutume
de se signaler. Le Tantum ergo ne fut que celui de la liturgie, mais modulé, j’allais dire modelé par des voix qui de la forme sonore faisaient presque une forme plastique, tant elles lui donnaient de relief et de perspective. Jamais soir de Pâques ne fut plus grave et plus doux. En sortant de la chapelle où venaient de s’accomplir les rites simples et purs, devant la ville et la campagne qui s’étendaient sous nos yeux, nous pûmes nous croire déjà sur la colline où Ton adorera le Père en esprit et en vérité.
Jusqu’à la fin des fêtes grégoriennes, on ne Lui rendit pas d'autres hommages. A la Vallicella comme à Saint-Grégoire, à Sainte-Marie Majeure, au Latran ainsi qu'à Saint-Paul hors les Murs, messes, vêpres, saiuts, il n’y eut d’office que dans le style grégorien. La musique à l’église ne fut que d’église, comme si les volontés du pape avaient été déjà non seulement publiées, mais obéies.
Elles reçurent à Saint-Pierre la consécration la plus éclatante. L’effet d’une « fonction » pontificale grégorienne, sous les gigantesques voûtes, n’était pas d’avance assuré. En ces espaces infinis, mille ou douze cents voix chantant ensemble risquaient de s’entendre à peine, ou de se trop entendre. On en pouvait craindre, autant que la faiblesse, la violence ou la dureté. Le chant grégorien ne se prête pas, ou du moins ne se prête pas toujours et tout entier à ce qu’on nomme, d’un mot trivial, mais expressif, une « exécution monstre ». Quelques mélodies, les plus simples, comportent et réclament peut-être ce genre d’interprétation.
Les historiens de saint Grégoire nous ont transmis le souvenir d’unissons, que le nombre de voix, ou plutôt que les voix innombrables ont dû faire sublimes. C’est la Litania sept i/o rmis , qu’aux jours de la peste de 590, Rome pénitente et suivant les pas de son pontife, tout entière psalmodia. C’est le Regina cœli, chanté devant l’image, portée en procession, de la Vierge libérienne, avec une telle ferveur, que, suivant la légende, les anges, descendant du ciel, y auraient répondu.
Mais, à côté de ces pièces faites pour la foule, il en est d’autres, comme les Introït, les Graduels , les Offertoires, qui veulent des interprètes exercés et choisis. Par une heureuse fortune, celles-ci mêmes n’ont rien perdu de leur beauté plus fragile. La multitude des voix n’a pas forcé leur délicatesse, et, dans l’énorme vaisseau, leur parfum léger ne s’est pas évanoui.
Fidèle le premier à l’esprit, et à l’esprit intégral de ses propres commandements, le Souverain Pontife avait permis de mêler à la messe grégorienne un petit nombre de pièces polyphoniques : les unes prises dans l’œuvre des anciens maîtres, les Gabrielli et les Palestrina; une autre, la dernière, et qui ne parut pas indigne des précédentes, composée par don Lorenzo Perosi. Cela suffisait à rappeler que le Motu proprio de Pie X est une loi de grâce ainsi que de rigueur, qui définit l’esprit et le rôle de la musique moderne à l’église, mais ne va pas jusqu’à la condamner. Et même, en vertu d'un ancien privilège, à l’entrée comme à la sortie du cortège pontifical, ainsi qu’au moment de l’élévation, les trompettes, les fameuses trompettes d’argent, ont par
trois fois sonné. Il est à souhaiter qu elles sonnent toujours; à l’instant le plus mystérieux du sacrifice, quand toute bouche humaine se tait, quand le prêtre lui-même parle bas, il est beau que leur appel héroïque jaillisse tout à coup de leurs lèvres de métal. Il est encore plus désirable qu’elles sonnent autrement, c’est-à-dire autre chose qu'une marche vulgaire ou qu’une cavatine de théâtre. Et nous savons que, pour l’avenir, le Saint- Père y a déjà pourvu.
« Gregorius consul , » dit l’histoire. Un hymne de la liturgie dit aussi : « Gregoriusprcvsul, » Comme a saint Grégoire lui-même, la préséance appartint, dans la cérémonie de Saint-Pierre, au chant grégorien. Il y parut sous tous ses aspects, il y manifesta toutes ses beautés. Une fois encore on s’aperçut que, par un retour commun aux choses d’ici-bas, la plus vieille forme de la musique peut nous donner les impressions que nous demandons — parfois en vain — à l’art le plus nouveau. En un temps de polyphonie et d’orchestre à outrance, le chant grégorien nous rend les délices, depuis trop longtemps perdues, de la mélodie strictement homophone et vocale. Il restitue en quelque sorte une catégorie de l’idéal sonore : l’unisson. Admirable pai la beauté des lignes, la mélodie grégorienne l’est également par la diversité des modes ; elle l’est encore par un élément qui lui est propre : par son rythme, dont la mesure moderne peut envier la liberté, voire la fantaisie. Autant que mélodie, le chant grégorien est mélopée, vocalise même, une vocalise délicieuse d élégance, voire de caprice. Enfin il est récitatif. Jamais la
symétrie ni la carrure ne l’emprisonne ou ne l'alourdit. « Un canto che parla ; favellar in musica y » toutes les définitions de la musique oratoire ou du discours musical se vérifient et se réalisent en lui.
On a traité cet art de monotone. Est-il donc un état, un mouvement religieux de l’âme qu’il ne soit capable d’exprimer? Il a pour domaine ce que dom Pothier nommait un jour très bien « la partie affective de la prière ». Autant que méditation, il est action, passion même, et pas plus que de monotonie on ne saurait l’accuser de froideur et d'insensibilité. Certaine séquence en l’honneur de saint Grégoire, superbe d'éclat, d’enthousiasme, de lyrisme, a secoué cinquante mille auditeurs d’un frisson et comme d'un transport sacré. « Ecinentes dulcia celsaque, » y est-il dit, « nous chantons des choses douces et des choses hautes ». C’est toute la définition de l’art grégorien. Une douceur céleste s’unit, dans le verset Jnstus germinabit sicut lilium, au charme, pour ne pas dire au trouble tout moderne du rêve et de la mélancolie. En vérité, je ne sais pas un effet ou, pour parler plus largement, pas un genre, pas un ordre de l’expression sentimentale où ne puisse arriver la mélodie grégorienne. Elle y atteint par des moyens dont la discrétion n’a d’égale que la sûreté. Sur les paroles capitales du Credo : Et Homo factus est, il a suffi que l’admirable coulée sonore se fit un seul instant un peu plus suave, un peu plus lente, pour qu’aux Incarnatus les plus mystiques ou les plus pittoresques, à celui d'un Bach ou d’un Beethoven, cinq ou six pauvres notes de plain-chant n’eussent rien à envier.
Musique monotone, répètent les ennemis de cette musique. D’aucuns ne craignent pas d’ajouter : musique protestante, et le second reproche a de quoi mettre en joie les artistes et les historiens. On n’avait pas encore assimilé saint Grégoire à Luther, pour les condamner ensemble, et jusqu’ici les caractères propres de l’art grégorien : la mélodie, la vocalité et l’unisson, n’étaient pas regardés comme les signes essentiels du génie musical allemand.
S’il est au contraire un art latin et classique, un art catholique aussi, je veux dire universel, un art qui porte témoignage de l’antiquité, de la pureté, de l’unité de la foi, c’est le chant que, le matin du u avril, les voûtes vaticanes ont entendu. Ce jour-là fut de ceux que n’oubliera pas l’histoire de l’art religieux. Pour la première fois peut-être depuis des siècles, depuis la création de la polyphonie, un pape a célébré la messe pontificale à Saint-Pierre, suivant le rite — nous ne parlons que de musique — et selon l’idéal grégorien. La noble basilique a vu s’accomplir une de ces étonnantes conciliations, une de ces harmonies grandioses que Rome seule a le don de réaliser. Sous les formes et comme sous les espèces d’une musique et d’une architecture qui diffèrent l’une de l’autre au point de sembler d’abord contraires et peut-être incompatibles, deux âges, deux âmes du christianisme, plutôt que de s’opposer, se sont fondues. Loin d’écraser les simples mélodies ou de les engloutir, on eût dit que le dôme splendide s’ouvrait au-dessus d’elles pour les attirer plus haut et pour les couronner. Alors entendre et voir
fut une merveilleuse occasion de penser. Alors les sons et les formes donnèrent à chacun de nous, avec une force, une acuité sans pareille, l’idée, le sentiment, presque la sensation de ce fait extraordinaire : la tradition et la continuité de l’Église. L’ordre des temps chrétiens se développa tout entier, et quand, au moment de disparaître, le pape laissa tomber sur des milliers de fronts inclinés sa bénédiction dernière, il apparut vraiment comme le pontife, Pontifex , celui qui, sur des siècles d’art sacré, venait de jeter un pont mystérieux.
Autant qu’un mémorial du passé, la messe pontificale fut un signe, un gage de l’avenir. Dans son Motu proprio, le Saint-Père avait donné le précepte; il y a voulu joindre l’exemple. La cérémonie de Saint-Pierre marque le passage — qui ne s’est pas fait attendre — de la pensée à l’acte et du commandement à l’exécution. Rien n’a été supprimé, ou seulement diminué, de la pompe et du décor, des évolutions et des cortèges, des ornements et des mouvements qui font de Saint- Pierre, aux jours de solennité pontificale, un corps vivant et magnifique, revêtu d’habits de fête. Mais, au centre de la basilique, devant l’autel papal, où ne brûlaient que les cierges rituels, et qui ne portait pas une fleur, lorsque le Saint-Père entonna gravement les chants liturgiques et que mille voix, graves comme la sienne, lui répondirent selon les modes liturgiques aussi, alors il fut évident qu'en ce corps de marbre l’âme n’était plus la même, et que dans la musique de la prière, l’esprit de la prière venait de rentrer.
La messe peu à peu s’avançait. Les yeux baissés sur l’admirable missel qu’avaient enluminé pour lui, dans l’exil, nos moniales de Solesmes, le pape achevait la préface. Le cardinal-diacre, qui l’assistait, tourna la page du Sanctus, et le Saint-Père y vit une lyre d’or, où le Christ en croix est étendu. La miniature exquise et symbolique dut charmer et peut-être retenir un moment l’auguste regard. L’art et la foi ne pouvaient offrir de plus délicates actions de grâces au pontife dont la main ferme et douce a posé de nouveau sur la lyre l’image du Crucifié.
MUSIQUE D'ÉGLISE AU THÉÂTRE
»e sujet n’est que la re'ciproque et comme l’envers d’un autre, plus considérable, plus actuel, que nous avons abordé, pour ne pas dire attaqué déjà mainte fois, et qui s’énoncerait en termes contraires : La Musique de tliedtre à l’église. Le contre-sujet aurait, disons-nous, plus d’actualité, puisque la question de la musique liturgique vient d’être à nouveau posée et résolue par une volonté suprême, chez nous, hélas! encore mal comprise et plus mal obéie. Il serait aussi plus étendu, l’église faisant au théâtre, chez elle, une place que sur le théâtre même elle n’a jamais occupée. Mais on sait — les instructions pontificales en témoi¬
gnèrent hautement — que l’église aujourd’hui ne craint pas d’imiter le théâtre. On sait peut-être moins bien que le théâtre, toutes les fois qu’il a figuré des sujets ou des actions religieuses, n’a rien négligé pour ressembler à l’église. Il en a pris le ton ou le style avec autant de goût que de respect. Ainsi, par un échange ou plutôt par un renversement bizarre et fâcheux, la musique d’église au théâtre est d’église plus qu’à l’église même.
Sous l’apparence d’un paradoxe, cela n’est qu’une vérité de fait ou d’histoire; et c’est cela que nous voudrions, non pas en théorie, mais en fait et par l’histoire également, essayer d’établir ou de rappeler.
La reproduction dramatique et musicale d’offices ou de cérémonies religieuses — j’entends celles de notre religion — n’est pas fort ancienne. Je ne sache pas que les deux premiers siècles de l’opéra, qui sont le dix-septième et le dix-huitième, s’en soient avisés. En Italie d’abord, puis en France et en Allemagne, nous voyons alors la tragédie musicale s’inspirer de l’antiquité seule et ne chercher ses héros que parmi les Grecs et les Romains. Lully ni Rameau, Gluck ni Mozart ne pouvaient avoir l’idée, ou l’audace, de choisir un sujet chrétien, encore moins liturgique. C’est au romantisme — et au romantisme français, car Weber lui-même n’y songea pas — qu’il était réservé d’introduire non seulement le christianisme, mais l’église* dans l’esthétique de l’opéra. Et le premier exemple de cette nouveauté fut peut-être Robert le Diable (18 3 1 ).
Les deux « grands opéras français » qui précédèrent : La Muette de Portici (1828) et Guillaume Tell (1829)^ contiennent des parties religieuses, et fort belles, mais qui ne sont pas d’église. Au début du second acte de Guillaume Tell , il est un petit chœur adorable, triste et tendre comme Y Ave Maria des soirs italiens. Une cloche au loin l’accompagne, « che paia il giorno pian ger chesimuore ». Mais l'exquise prière résonne auprès d’une chapelle; elle ne nous y fait point entrer. Pour la première fois, avec Robert et Bertram qui le suit,
LA MUSIQUE D’ÉGLISE AU THEATRE
nous franchissons le seuil non d’une chapelle, mais d’une cathédrale. Dans un vestibule, qu’une simple tenture sépare du sanctuaire, Meyerbeer nous a montré « l’homme divisé contre lui-même, partagé entre la chair et l’esprit, entraîné vers les ténèbres et l’abrutissement, mais protégé par l'intelligence vivifiante et sauvé par l’espoir divin 1 ». Le « grand drame catholique de Robert 8 » trouve son dénouement à l’église, au son des chants de l’église, et par l’effet, par la vertu même de ces chants.
C’est d’abord un cantique de moines, sans accompagnement, qui tient à la fois du choral et de la psalmodie. L’« écriture », comme on dit aujourd’hui, n’en est peut-être pas très serrée; la polyphonie de Bach a plus de richesse, et celle de Palestrina plus de pureté. Mais le style sobre et grave de cette prière est vraiment d’église, même d’office. Elle se continue et s’achève par une admirable ritournelle d’orgue, phrase mélodique et chantante, mais dont aucun accent, aucun éclat trop pathétique ne hâte ou ne trouble le cours. Alors paraissent Robert et Bertram, et les thèmes sacrés reviennent accompagner leur dialogue tragique et le faire plus tragique encore. La grandeur de cette scène, où Meyerbeer se révèle tout entier, consiste d’abord dans la rencontre de l’élément humain ou profane et de l’élément religieux; elle tient aussi, peut-être davantage, à leur distinction. Partout ici la beauté liturgique ajoute à la beauté pathétique; nulle part elle ne s’y soumet ou seu-