DANS LE GÉNIE ET DANS U HISTOIRE DE U OPÉRA ALLEMAND
A M. Charles Sénil.
la place de ce titre, un peu long, et qui sent le manuel ou l’école, il suffirait d’écrire un nom, un seul, un des plus grands de la musique et peut-être le plus doux, le plus populaire aussi, où semble attachée l’idée ou l’idéal d’un charme surnaturel et d’une divine beauté. Vous l’avez deviné : c’est le nom de Mozart. L’œuvre dramatique de Mozart, voilà ce que l’Autriche apporta de génie et ce qui lui revient de gloire dans cette forme d’art ou cette catégorie de l’esprit, très complexe et souvent renouvelée, qui s’appelle l’opéra allemand. D’autres que Mozart : le Beethoven de Fidelio et le Weber d'Euryanthe, se firent Autrichiens par élection et par amour; par la nature, le jeune homme de Salzbourg est le fils unique de sa patrie; en lui seul elle s’est reconnue et complu parfaitement.
Dans les chefs-d’œuvre de Gluck, la France avait eu plus de part que l’Autriche. Les deux premiers sans doute, Orphée et Alceste, furent d’abord représentés à
K TCDES MUSICALES
Vienne, mais non pas dans la forme définitive et encore plus pure qu’ils devaient recevoir à Paris. Quant à ceux qui suivirent, on sait comment ils furent créés chez nous, pour nous et selon nous. Gluck ne fut prophète en notre pays que faute d’avoir pu l’ètre dans le sien. Un judicieux observateur des choses d’Autriche la remarqué naguère ! « Lorsque Gluck cherchait, comme il dit en sa fameuse préface d'Alceste , « à réduire la « musique à sa véritable fonction, celle de seconder « la poésie pour fortifier l’expression des sentiments et « l’intérêt des situations, sans interrompre l’action et « la refroidir par des ornements superflus », il allait à l’encontre du goût des Viennois, qui, profondément imbus d’italianisme, demandaient à l’opéra de la musique avant tout, et à la musique une mélodie limpide et facile, séduisante par elle-même, indépendamment des sentiments exprimés, une mélodie qui fit bien valoir les qualités purement physiques des chanteurs, la sonorité et la flexibilité de leur organe, et qui pût être agrémentée de toutes les savantes fioritures du bel canto *. »
Quand il revint à Vienne en 1780 , le maître des deux Iphigénies et d'Armide rapportait à sa patrie une gloire qu’il n’avait point reçue d’elle. Il-mourut peu après, et durant un demi-siècle l’Autriche ne rendit a sa mémoire que de rares honneurs. En i8q5, Berlioz pouvait encore écrire de Vienne : « Une chose m’a frappé et péniblement affecté : c’est l’ignorance incroyable où l’on est
1. Fran% Ginllpar^er, le Théâtre en Autriche, par M. Auguste Ehrhard ; Paris, 1900.
l’autriche et l’opéra allemand
généralement des œuvres de Gluck. A combien de musiciens et d’amateurs n’ai-je pas demandé s’ils connaissaient Alceste , ou Armide , ou Iphigénie; toujours la réponse a été la même : « On ne représente jamais à « Vienne ces ouvrages; nous ne les connaissons pas. » — Mais, malheureux! qu'on les représente ou non, vous devriez les savoir par cœur!... On citait meme comme un des événements remarquables de la saison la découverte qu’on venait de faire de la tombe de Gluck... Elle était donc inconnue? O Viennois de mon âme, vous êtes dignes d’habiter Paris ! »
Les Viennois je parle des contemporains de Gluck faisaient plus d’un reproche à la tragédie musicale du maître. Pour eux d’abord elle était trop peu la musique, c’est-à-dire que par principe elle commandait la subordination et le sacrifice de la musique au sentiment et à la parole. Par contre, elle était trop la tragédie : elle ne tolérait pas cette familiarité, cette naïveté populaire qui fut toujours l’un des traits, et l’un des charmes, de l’art et de l’idéal autrichien.
L’esprit de la xace et du peuple trouvait plus de satisfaction dans un genre que l’Autriche n’avait pas créé, mais qu’elle s’empressa d’imiter et de faire sien : le Singspiel. C’est l’opérette ou l’opéra-comique allemand. Adam Hiller en peut être regardé comme le fondateur. A Leipzig, de ijüS à 1777, il fit représenter une quinzaine d’ouvrages de cette espèce.
« Il avait pour principe, dans ses pièces, de ne faire chanter par les gens du peuple que de simples lieder, tandis qu’il mettait dans la bouche des personnages
de qualité de véritables airs; les lieder de ses opérettes sont devenus extraordinairement populaires 1 . »
Le Singpiel s'accorda merveilleusement et sans retard avec l’instinct ou le goût autrichien. Déjà, quelque dix ans avant Hiller, Gluck lui-même, entre sa période ou sa manière italienne et sa manière française, avait « composé pour la cour d’Autriche une quantité de petits opéras-comiques français sur des textes de Favart, Anseaume, Sedaine et Dancourt, qui étaient à cette époque fort en veine à Paris 2 . » Le terrain était donc prêt, et la graine légère y leva tout de suite. Vers 1777, Vienne, qui d’abord n’avait fait que suivre le mouvement, en prit la direction et le hâta. L empereur Joseph II le premier se déclarait le protecteur du Siiig spiel « et lui apportait comme appoint une troupe de chanteurs formés à l’école italienne » 3 , mais d origine et d’esprit allemand. A la perfection et à la gloire du genre il ne manquait qu’un musicien; j’entends un musicien de première grandeur, car les autres étaient en nombre. Il ne se fit pas trop attendre, et ce lut Mozait . d’abord le Mozart de Y Enlèvement au sérail , puis le Mozart même des Noces de Figaro et de Don Juan , enfin et surtout le Mozart de la Flûte enchantée , de cet étonnant chef-d’œuvre qui n’est, en plusieurs endroits, qu’une opérette de génie et comme un enfantillage di\ in.
Depuis Y Enlèvement au sérail (17821 jusqu’à la Flûte
1. Hugo Riemann, Dictionnaire de musique, traduction de M. Georges Humbert.