‹ Etudes musicales. 3e SerieChapitre 52 sur 52 · SAINT PHILIPPE DE NÉRI · texte numérisé non relu

SAINT PHILIPPE DE NÉRI

En des temps rigoureux, sous des papes austères et quelquefois terribles, ce fut un saint d’une exquise, joyeuse et vraiment divine douceur. Il donna pour base à son ordre et pour lien à ses frères un esprit, une âme encore plus qu’une règle commune. A côté de la musique liturgique et strictement d’église, il introduisit dans les réunions et les exercices de l’Oratoire les premiers éléments de cet art ou de ce genre, religieux mais plus libre, qui devait être l’oratorio.

1. Vie de saint Philippe de Néri, par S. Em. le cardinal Capecelatro, archevêque de Capoue; traduction parle Père Bézin. — Paris, Poussielgue.

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« Si nous jetons un regard, dit l’éminent biographe de saint Philippe, sur la vie de notre cher saint, nous trouvons qu’il aima fortement la musique et qu’elle fut toujours à la tète de ses pensées. » Il l’aima dès l’enfance et jusqu’à la mort. « Il lui suffisait d’entendre un beau chant de psalmodie pour être profondément ému, et, se trouvant dans le chœur des dominicains, on le vit plusieurs fois, tant à complies qu’à vêpres, avec les yeux gonflés de larmes ; » de ces larmes que jadis, en écoutant les chants de l’Église, saint Augustin aussi avait répandues et dont il nous rapporte qu’il était heureux avec elles (et mihi bene erat cum eis).

Sans aller jusqu’à dire, comme l’oracle grec au philosophe près de mourir : « Ne faites plus que de la musique, » saint Philippe aima qu'il y eût de la musique en tout. Souvent mêlée à ses visions et à ses extases, il fit d’elle, pour ses disciples, un élément, j’allais dire un aliment de la vie spirituelle, la compagne et la sœur de la prière.

Animuccia, l’un des premiers musiciens du temps, et le premier de tous, Palestrina, furent amis, pénitents de saint Philippe, et l’un après l’autre maîtres de chapelle de l’Oratoire. Florentin comme saint Philippe, Animuccia lui ressemblait par la pureté de sa vie. Il donna, d’accord avec Lucrezia Giolia, son épouse, un exemple que Rome sans doute n’avait pas connu depuis les premiers âges du christianisme. « Ils vécurent unis par l’esprit, qui est la partie la plus belle et la plus divine de l’homme, et se contentèrent de la douce et céleste communion de l’affection et de la prière. »

Plus humain que son prédécesseur à la maîtrise de l'Oratoire, Palestrina fut plus conjugal aussi. J’entends qu’il le fut plus complètement, et deux fois, car il eut deux femmes. Il épousa la seconde à cinquante ans passés, peu de mois après avoir perdu la première. Très pieux avec cela, mystique même, l’un des plus grands maîtres de notre arLdut peut-être au maître de son àme de « faire de la musique sacrée une parole si sainte, si efficace, si joyeuse, si terrible et si mystérieuse, comme il la rendit en effet ».

A vingt-trois ans d’intervalle, l’un en 1571, l’autre en 1594, Animuccia et Palestrina moururent entre les bras de leur saint ami, saintement. Ils l’avaient bien servi, composant pour l’Oratoire de Saint-Jérôme, puis pour celui de la Vallicella, quelques-unes de ces Laudi spiri tuali où s’introduisaient peu à peu des éléments et des libertés nouvelles. « Le susdit Oratoire, écrit Animuccia dans la dédicace du second livre de ses Laudes , étant venu, par la grâce de Dieu, à s’accroître, avec le concours de gentilshommes très principaux , il m’a paru convenable d’accroître aussi dans ce second livre les harmonies et les accords, variant la musique de diverses façons, la faisant tantôt sur des paroles latines, tantôt sur des paroles italiennes, tantôt avec un plus grand nombre de voix, tantôt avec un moindre, avec des vers tantôt d’une façon et tantôt d’une autre. »

Tel fut aussi — plus tard — le style de certains « Madrigaux spirituels» de Palestrina, destinés également à l’Oratoire : par exemple ceux qui parurent en i58i, dédiés au prince Buoncompagni. On surprend ici le pas-

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sage de la musique d’église à la musique de concert sacré, l’ébauche du genre prochain qui trouvera son premier exemplaire en 160O' dans Y Anima e Corpo d’Emilio del Cavalière, et ses premiers chefs-d'œuvre, au cours du dix-septième siècle, dans les admirables oratorios de Carissimi.

Laudes et Madrigaux spirituels se chantaient soit à l’Oratoire, soit au dehors. Quand venait le printemps, un des « exercices » favoris de saint Philippe était la visite aux sept basiliques de Rome. Il conviait à ce pèlerinage ses fidèles — des jeunes gens surtout — par centaines, quelquefois même par milliers.

A l’aube des matins d'avril, la pieuse compagnie se rendait d'abord à Saint-Pierre. De la basilique vaticane on gagnait Saint-Paul hors les Murs, puis Saint- Sébastien, où la messe était célébrée. A travers la campagne en fleur, le chemin se faisait gaiement. Bientôt on cherchait quelque site agréable pour y prendre un peu de repos et de nourriture. C’était le plus souvent le jardin de la délicieuse villa Mattéi, où, sur un banc de pierre, se lisent encore ces mots : « Voici la place où saint Philippe aimait à s’entretenir avec ses disciples des choses de Dieu. » Ils parlaient, priaient, chantaient ensemble devant un horizon lui-même divin. Au déclin du soleil, les pèlerins reprenaient leur route. Ils rentraient par Saint-Jean-de-Latran, Sainte-Croix-de- Jérusalem, Saint-Laurent hors les Murs et Sainte- Marie Majeure, ayant fait à la moitié de Rome comme un rempart léger de leurs prières et de leurs chants.

Refaites la sainte et mélodieuse promenade, visiteurs

printaniers de la Ville éternelle, et vous surtout, pour trois années ses hôtes et ses enfants, jeunes musiciens de mon pays. On prétend qu’elle n’a rien à vous dire. Mais en une demi-journée de marche, si vous savez l’écouter, par la voix de ses sanctuaires et de ses paysages mêmes elle vous parlera.

Assis sur la pierre où saint Philippe de Néri se reposa, vous songerez que le Cœlius, où vous êtes, vit naitre saint Grégoire et porte son église encore. A gauche, en vous penchant un peu, vous pourrez entrevoir les montagnes de Sabine : elles furent la patrie de Palestrina. En face de vous bleuissent les collines albaines, d'où Carissimi descendit à son tour. C’est peutêtre assez de grandes mémoires pour la rêverie d'un musicien et pour son étude, pour qu’il reconnaisse et qu’il honore dans Rome, autour de Rome, quelques origines et quelques sommets de son art.

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