JEAN-CHRISTOPHE
C’est un musicien imaginaire, dont un beau livre nous raconte les premières années. Avec l’un des prénoms de Bach et l’un de ceux de Gluck, à peine si quelques traits de l’enfance de Mozart et surtout de Beethoven se retrouvent et se mêlent en cet enfant.
Mais c’est le musicien idéal, et pour le peindre, lui, comme pour analyser en lui la musique elle-même, 1 auteur s est fait le poète, un peu le philosophe aussi d’un art dont il s’était jusqu’à présent montré plutôt l’historien.
Jean-Christophe Krafft naquit au siècle dernier, dans une de ces villes allemandes, alors grand-ducales ou princières, « dont les toits rouges aux faîtes pointus et les jardins ombreux étagés sur la pente d’une molle colline se mirent dans les yeux vert pâle du Vater Rhein ».
I *. Jean-Christophe. — I. U Aube, par M. Romain Rolland; i vol. Société d éditions littéraires et artistiques, librairie Paul Ollendorft, 5 o, chaussée d’Antin, Paris, 1905. — Depuis, les tomes II et III ont paru.
Depuis longtemps, peut-être depuis toujours, les Krafft, de père en fils, avaient été musiciens. Le père de Jean-Christophe, Melchior, était violoniste au théâtre de la ville. Égoïste, brutal et borné comme le père de Beethoven, il buvait, également comme lui, et, comme lui toujours, il rudoyait son enfant. Jean-Michel, au contraire, F aïeul, était bien le plus brave kapellmeister que la petite cour rhénane eût jamais possédé. Les deux musiciens se ressemblaient aussi peu que les deux hommes. Artiste dans l’àme, Jean-Michel ne l’était que de cette manière intérieure et cachée. Le talent manqua toujours à son génie. Melchior, lui, virtuose habile, n’était rien de plus qu’un virtuose. Ainsi l’un, qui pensait profondément, ne pouvait exprimer sa pensée. L’autre eût peut-être été capable de tout exprimer; par malheur il ne pensait rien.
Tels étaient les deux maîtres, inégaux en tout, qui devaient se partager l’éducation musicale de Jean- Christophe. Mais après le bon Dieu, qui l’avait doué, la nature, avant eux, le forma.
Les premières voix qu’il entendit furent la voix berceuse de sa mère, celle des cloches, et par-dessus toutes les autres, ne se taisant jamais, celle du Rhin, qui passait en chantant derrière sa maison. Bientôt d’autres voix lui parlèrent, puis d’autres encore. La girouette grince, la gouttière s’égoutte et l’horloge tinte. Le lierre de la vieille muraille est plein de ramages, un pigeon roucoule sur le toit. Déjà pour Jean-Christophe, comme jadis pour le petit garçon de Salzbourg, le monde extérieur n’existe que par les sons.
A ces dehors mélodieux son âme commence de répondre. « Il chantonnait sans cesse. A toute heure du jour, quelque chose qu’il fit..., toujours on entendait le murmure monotone de sa petite trompette, bouche close et joues gonflées... Il se.faisait des musiques qu’il chantait à tue-tête. Il en avait fabriqué pour toutes les occasions de sa vie, » pour son lever et pour sa toilette, pour ses repas, ses jeux et ses promenades. En carriole, assis entre les jambes du grand-père, il fredonnait les airs qu’il entendait dans le roulement des roues, dans les grelots du cheval. Et quand l’aïeul, un peu vivement, lui disait de se taire, il se taisait, mortifié, méprisant le vieux de ne pas comprendre « ce que son chant avait de sublime, un chant qui ouvrait le ciel ».
Tout cela n’était rien encore. Un jour, le grand-père fit don à la famille d’un vieux piano de rebut. Seul et respirant à peine, Jean-Christophe osa poser les doigts sur les touches branlantes. Alors la musique, la divine musique, lui fut tout d’un coup révélée. Les pages où cette révélation nous est décrite sont ingénieuses et profondes. Dans le « genre » de la littérature musicale, je sais peu de récits ou de tableaux comparables à celui de cette première rencontre entre la petite âme d'un enfant et le mystère infini des sons.
Désormais, conduit par l’aïeul, l’enfant pénétra chaque jour plus avant dans le mystère. Une fois, « il est à l’église, avec grand-père. Il s’ennuie... Soudain une cataracte de sons : l’orgue joue... Et c’est comme si Ton n’était plus assis depuis une heure sur une chaise quj fait mal, dans une ennuyeuse vieille maison. On est
suspendu dans l’air comme un oiseau... On est libre, on est heureux. »
On est plus heureux encore chez un ami de grandpère, les soirs de musique de chambre. Jean-Christophe écoute, blotti derrière le petit piano, faisant des trous dans la toile avec ses doigts nerveux, et, selon les mouvements et les rythmes, tout son être s’agite et s’apaise tour à tour. Ses rêves, aux sons du quatuor, « n’étaient pas des histoires suivies... Le plus souvent, il ne voyait rien du tout. Pourtant, il sentait une infinité de choses. C’était comme s’il y avait une masse de choses très importantes, qu’on ne pouvait pas dire, ou qu’il était inutile de dire parce qu’on les savait bien, et parce que cela était ainsi depuis toujours. Il y en avait de tristes, de mortellement tristes; mais elles n’avaient rien de pénible comme celles qu’on rencontre dans la vie... Et il y en avait de lumineuses, qui répandaient des torrents de joie. »
Au théâtre, toujours avec grand-père, le petit goûtait de semblables délices. Qu’importait que la pièce fût obscure, absurde même! Il y était étranger. Mais la musique, à peine commencée, était sienne. Dès les premiers accords, il se sentait « chez lui ». Tout lui semblait naturel et facile. Il ne s’étonnait plus de rien. La musique répondait à toutes les questions, résolvait tous les problèmes, opérait tous les miracles. En un mot, elle faisait pour cet enfant, dans l’ordre du théâtre, c'est-à-dire delà fiction et de l’apparence, ce qu’elle fait pour les grands musiciens, et par eux pour chacun de nous, dans l’ordre de la vie et de la vérité.
Ainsi Jean-Christophe bénissait, adorait la musique avec son grand-père. Mais avec son père il la maudissait et la prenait en horreur.
La seule ambition, l’unique et vil intérêt de Melchior, était moins de former que de forcer, afin de l'exploiter le plus tôt possible, le talent de son fils. Il n’y épargnait rien. Pour se préparer aux exhibitions et aux tournées, le petit garçon travaillait des journées entières sous les injures et les coups paternels. Et quel travail odieux, matériel et mécanique, sans vie et sans âme, était le sien! Dans cette musique enseignée., imposée par force, il ne reconnaissait plus sa musique, celle qu’il avait découverte d’instinct et librement aimée. Se croyant trahi par elle, il la trahissait à son tour. Pour échapper au supplice de l’apprendre, il niait qu’il l’eût jamais devinée et chérie. Et dans son cœur déchiré la douleur de son illusion perdue s’augmentait de l'ingratitude et de l’impiété de son mensonge..
D’autres souffrances venaient s’y ajouter encore : c’était la gêne et presque la pauvreté delà vie; c’en était aussi l’injustice et la méchanceté. Après la révélation des misères et des maux, c’était, plus cruelle peut-être, celle du mal, et le hideux spectacle de son père, égaré devant lui par le vin et par la fureur.
La flamme alors vacillait dans l’âme de l’enfant, mais elle ne s’y éteignait pas. Après son aïeul, Jean-Christophe n’avait pas de meilleur ami qu’un frère de sa mère. Humble colporteur, l’oncle Gottfried aussi était musicien. Il emmenait l’enfant au clair de lune ou sous le soleil, près du fleuve, parmi les herbes et les roseaux. IJ
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parlait peu, chantait davantage, et dans ses paroles, surtout dans ses chansons, l'enfant retrouvait la musique, la vraie, la seule, et qu'il croyait perdue : celle des roseaux et des herbes, celle du fleuve, du soleil et du clair de lune, celle des belles choses et celle du bon Dieu.
Un jour, Jean-Christophe eut l’idée de montrer à l'oncle Gottfried une de ses petites compositions à lui, qui lui donnaient tant de peine à faire et, faites, lui causaient tant d’orgueil. L’oncle Gottfried écouta tranquillement. Puis il dit :
« Comme c'est laid, mon pauvre Christophe! Pourquoi as-tu écrit cela?
— Je ne sais pas, répliqua l’enfant d’une voix lamentable. Je voulais écrire un joli morceau.
— Voilà, tu as écrit pour écrire. Tu as écrit pour être un grand musicien, pour qu'on t'admiràt. Tu as été orgueilleux, tu as menti. Tu as été puni, voilà. On est toujours puni lorsqu’on est orgueilleux et qu’on ment, en musique. La musique doit être modeste et sincère. Autrement, qu'est-ce qu’elle est? Une impiété, un blasphème contre le Seigneur, qui nous a fait présent du beau chant pour dire des choses vraies*et honnêtes. »
Ainsi parlait l’oncle Gottfried, et de la musique, de la bonne et de la mauvaise, de la véridique et de la mensongère, n’est-il pas vrai qu'il parlait bien?
Ce petit livre n’est qu'un premier volume. Il laisse Jean-Christophe aux environs de la huitième année, après son début, à demi comique et touchant à demi, dans un concert de la cour.
Quel sera quelque jour cet enfant merveilleux?
Sans doute c'est à Beethoven plus qu’à Mozart qu’il ressemblera, que, par les circonstances de sa vie, par le caractère et par la souffrance, il a déjà commencé de ressembler. Nous le retrouverons. Mais déjà nous avons reçu de lui plus d’une leçon. Qui sait, disait Alfred de Musset, invoquant la musique,
Qui sait ce qu’un enfant peut entendre et peut dire Dans tes soupirs divins nés de l’air qu’il respire?
Déjà nous avons appris ou rappris quelque chose de la musique, de sa nature et de sa beauté, par l’histoire, l'exemple et la voix d’un enfant.