IV. — Le général Sébastian! ambassadeur à Constantinople
Au mois de juin 1806, quand Napoléon renoua des relalions avec l'Orient, reçut l'ambassadeur du sultan et envoya Sébastiani à Constantinople, l'empire ottoman paraissait donc être à la veille de sa chute. Le gouvernement du sultan n'existait plus vraiment, n'était plus obéi ; l'empire s'en allait en morceaux. La vieille armée des janissaires était rebelle ; la « nouvelle ordonnance » avait échoué. Les pachas se rendaient indépendants, en Asie et en Europe; quelques-uns étaient déjà très redoutables. Aucun pourtant ne paraissait capable d'arrêter les desseins de la Russie ; leurs divisions étaient sa plus grande force ; et elle poursuivait constamment la réalisation du projet grec ; elle protégeait et attirait à elle les sujets du sultan ; elle conquérait les hommes pour mieux conquérir ensuite le sol. Elle n'attendait qu'un prétexte pour achever cette décomposition si habilement entretenue, et pour refaire à son profit, autour de Sainte-Sophie, l'empire d'Orient.
Napoléon n'y consentait pas. Il avait peut-être, lui aussi, des desseins sur la Turquie. Pour le moment, en 1806 comme en 1807, comme toujours d'ailleurs, il refusait d'ouvrir aux Russes l'accès de la Méditerranée ; il les considéra toujours comme des barbares et il ne fut jamais disposé à partager avec eux l'ancien monde romain. En guerre ou en paix, avant ou après Tilsit, ce sera le tout de sa politique orientale ; qu'il agisse contre eux par force ou par ruse, il les contiendra et, hii vivant, ils ne feront aucun progrès sur le chemin de Byzance.
Profondément pénétré de la signification classique du litre impérial, il pensa peut-être la réaliser dans les faits. Nul doute qu'il eût voulu régner sur toute la Méditerranée. Peut-être rêva-t-il, laissant aller son imagination, de faire de Constantinople, comme de Rome et d'Aix-la-Chapelle, une de ses capitales. Peut-être fut-ce sa conception de
l'Empire. Du moins, tant qu'il fut le maître, il ne permit jamais, ni à l'Empereur de Russie, qui n'était pour lui qu'un tsar ou un khan d'Asie, ni à l'empereur d'Autriche dont il se considérait comme le vrai successeur, de lui harrer la route à Test, de limiter son horizon impérial.
On connaît le célèbre mémoire que Talleyrand adressai! de Strasbourg à Na|K)léon au mois d'octobre i8oj'. Prévoyant la défaite de l'Autriche, le ministre conseillait à l'Empereur de signer avec elle une paix durable, en lui faisant des conditions acceptables : bannie de l'Italie <;t de l'Allemagne, il sullisait de lui assurer des compensations en Orient, sur \r Danube inférieur ; elle y trouverait une carrière nouvelle ; elle y serait la redoulable rivale de la Russie el la rejelterail sur l'Asie*. La Russie à son tour, écartée du Danub<' et du Bosphore, serait obligée de s'enfoncer dans les profondeurs de l'Asie et y deviendrait la rivale de l'Xnglelerrc sur les confins de l'Inde. A la France l'Europe orridonlaloel la Médi lorranée, à l'Autriche (Ost-Reich) l'Europe orienlide el les Balkans, à la Russie l'Asie. Si grande qu'elle fi\t, la pensée deTallevrand était inférieure i\ celle de Napoléon. L'Empereur voulait diminuer et absorber l'Autriche à laquelle il enlé verait le litre impérial el celui de roi des Romains. 11 voulait éloigner la Russie. Il concevait le monde sous la forme de la plus grandiose unité politique. Il voulait être rEm|jereur. recréer tout le prestige et toute la substance de ce titre universel. Il ne voulait ni de rAulriche ni de la Russie à Con stantinople ; sans doute il se réservait la succession du sultan all'aihli comme celle du Saint Enq)ire épuisé. Il infligea à l'Autriche le traité de Presbourg, la dé|>ouilla d<' la Vénétie el de la Dalmalie sans compensations sérieuses. Il envoya Sébasliani à Constantinople pour arrêter la Russie.
C'est au mois de juin 1806, tout en réorganisant l'Aile magne, que Napoléon commença l'exécution de sa polilicpie orientale, complément en Orient de la restauration de l'Empire en Occident.
1. (]f. Pierre BorlranJ, M. de Tallejniii<1, 1' \iilrirhe ri la quettion d'Orient en i8t)5, dans la Revue historique (janvier if<8()).
a. Cf. Vandnl, Xaftoléon el Alexandre I", I, 8 et noie de la page 9.
si':bastI(Vivi amuassadeur a constantinople 57
Le traite de Presbourg avait abandonné à la France la Dalmatie et Jes bouches de Cattaro. Le commandant autrichien de Cattaro s'arrangea pour livrer la place aux Russes avant l'arrivée des Français, Le général Lauriston y répondit par l'occupation de Raguse. C'était une petite république, qui reconnaissait la suzeraineté de la Porte. Le gouvernement ottoman, excité sans doute par les ennemis de la France, protesta, parut craindre les entre|)nses de la France dans la péninsule des Balkans. Ruffin le rassura, par une note officieuse, du jy juin, expliqua que l'occupation de Raguse n'était que momentanée : il fallait bien empêcher les Russes de s'en emparer ; d'ailleurs ceux-ci s'étant établis à Cattaro, les Français ne pouvaient y arriver pour les en chasser qu'en passant par Raguse ou par le territoire turc ; il était fou de penser que Napoléon pût avoir de mauvais desseins sur la Turquie ; si cela était, il n'aurait pas besoin de Raguse, la Dalmatie lui serait une base suffisante d'opérations '.
Les Russes débarquèrent des troupes à Cattaro, se joignirent à une bande de i 200 Monténégrins et attaquèrent Lauriston dans Raguse, Le général Molitor arriva avec des renforts, et infligea aux ennemis une défaite complète. « C'est une honte pour les Russes, écrivait à cette occasion le consul français de Raguse, de s'associer à de pareils brigands (les Monténégrins) ; la France ici encore représente la civilisation contre la barbarie^. » Et Talleyrand demanda à l'ambassadeur ottoman à Paris que son gouvernement prît des mesures énergiques contre les Monténégrins, destituât le pacha de Trébigne et le commandant du poste de Zarina qui les avaient laissés passer pour attaquer les Français ; il était de l'intérêt de la Turquie de détruire ce nid de bandits ; Napoléon l'y aiderait volontiers, paierait la solde des soldats turcs qu'on y enverrait, leur joindrait, avec le consentement de la Porte, quelques troupes françaises ^.
Il fallait aussi se hâter d'écraser l'insurrection serbe ; car
1 . Affaires étrangères, Corr. de Turquie, note de RutTin à la Porto (17 juin) ; — l\uHin à Talleyrand (2^ juin).
2. Id., id., Raymond, consul de Raguse, à Talleyrand, 8 juillet iSoO.