IV. — Fin i>k l'ambassade de Sébastian! (Avril
Inslancos do la Porto aiiprôs de Na|>oIôon pour obtenir la pai\ avec la Uiissic. — Mécontenlemotil populaire à Coiistaulinoplc. — Menaces de révolution. — Attentais sur des Français.
— DésesjKiir de Sôbastiani; il redoute une nouvelle puerro entre la Porleel la Hussie. et la ruine procliaino delà Turquie.
— La Porte se résigne encore à la patience. — Le « dégoût » de Sébastiani. — Il est autorisé à rentrer en France. — Son départ de Constantinopic (27 avril 1808).
Ce qui dans la lettre du 1 février 1808 émut le plus Pcni |)ereur Alexandre, ce lut respérance d'une prochaine destruc lion de l'empire ottoman, et non la perspective d'une lointaine expédition vers rinde. Il ne suivit pas rimaginaliou do Napoléon jusqu'au cœur de l'Asie ; il s'arrêta au seuil do l'entreprise et son ciiancelier Houmiantzov entra aussitôt en conversation avec Caulaincourt sur la question du parta«j:c de l'empire turc. Pour Napoléon, Constanlinople n'était qu'une étape sur la route de l'Inde; pour Alexamlre, elle était le but unique, il ne jetait qu'un regard distrait au delà do l'Euphrate et de l'Iran; il n'avait pas encore une consciem r nette des destinées asiatiques de la Hus>iio ; il n'\ cdii"-»-!!!.!!! pas.
Dans une telle disposition d'esprit, comment se scrail-il prèle à un traité de paix définitif avec la Turquie? Il voulait, bien au contraire, tenir ouverte la question ottomane, pour s'y ménager un avenir selon ses vœux et exploiter à son profit l'alliance do Napoléon. Rien ne prouve mieux que la rupture de l'armistice de Slobod/ié les espérances qu'il avait fondées sur l'accord avec la France. Un traité les aurait rui nées, aurait éloigné l'occasion favorable, détruit tout le iKMié lice attendu du traité de Tilsil. Bien plulot, il voulait reprendre la guerre ; il |)cnsail y entraîner Napoléon dont il ignorait les secrets desseins. Il se trompait quand il croyait Napoléon disposé h consommer le partage de la Turquie.
Toute TEurope se trompait avec lui, même les Turcs. Il y a 'là entre Alexandre et Napoléon un malentendu dont les contemporains ni même les historiens n'ont pas démêlé toute .r importance.
Les hostilités, interrompues en Europe, se continuaient en Asie Mineure. Le pacha d'Erzeroum, Yousouf, fut battu par \e général Goudovitch sur les bords de l'Arpa-sou et perdit 3oooo hommes tués, blessés ou prisonniers. Il rejeta la honte de ce désastre sur un officier subalterne qu'il fit décapiter. Le sultan mécontent voulut le déplacer et l'envoya à Bagdad ; il s'y refusa et resta le maître à Erzeroum ; car les pachas d'Asie n'étaient pas plus dociles que ceux de l'Europe '.
Même sur le Danube, en dépit de la suspension des hostilités, les Russes de temps en temps manifestaient des velléités de reprendre l'offensive. En novembre, ils recevaient des renforts et marchaient surCraïow^a, dans la Valachie occidentale ; Sébastiani en concluait qu'ils voulaient apparemment mettre des garnisons à Belgrade et Chabats, occuper toute la ligne du Danube jusqu'aux confins des provinces françaises de Dalmatie, et les journaux de Vienne, répandus à Gonstantinople, « bouleversaient toutes les têtes^ » en annonçant le prochain démembrement de la Turquie. Les Russes ne laissèrent à Graïowa qu'une avant-garde, sous le général Issaëv, ramenèrent le gros de leurs forces sur Bucharest. Mais toutes ces allées et venues étaient faites pour agiter les esprits.
D'ailleurs le général Prosorovitcli ne montrait pas du tout l'intention d'évacuer bientôt la Moldavie. L'état-major russe était toujours à ^assy, « oii il s'amusait de festins et de bals ^ ». Le consul de France à Bucharest, Lamare, constatait qu'entre les Russes et les Turcs il n'y avait pas eu depuis le mois d'août la moindre agression ; mais il notait aussi le passage à Bucharest de nombreuses troupes russes, sans doute destinées à compléter le cordon de défense le long du
I. Aff. ôtr. Corr. de Turquie, Bulletin d'Alep, joint à la dépêche de Sébastiani, aS novembre 1807.
a. Id., id., Dépèche de Sébastiani, 2^ nov. 1807. 3. Id., id., Lamare à Ghampagny, 11 janvier 1808.
Driault. — Napoléon. 17
y58 LA POLITIQIE ORlE>TALE DE >APOLÉO>
Danube. Prosorovitch demandait de l'argent aux divans de Moldavie et de Valachie pour construire des hôpitaux, « ce^ qui n'annonce pas, remarquait le consul, Tintention d'évacuer ». Et, peut-être pour occuper les loisirs que lui faisait la suspension des opérations militaires dans ces ré«,Mons, le même agent se laissait aller à des considérations inattendues sur l'occupation de Lisbonne par Junot, qu'il venait d'apprendre. « Voilà cnlin brisé, s'écriait-il, le lien du Portugal et de l'Angleterre, ce fameux traité de aimmerce de Meluen, con rlu ou plutôt exigé par Cromwell en 1708 (««c), et dont l'effet a été de faire couler vers Londres, depuis cette époque, tout l'or du Brésil... Mais on peut craindre (jue cet or n'aille maintenant droit à Londres. 11 faudrait, |X)ur écarter le* Anglais du Brésil, employer utilement les Espagnols du côté de Buénos-Ayres et nous du côté de notre Guyane !... Mais, ajoute-t-il aussitôt, voilà une digression qui peut paraître déplacée, surtout sous la plume d'un vice-consul en Vala clîie. »
Les opérations étaient aussi interrompues en Serbie. Mais les Serbes comptaient sur le renouvellement de la guerre au printemps et s'y préparaient. Lin firman delà Porte invilait les pachas du Danube à cesser leurs discordes et à reprendre les armes. Les Serbes paraissaient vouloir combiner leurs mouvements avec ceux des Russes. Ils avaient à Lchilza 12000 fantassins et 6000 cavaliers, et menaçaient Novibazar et Vichegrad, cantons |)euplés de chrétiens grecs ; ils avaient deux autres corps sur la Drina, |>our les jxirter sur Bollina. Le pacha do Traimik réunissait des trou|)es sur la Bosna pour les contenir '.
Mériage, toujours établi à Widdin, bien placé pour con naître les rapports entre les Serbes et les Busses, donnait im peu plus lard des renseignements circonstanciés sur le rôle lie l'agent russe Bodophinikin, qui avait été envoyé en Serbie au moment de l'armistice de Slobodzié. Il avait aussitôt paru tout diriger au nom de la Bussie, et s'était occupé de tlonncr à la Serbie une constitution et une force militaire
1. Atr. tHr. (iorr. do Turquio, Dépèclic de Da>id, ig janvier 1808.
régulière. Le synode ou comité dirigeant d'insurrection fut remplacé par un sénat, dont Kara-Georges fut le président. La Serbie fut divisée en districts et des chefs réguliers en eurent l'administration provisoire. Des efforts furent faits pour transformer les bandes en régiments réguliers. La masse des forces serbes était la population entière organisée par paroisses et districts, sous divers chefs plus ou moins réputés ; il y avait aussi dans ces bandes beaucoup d'aventuriers, Arnautes, Albanais, Grecs, Pandours, jadis au service d'Ypsilanti, et qui, n'ayant point été incorporés parmi les Cosaques, étaient passés en Serbie parordre des Russes, dont ils étaient comme une avant-garde.
Quatre points principaux étaient occupés par les chefs serbes avec 5 à 600 volontaires autour desquels se groupaient les habitants de la région : l'un était établi sur les montagnes parallèles au Danube, entre Orsova et Widdin, sous Melenco, leur meilleur chef, chargé d'établir les communications avec le général Issaëv à Craïowa ; le second était devant Nisch ; les deux autres vers la Bosnie. Ces volontaires, non compris les milices des paroisses, n'étaient pas plus de 10 000 ; mais ils suffisaient à tenir tête aux pachas qui ne se souciaient pas de sortir de leurs gouvernements. Il est facile, remarque Mériage, de comprendre comment les Serbes pouvaient résister aux forces de l'empire ottoman, quand on réfléchit qu'un chef de voleurs, Deli Cadri, avec environ 1 2GO bandits, avait l'année précédente mis la Roumélie à contribution jusqu'aux portes de Constantinople, et qu'il n'avait pas paru au divan de meilleur moyen d'arrêter ses ravages que de le nommer capidji-bachi et gouverneur de Bourgas. Les insurgés tiraient une autre force des milices de la frontière autrichienne qui les soutenaient quand il était nécessaire et leur fournissaient des soldats.
Ils occupaient ainsi au printemps de 1808 presque toute l'ancienne Serbie, sauf Nisch, Lescovitza et quelques petites places au pied des montagnes vers la Macédoine et l'Albanie. La Serbie })araissait dès lors totalement sous la protection cl la direction du gouvernement de Pétersbourg. Les étatsmajors russes en Valachie, notamment à Craïowa, disaient
26o LA POLITIQUE ORIENTALE DE >APOLÉO>
hautement que leur destination était de soutenir la Serbie si elle était attaquée par les Turcs ; il y avait des députés serbes près des généraux russes, des agents russes près des chefs serbes. Des convois d'armes et de munitions passaient sans cesse de Yalachie en Serbie. Ainsi les Russes, depuis l'armistice, n'inquiétaient plus les places turques du Danube, mais à condition que les Turcs n'agiraient pas contre l'insurrection maîtresse de presque toute la Serbie*. En fait, l'influence russe était puissante en Moldavie, Yalachie, Serbie ; elle enlevait déjà au sultan les provinces septentrionales de son empire. Elle |K)ursuivait le démembrement, elle continuait l'œuvre de Catherine II ; un traité de paix eAl compromis tous ces avantages et les promesses qu'ils paraissaient réserver.
Aussi attendait-on la fin de l'armistice et la guerre pour le printemps. Les pachas turcs et les généraux russes prenaient leurs positions. Mériage dressait au premier avril un état approximatif des forces turques : dans l'île d'Orsova, quelques palissades, 3oo hommes ; ce j>oste important était facile à prendre par les ennemis ; le chef turc qui y commandait, Rigab-aga, lié avec les Autrichiens, les Serbes et les Russes, les laissait passer autant qu'ils voulaient : on ne pouvait compter sur lui. — Dans le gouvernement de ^^ iddin, le pacha commandait d'Orsova jusqu'au Lom ; mais il n'avait que 3 Goo hommes et ne pourrait que défendre les approches de sa capitale. Les communications de ^^ iddin avec Orsova seraient rompues dès le premier moment par la jonction des Russes et des Serbes. — Le pacha de i^xitchouk était le maître du pays jusqu'à la mer Noire; il avait S ooo honunrs à son service; avec les bandes asiatiques envoyées par la Porte, il |K)uvait réunir un total de ao ooo guerriei-s, qu'il avait répartis entre les diverses forteresses du fleuve. — A Rraïla, i 200 hommes, dont le chef était une créature du prince Morousi. — A Isatcha, i 5oo hommes sous Kirsaly Ali, un excellent chef, considéré comme très si"ir. — A Ismaïl enfin, !\ 000 hommes sous Pelivan-aga. — Au total, Soooo
I. .\ff. 6lr. Corr. de Turquie, Dépèche de Mariage, a») avril 1808.
hommes qui pourraient être utiles si on pouvait les réunir ; mais les chefs agissaient séparément et se tenaient sur la défensive ; d'ailleurs la majeure partie de ces hommes était faite de janissaires, fixés dans le pays, propriétaires laboureurs, difficiles à déplacer, oublieux depuis longtemps de leurs devoirs militaires'.
Le 8 avril, Mériage annonçait l'arrivée à Craïowa d'un renfort de 3 ooo Russes ; ils préparaient des bateaux pour franchir le Danube ; on les disait destinés à assurer la jonction avec les insurgés de Serbie ^ L'officier français, fidèle à sa consigne, écrivait alors au général Issaëv, pour le prier, conformément aux instructions de son gouvernement, d'empêcher toute hostilité entre ses troupes et les Turcs. Et le général Issaëv répondait par des assurances pacifiques, mais se plaignait de la conduite des Turcs ; i 5oo Turcs avaient franchi la Drina, occupé la place de Sakol et les anciennes fortifications construites par les Serbes ; deux Serbes, qui s'étaient approchés pour voir ce que faisaient les Turcs, avaient été tués. Mériage écrivait encore au général russe qiie, selon les Turcs, Sakol n'avait jamais été aux Serbes, que du reste ils s'étaient contentés d'y faire entrer des provisions ; il promettait néanmoins d'en informer aussitôt l'ambassadeur de France à Constantinople. Ainsi les Russes affirmaient la prétention de garantir l'indépendance de la Serbie et d'interdire aux Turcs toute action contre elle.
Selon la politique inaugurée par Catherine II, ils infiltraient leur influence même parmi les Turcs, jusqu'à Constantinople ; la situation de l'empire ottoman et les intrigues des pachas y étaient particulièrement favorables. Widdin, depuis Pasvan-Oglou, était devenu « un sujet d'épouvante », dit Mériage ^ Le successeur de Pasvan venait de tomber malade et ne trouvait pas de médecin ; car chacun redoutait des cruautés comme celles qui étaient familières au défunt pacha : Pasvan faisait décapiter les médecins qui ne le gué-
I. AfT. étr. Corr. de Turquie, Mériage: État approximatif des forces turques sur le Danube, i""" avril 1808.
3. Id., id.. Dépêche de Mériage, 3 avril 1808. 3. Id., id., du même, 1 4 janvier 1808.
a62 I.V POLITIQUE ORIENTALE DE NAPOLÉON
rissaient pas au jour qu'il avait fixé ; un autre avait éU* obligé de se faire circoncire pour avoir traité une feniuic turque malade; un autre avait dû prendre les purgatifs et les médecines préparés pour Pasvan. Et le successeur de celui-ci dut, dans sa maladie, se contenter d'un médecin juif arrivé de Constantinople avec un sac de pilules propres à tous les maux. Il n'en était pas [)lus sur de conserver son autorité à Widdin ; il avait épousé la veuve de Pasvan-Oglou, pour s'assurer Tinfluence et les richesses de cette famille. Mais le fils de Pasvan, âgé de i5 à i6 ans, espérait bien un jour s'emparer du pachalik, et autour de lui déjà les intrigues se nouaient, capables d'affaiblir toute autorité dans la région et d'aider au progrès des Russes.
Mustapha le Bairactar était solidement établi à Houtchouk ; mais il s'y comportait comme un souverain indépendant. Il paraissait même fort indocile à l'égard du sultan Mustapha IV ; il avait di^ son élévation à Sélim III et ne l'avait pas oublié ; on lui attribuait des desseins ambitieux. Cela encore pouvait un jour être avantageux aux Russes.
A Constantinople ils avaient conservé de nombreux et zélés partisans, plus actifs à mesure que l'influence française perdait du terrain. Presque tous les Grecs — plus d'un quart de la population de la ville — leur étaient dévoués, par sympathie religieuse, par haine des Français catholiques. par la persuasion que Napoléon était le principal obstacle à la chute de l'empire turc ; c'était la suite naturelle de l'agi tation que le « projet grec » de Catherine II avait suscitée et entretenue parmi tous les sujets orthodoxes de la Porte. Le gouvernement russe avait des amis même dans le divan, même parmi les plus puissants ministres du sultan. Entre ceux-ci, il en était qui, conscients de la faiblesse de la Porte, estimaient dangereux de lutter contre le puissant empire voisin, et prudent de le désarmer et de s'accorder avec lui, en lui ôtant tout prétexte d'intervention ; il en était d'autres, plus nombreux, qui n'étaient pas insensibles aux présents que le gouvernement de Saint-Pétersbourg leur faisait discrè lement passer. Les uns et les autres étaient des ennemis plus ou moins déclarés de l'influence française ; par les déceptions
qu'avait produites à Conslantinople le traité de Tilsit, ils retorabaient naturellement dans la conviction que les mystérieux desseins 'de Napoléon étaient très redoutables; ils se retrouvaient dans l'état d'esprit où les avait mis jadis l'expédition d'Eg^'pte. Ils se défiaient de nouveau. Le plus influent <le ces ennemis de Sébastiani était le reis-eflendi lui-même, Halct, qui ne se lassait point d'attribuer au gouvernement français les plus sinistres intentions.
C'est pourquoi les Russes n'abandonnaient rien de leurs entreprises ; les conséquences du traité de ïilsit étaient exploitées par eux très habilement ; ils reprenaient pas à pas toutes les positions politiques qu'un moment l'ambassade de Sébastiani leur avait fait perdre. Dans le temps où Napoléon •occupait le Portugal et préparait l'annexion de l'Espagne à son empire, ils gardaient la Moldavie et la Valachie, et, d'un mouvement en quelque sorte parallèle, poussaient leurs -avantages du Danube jusqu'au Bosphore.
Ils appréciaient trop nettement l'intérêt de cette situation pour la compromettre par une paix hâtive qui aurait coupé court à leurs constants progrès. Ils faisaient au contraire tous leurs efTorts pour en retarder la conclusion, et les négociations ouvertes à Paris n'avançaient pas ; c'est à peine si elles étaient entamées. L'armistice avait été signé ; cela leur donnait les profits du temps de paix ; ils faisaient valoir jusqu'au divan leur bonne volonté, se montraient disposés parfois à ouvrir des négociations directes avec la Porte, rejetaient les retards sur le gouvernement français, du moins sur l'éloignement de Paris \ L'armistice n'avait pas été ratifié par le tsar : cela leur donnait les profits du temps de guerre, autorisait leurs mouvements de troupes, l'expédition des renforts, la poursuite de leurs intrigues en tous lieux. Ils ne demandaient que la continuation de cet état de choses ; l'eau trouble est bonne pour pêcher.
Pendant de longs mois, jusqu'à la fin de l'année 1807, Tolstoï s'était refusé, à Paris, à ouvrir des conférences pour la paix, sous prétexte qu'il n'avait pas reçu de Pétersbourg
I. Afl". étr. Gorr. de Turquie, Dépêche de Sébastiani, a8 janvier 1808.
204 i.A POLtTiQÙË OhlÊNTÀtE DE NAPOLÉON
les pouvoirs nécessaires. Muhib-eflendi s'en plaignait à Champagny, reprochait au gouvernement français de ne pas exercer la médiation qu'il avait promise au traité de Tilsit. Enfin, le i3 janvier 1808, Champagny annonça à l'ambassadeur ottoman que le comte Tolstoï venait de recevoir de pleins pouvoirs |K)ur trailer de la paix sous la médiation de la France'. Le ili, les deux ambassadeurs se réunirent chez, Champagny, et la négociation fut inaugurée. Le ministre en informa aussitôt Sébastiani et le cliargca d'en faire part à la Porte, en lui faisant espérer un prompt aciiomincnient vers \me paix définitive ; il joignit à celle nouvelle des observations qui devaient produire à Constantinople le plus déplorable effet : il laissait entendre que les négociations seraient peut-être longues à cause dos distances ; il posait cette iiupiié tante question : Si les Russes voulaient garder la Moldavie et la Valachie, que ferait la Porte? Hecomnienccrail-elle la guerre et serait-elle capable de la soutenir longtemps*!' — Que devait penser la Porte de ces questions que Sébastiani lui transmit avec le plus de discrétion possible? N'était-ce pas une invitation détournée .'i renoncer aux provinces que les llusses occupaient? Quelle confiance devait-elle conserver aux engagements ré{)étés que Sébastiani avait pris, au nom de son souverain, de garantir l'intégrité et riiidépendance d»' l'empire ottoman? — Dans la même dépèche du 1 4 janvier, Champagny se plaignait de la conduite d'Ali-pacha et demandait si la Porte était capable de se faire obéir de lui ; et voici la singulière façon qu'il avait de calmer les inquiétudes du gouvernement turc : « La véritable source des inquiétudes de la Porte ottomane est bien moins dans les dispositions de ses voisins que dans sa propre faiblesse. Ce n'est pas à des plaintes sur l'ambition des autres, c'est à une lionne administration, c'est au soin de faire respecter son autorité dans l'intérieur qu'elle doit s'attacher. » Champagny avait peut-être raison de parler ainsi ; mais la Porte avait certainement raison de s'en alarmer.
Le 3a janvier enfin, Na|)oléon écrivait lui-même au sultan,
I. Aff. élr.Corr.ilcTiir(|uic,Cliampgn}i MuliibcfTfndi, t3janv.iik>8. a. Id., id., Cliam|>agny k Sébastiani, 1 4 janvier 1808.
en réponse à la lettre par laquelle Mustapha lui avait notifié son avènement ; il s'excusait du retard qu'il avait mis à cette formalité ; il annonçait l'ouverture de la négociation avec la Russie; il exprimait ses vœux pour la réconciliai ion de la Porte avec elle ; il invitait le sultan à porter désormais tous ses efforts contre les Anglais, avec tous les autres gouvernements européens. Le même jour, Ghampagny adressait au grand-vizir une lettre aussi insignifiante, dans le temps oij l'absence de nouvelles précises sur la paix portait à son comble l'anxiété du gouvernement turc. En même temps, il donnait à Sébastiani des renseignements un peu moins vagues, aussi peu satisfaisants d'ailleurs : la communication des pleins pouvoirs entre les ambassadeurs russe et ottoman avait été encore quelque peu retardée ; elle devait avoir lieu probablement le lendemain, 28 janvier, et les négociations pourraient alors commencer. Ghampagny indiquait la position que le gouvernement français était disposé à prendre à cet égard : le maintien de l'occupation russe en Moldavie et Yalachie allait être évidemment un grave objet de discussion : « S. M. l'Empereur, écrivait le ministre, a bien voulu faire à cet égard des représentations à Saint-Pétersbourg ; mais Elle a dû les faire avec les égards qu'on doit à un allié ; Elle ne peut avoir la prétention ni le droit de régler entre les deux puissances leurs conditions de paix ; Elle usera de son caractère de médiateur pour les porter à se rapprocher l'une de l'autre et à tâcher de concilier des intérêts qui semblent si opposés. Mais il paraît nécessaire que les négociateurs des puissances belligérantes discutent eux-mêmes leurs prétentions et leurs intérêts avant que le médiateur intervienne dans cette discussion. » Ghampagny prenait déjà entre les adversaires en présence la position commode de Ponce-Pilate. Il ajoutait : « L'Empereur a déjà beaucoup fait en facilitant l'ouverture d'une négociation; la lettre qu'il vient d'écrire à Sa Ilautesse est un nouveau témoignage d'intérêt. Vous pouvez la présenter sous ce point de vue. Gependant l'Empereur désire qu'il soit donné peu de publicité à cette démarche, qu'elle reste dans le secret du cabinet, et, si l'usage vous permet de ne pas présenter vous-même la lettre de l'Empereur, vous
"i66 I.A I»OLITIQUE ORIENTALE DE NAPOLÉON
ferez beaucoup mieux de vous en abslenir. Moins vous y mettrez de solennité et de publicité, mieux vous remplirez • les intentions de l'Empereur, à qui plusieurs motifs font <lésircr que cette lettre ne soit pas connue ; cependant il faut vous garder d'en affaiblir l'effet auprès de la Porte ottomane'. « La mission confiée à Sébastiani n'était pas des plus agréables. La diplomatie najjoléonienne ét<\it manifestement dans l'embarras, parce qu'il fallait à la fois calmer les impatiences do la Russie et de la Porte. Le 22 janvier. Napoléon adressai! une lettre aussi secrète que })ossible au sult^m ; le 2 février, il adressait ime lettre non moins secrète au tsar. Il n'est pas question ici de comparer l'éloquente lettre du 2 février aux banalités de celle du 22 janvier, il est bien évident que l'Eni- ,pereur tenait plus alors à l'amitié de la Russie qu'à celle de la Porte. Du moins s'efforçait-il de retenir les deux. Ce n'était point une besogne aisée, et, dans de pareilles circonstances, il était dilllcile que Sébastiani pût faire agréer sa demande <le rappel : « La nécessité de votre présence à Constantinople. iui disait Cbampagny, a seule empécbé que celte demande ne fiU accueillie ; je la reproduirai dès qu'elle pourra l'être*. »
Le 23 janvier, Tolstoï et Mubib se rendii-ent chez Cham pagny pour échanger leurs pleins pouvoirs. Dans les pleins pouvoirs présentés par Mubib, il était l'ail allusion à l'armistice de Slobodzié. Tolstoï protesta, déclarant ((ue cet armis tice, n'ayant pas été ratifié, n'avait aucun caractère officiel. Mubib répliqua que cet armistice avait été signé d'un général russe, que cela du reste ne devait pas arrêter la marche dos négociations pour la paix. Tolstoï voulut bien en exprimei l'espoir, mais ajouta qu'il avait besoin de nouvelles instrn< lions de son gouvernement et demanda un nouveau renvoi des pourparlers. Mubib se plaignit de ce retard, en rejeta la responsabilité au plénipotentiaire russe, se dit immédiatement prêt à signer le traité qui pourrait être conclu. (Miam|)agny. le médiateur, ne dit rien '.
I. VIT. ctr. Corr. de Turquie, (^liain|>agnj k Sëbasliani, 'i a janvier i8oN.