I. Corr. de Turquie. Dépèche de David, i5 mars
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laient toute la maison. Et David conseillait à un commerçant, qui voulait entreprendre des affaires avec la Bosnie, de s'abstenir; une telle entreprise ne pouvait avoir quelque chance de succès que dans un temps qu'il jugeait fort éloigné*.
David du moins fit une démarche auprès du caïmacan, l'assura que l'empereur Napoléon n'avait que des sentiments bienveillants pour les Bosniaques, mais se plaignit des outrages qu'avaient subis les deux sapeurs et du pillage de la maison de M. d'Avenat. — Le caïmacan offrit de lui livrer la tête des insulteurs. — Mais c'est la populace tout entière, répondit David, qu'il faudrait châtier. Sachez d'ailleurs, ajouta-t-il noblement, que les Français aiment mieux recevoir un coup de poignard qu'une insulte. — Le caïmacan lui donna de bonnes paroles, non sans ironie, car on ne parlait dans son entourage que de la nécessité de chasser bientôt tous les Français ; on n'attendait pour cela que l'arrivée du nouveau vizir; on ne voulait plus tolérer parmi les musulmans aucun infidèle^.
Les insultes continuèrent. On voulut enlever au consul ses domestiques bosniaques, on les menaça de les pendre, eux et leurs familles. A ce moment, un consul était envoyé à Traunik par le gouvernement autrichien ; la population l'arrêta à Brod ; puis, grâce à des ordres de la Porte, il put passer la Save et arriver à Dervent. A cette nouvelle, l'alarme fut grande à Traunik ; comme on avait vu, peu de jours auparavant, un marchand juif partir pour Brod avec une lettre de David, on en conclut que David voulait ouvrir l'empire turc aux Autrichiens. Son drogman fut soumis à un interrogatoire devant le caïmacan ; le marchand juif fut recherché, sans doute pour être pendu. Le consul français demanda une audience au caïmacan ; l'heure en fut fixée d'accord ; David s'y rendit ; le caïmacan ne vint pas et renvoya l'entrevue au lendemain ; David résolut de ne pas s'y trouver à son tour : « C'est, dit-il dans une lettre à Champagny, lancer une flèche à un tigre, je le sais ; mais. Monseigneur, on me
I. Aff. étr. tlorr. de Turquie, Dépôche de David, '( février 1808. a. Id., id., du même, i5 février 1808.
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trouvera toujours pr<^t à m'exposer à tout plutôt qu'à laisser avilir le nom français. » Sur ces entrefaites, le consul autrichien, resté à Dervent, demanda Tinlervention du consulat français pour obtenir des passe-ports du caïmacan ; David dut lui répondre « qu'il ne pouvait rien sur ces bêles féroces ». Les Bosniaques déclaraient que, s'il avançait, ils le massacreraient, lui et sa suite. En un mot, Tanarcbie était complète ; le gouvernement n'était plus obéi de la i>opulace et ne cherchait pas à l'être. Mais David ne faiblissait pas ; il était résolu à la conduite la plus ferme : « Pour les braver mieux encore, je vais renvoyer en France ma femme et mes enfants. Alors, entièrement libre, je ferai voir h ce mauvais peuple que notre courage égale notre douceur, et qu'un Français seul, mais appuyé sur le nom du grand Napoléon, a plus de force qu'ils n'ont d'insolence et plus de fierté qu'ils n'ont d'orgueil '. »
Enfin le nouveau vizir, Ibrahim-pacha, arriva à Traunik le 7 avril et parut animé j\ l'égard des Français des meilleures dispositions. Le premier drogman du consulat, M. d'Avenat, envoyé pour le saluer, fut admirablement accueilli et entendit d'aimables discours : « Les Anglais, lui dit le vizir, ont été assez fous pour essayer de nous faire changer d'alliance et de politique. Mais ni leurs ruses ni leurs menaces n'ont pu rien sur nous. Que nous im|>orlc l'Angleterre? Les Anglais ne sont pour nous que des marchands qui nous apportent du drap et aux(jucls nous donnons de l'or. Quel mal peuvent-ils nous faire ? Nous prendre qjielques misérables îles de IVrchipel? Mais ils n'oseront jamais nous attaquer sur le continent. 11 n'en est pas de même des Français. Ils jieuvent nous faire ou beaucoup de mal ou beaucoup de bien. Notre union avec eux fait notre force et la leur; elle est pour nous un principe inva riable. »
I^ la avril, David h son tour fut reçu en audience solennelle et fut l'objet des pins grands honneurs, comme au temps du regretté pacha Méhémet. Huit cawas et quatre chiaouv
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lui amenèrent un cheval tout bardé d'or et lui annoncèrent qu'il était attendu chez le pacha. Accompagné du chancelier du consulat, M. Chaumette-Desfossés, et des deux drogmans, il fut reçu au bas du grand escalier du palais par un maître des cérémonies et ses deux adjoints. Au moment où il arrivait, l'Itchoglanglar Bach-Agaci (gouverneur des pages) cria : « Gloire à Dieu î Voilà notre ami, l'hôte de notre empereur! » Et le salut fut répété par toute la cour.
Le vizir, sortant des appartements intérieurs, entra dans le divan en même temps que le consul et lui fit signe de s'asseoir à la place honorable. Après avoir fait servir des conserves, du café et des pipes, Ibrahim renvoya la cour et David demeura seul avec lui. Pendant plus d'une heure, le pacha l'entretint de son aversion pour les éternels ennemis de la Porte et de la France ; il rappela qu'il était à Constantinople l'année précédente au moment du passage des Dardanelles par les Anglais, et s'exprima à leur égard « avec une énergie d'idée qui paraissait venir du cœur » . Il dit entre autres choses : (( Les Anglais veulent fonder un empire sans solidité en se rendant les dominateurs des mers. Je les compare à un animal hydrophobe qui entrerait dans la vaste cour de mon palais. Il courra dans tous les sens sans y trouver à manger que des pierres ; mais il ne viendra jamais jusqu'à mon divan où il serait exterminé. De même, les Anglais pourront bien rester seuls navigateurs dans nos mers désertées ; mais nos côtes les repousseront et au lieu d'y trouver des secours contre la famine et les tempêtes, ils n'y trouveront que la guerre. »
Le pacha exprima au contraire la plus vive admiration pour l'Empereur et jloi. Puis on apporta le sorbet, l'eau de senteur, les cassolettes d'aloès ; et, lorsque la mission française prit congé du vizir, David fut revêtu d'une magnifique pelisse de samour, M. Chaumette-Desfossés d'une hermine, M. d'Avenat delà pelisse réservée aux premiers interprètes, et le drogman bosniaque d'une capote rouge; et, dans le moment où le Capidjilar-Kehayaci, c'est-à-dire le premier maître des cérémonies, leur couvrait les épaules de ces ornements somptueux, le Gapidjilar-Ayaci et les deux Itch-Alay- Tchavouslare, c'est-à-dire le chef de l'état-major et ses lieu-
tenants, criaient par trois fois : « Par la grâce de Dieu, voilà les marques d'honneur que notre gouvernement accorde à ses illustres hôtes. »
David fut profondément touché de ces preuves d'amitié ; il était fier de cette cérémonie, sans exemple, disait-il, dans les consulats généraux du Levant ; car la pelisse d'honneur n'était accordée qu'aux ambassadeurs, et même seulement à leur première et à leur dernière audience. Tout cela, qui était bien fait pour corriger et contenir la malveillance des liabitants, le consul l'attribuait à l'habileté de M. d'Avonal. le médecin interprète, auquel justement le pacha, n'ayant pas amené de médecin, venait de confier « l'intendance de sa santé ». En récompense, David demandait au gouvernement impérial, pour M. d'Avenat, le titre de premier interprète do consulat général de Bosnie'.
Ces grandes joies furent courtes ; la bonne volonté du pacha manqua d'une qualité qui lui eût donné encore phi> de prix; elle n'eut pas la constance, cl le consul général de Bosnie connut encore des jours amers : il en souffrit da vantage, ayant goûté les douceurs de l'amitié et senti l'agréable poids des jielisses d'honneur.
Au mois de juillet suivant, David fut chargé par le gou vcrneurde Dalmatie de se plaindre que des bandes turques avaient pillé quelques villages sur le territoire dahnate, aux environs d'Imoschi et de Makarska : « Que voulez-vous que je fasse pour ces guerres de frontières, s'écria le viïir ? Ellc> ont existé de tout temps. Vous pouvez agir comme ont con stamment fait les Autrichiens : lorsque les Turcs enlevaient -des bestiaux ou tuaient quelques hommes aux (Iroates, ceux ci se jetaient à leur tour sur nos terres, les pillaient et mas sacraient tous ceux (ju'ils rencontraient. Ce n'est pas pour dvs bagatelles pareilles que deux grands Ktats cessent il'étre amis'. » Il semble d'après cela que le nouveau pacha de Bos nie avait au plus haut degré l'orientale vertu de l'insouciance. Le malheur est qu'il la manifesta aussi lorsque la population
1. \iï. étr. Corr. de Turquie, Dépêche de David, i3 avril i8c>8. a. Id., id., du mémo, i4 juillet 1808.
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bosniaque recommença à insulter le consulat. Cette recrudescence d'outrages paraît avoir coïncidé avec l'assassinat des quatre officiers français à Antivari ; elle répondait peutl'tre à un mot d'ordre venu de Constantinople ou au moins de Janina. David nota à cette date quelque refroidissement de la part du vizir et songea de nouveau à emmener sa famille en Dalmatie, par prudence'. Le consul autrichien, M. de Mitlesser, arriva enfin le 3 juin : « Vainqueur des Turcs, dit David, comme Énée le fut des ombres, il attacha son rameau d'or à la porte du vizir ^. » Les passions fanatiques en furent excitées de nouveau. La situation redevint aussi critique qu'au mois de mars.
« Je puis dire comme Mahomet, écrit encore le consul : ma vie est un combat ; les enfants de ce prophète ne se lassent point de me faire la guerre. » Il avait quitté ïraunik, pour conduire sa famille en Dalmatie ; à peine était-il à deux milles sur la route que la maison consulaire était assiégée par une foule furieuse, péniblement défendue par les domestiques, tardivement secourue et délivrée par le pacha, auquel les Turcs d'ailleurs reprochèrent d'avoir laissé échapper des otages précieux. David revint, se rendit au divan du pacha, t'xigca une réparation éclatante : « La Bosnie veut-elle donc (Hre rebelle à son souverain et faire naître la guerre quand il veut la paix ? Que dirait Votre Altesse d'un fils en révolte contre la volonté de son père et qui troublerait toute la i\\ mille par ses excès ? Telle est la Bosnie lorsqu'elle traite on ennemis les Français que le Grand Seigneur veut qu'on traite en amis ». Et le consid menaçait les Bosniaques de la terrible puissance de l'empereur Napoléon ; il voulait bien ne pas encore exciter sa colère ni se plaindre à l'ambassadeur de Constantinople, mais à condition qu'on lui accordât tout de suite une entière réparation des injures subies.
11 n'obtint rien. Il se consola d'abord en citant ses auteurs : « Montesquieu a eu bien raison de dire : lorsque le despote se relâche de son autorité, c'est le peuple qui s'en empare \ »