‹ Études NapoléoniennesChapitre 156 sur 177 · Id., id., Sébastiani à Talleyrand, 10 oct. 180G · texte numérisé non relu

Id., id., Sébastiani à Talleyrand, 10 oct. 180G

3. Id., id,, Supplément n" 24, 1806-1810, du 25 janvier 1807» p. 89.

l'Empereur, en faisant tout pour rétablir la paix, a dû ne vouloir qu'une paix solide et durable; qu'il n'exige, pour qu'elle soit faite, que des conditions indispensables et que, si elle n'a point lieu, c'est que la Russie ne la voudra point. Ce ne sont plus quelques provinces ottomanes ; c'est tout cet empire qui est menacé. La disparition d'une premic-n; puissance — sans doute la Pologne — a amené de nouvelles guerres; la disparition d'une seconde les rendrait plus longues et plus désastreuses et ne permettrait jamais de compter sur la paix.

« C'est pour l'alTermir que l'Empereur vcul l'existence de l'empire ottoman; il la veut pour empêcber que d'autres ne s'enrichissent de ses dépouilles et ne deviennent plus redoutables à leurs voisins; il la veut, pour conservera notre commerce du midi la première, la seule source de sa prospérité. La conservation de l'empire ottoman devient sous ce rapport le premier de nos intérêts, et Sa Majesté ne peut point l'abandonner. Il devient nécessaire que la Russie s'engage à s'abstenir désormais de toutes les entreprises qu'elle a faites depuis trente ans et qu'elle poursuit et renouvelle en ce moment sur les Etats qui l'avoisinent au midi, et t\ reconnaître l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman '. »

Mais toutes ces considérations sont antérieures à l'aHiance de Tilsit. N'en ont-elles pas été modifiées ? Le système politique de Napoléon, comme il disait lui-môme, n'en a-l-il pas été changé? Evidemment, il en a été changé au regard de la Russie, avec laquelle il a voulu entretenir des rapports cordia»ix; mais ce n'est qu'en apparence que ce système a été changé au regard de la Turquie, et cet apparent chan gement était destiné justement à assurer les nouveaux rapports avec la Russie. Pourquoi d'ailleurs ce changement eût-il été si radical que d'entraîner un partage de l'empire turc? Parce que Sélim III avait été renversé du tronc? En vérité, on a le droit de douter que \apolt*on ait eu jamais pour Sultan Sélim une amitié si jirofondc que sa chute f«H

I. Aff. 6tr. Turquie, Suppl, n" -i^, ilu 3i janvier 1807. p. y3.

0 l'opinion des contemporains 385

^capable de bouleverser tous les plans politiques de l'Empereur. Puis, si l'Empereur avait été dès lors disposé à un partage de la Turquie entre la France et la Russie, pourquoi toutes les précautions prises par le traité de Tilsit luimême pour renvoyer tous les vaisseaux russes dans la mer iNoire et la mer Baltique, pour chasser les Russes de toutes leurs positions dans la Méditerranée, Gattaro, les îles Ioniennes ? Il eût été plus logique au contraire de les y garder; ils pouvaient être utiles contre les Anglais.

Napoléon a pu faire au tsar de belles promesses : — il fallait bien payer son alliance de quelque monnaie — ; le tsar a pu affirmer ensuite que l'Empereur lui avait fait des promesses plus belles encore et tâcher de les prendre pour des engagements fermes : — c'était de sa part aussi langage diplomatique. Il est impossible de s'appuyer sur des paroles en l'air, fût-ce « l'air de ïilsit ». Napoléon ne voulait connaître que « l'air noté ». En étudiant tout cela, J'historien ne connaît que les faits, que la lettre des documents.

Au mois d'octobre 1808, lors de l'entrevue d'Erfurt, au moment où Napoléon eut le plus grand besoin de l'alHance russe et craignit d'être obligé d'y faire les plus sérieux sacrifices, il demandait au comte d'Hauterive un Mémoire sur la situation, et le chef de la division politique rédigeait un important travail sous ce titre : Sur un projet d'union entre les deux grandes puissances continentales dans la vue d'amener l'Angleterre à des vues de pacification '.

Le Mémoire commence par des considérations longues sur le caractère de la politique anglaise et sur celui de la politique russe, qui toutes deux pour des raisons diverses sont entraînées à des accroissements sans limites. « La Russie est aussi une puissance isolée, dit-il, parce qu'elle est inaccessible; mais, comme l'accès sur les autres Etats lui est incessamment ouvert, elle est par la nature de sa

I. Affaires étrangères. Turquie, Mém. et Doc, i8oo-i8i3 : Mémoire demandé par l'Empereur au comte d'Hauterive et envoyé à Sa Majesté à Erfurt, octobre 1808, f^^ 275-800.

Driault. — Napoléon. aS

386 LA POLITIQUE ORIENTALE DE JJAPOLÉOJi

position toujours agressive et par conséquent toujours enva hissante. Elle peut bien s'engager avec d'autres États par les liens d'un intérêt commun ; mais ces intérêts ne sont jamais pour elle qu'accidentels, secondaires et temporaires, et, indépendante des liens fragiles et fortuits qu'elle aura formés, on la verra toujours s'affranchir et changer de rapports au gré du temps et des circonstances, ou même par la mobilité seule des goiUs et des vues personnelles de ses souverains. La Riissie n'a pas besoin de ses amis, de ses alliés ])onr se défendre, et le motif de ses agressions ne peut être tiré que de ses propres intérêts. Elle est reléguée dans un pays immense et sauvage. Depuis un siècle, son gouvernement fait de constants efforts pour le civiliser. Ne pouvant que lentement en changer les mœurs, il s'est servi du courage de ses habitants pour conquérir de meilleures contrées et des sujets plus policés. Dans cette entreprise, qui est le grand et l'unique ressort de sa politique extérieure, le gouvernement de la Russie a eu et aura de constants succès ; car une puissance qui est toujours agressive arrive toujours, un peu plus tôt, un peu plus tard, j\ son but. Pour un tel État, les revers ne sont qu'une occasion numquée et un désavantage négatif. Elle ne perd rien ; ses vues ne sont que différées ; c'est ainsi que les peuples du Nord ont envahi l'empire romain, et c'est ainsi, il faut le dire, que l'Europe civilisée, si une politique forte, prévoyante et soutenue ne la préserve, sera un jour envahie par les Russes. »

Ensuite, admettant pour un moment l'hypothèse d'un démembrement de l'empire ottoman, le comte d'Uauterivf en étudie les conséquences : « Par le partage de la Turquie*, la Russie devient nécessairement puissance maritime ; elle acquiert des flottes, des côtes étendues, des villes littorales, des {)orts, des rades et une jK)pulation de i5oooo matelots. — Des mers fermées à tout abord étranger procurent h la Russie un asile sûr où elle peut construire, armer des vaisseaux et former par une pratique facile et une instruction constante sa population maritime aux arts qu'elle ignore de la navigation commerciale et de la guerre de mer. —

l'opimo des contemporains 387

Toutes les barrières orientales et septentrionales du monde seront rompues ; quelles que soient les divisions résultant du ]>artage, il est probable que la part de la Russie sera tellelucnt prépondérante qu'elle entrera en possession avec une disposition dominante et des moyens puissants de rallier à son lot les parties adjugées aux puissances copartageantes ; et, si les circonstances de temps et de lieu la favorisent, la Russie, maîtresse de PEmpire d'Orient et de celui du Nord, ne sera plus aux portes de l'Europe, mais dans son sein, et alors il est possible qu'un jour la France s'affaiblisse, que les Etats du continent ne soient plus garantis par les moyens de force et de résistance qui peuvent résulter d'un grand système de confédération, et qu'enfin les Russes ne suivent la trace des Wisigotbs leurs ancêtres, qui, après être sortis des Palus-Mœotides, passèrent le Danube, et, après avoir obtenu des empereurs de Constantinople de s'établir dans la Tbrace, exterminèrent d'abord l'empereur Valens et son armée, ensuite sous la conduite d'Alaric désolèrent l'Illyrie, passèrent de là en Italie, pillèrent Rome, s'établirent dans la Gaule et finirent par conquérir l'Espagne et une partie de l'Afrique. La progression des conquêtes de la Russie se projette exactement aujourd'hui sur la même ligne géographique. — La Russie étant une puissance dominante dans rOrient, deux des principales sources de la prospérité du commerce du continent sont à sa disposition ; elle devient l'arbitre des importations et des exportations du midi de la France, du commerce de la partie occidentale de l'Allemagne, de celui de l'Autriche et de celui de l'Italie. — La Russie, étant établie dans la Turquie européenne, circonvient l'Europe par tous les points sur lesquels la sécurité d'un voisinage tel que celui de la Sublime Porte avait accoutumé les peuples à n'avoir besoin d'aucune défense ; elle investira l'Autriche sur toutes les frontières; elle menacera l'Italie. »

D'ailleurs il ne sulfit pas de partager; il faudra ensuite que les puissances copartageantes prennent possession de leurs lots ; sur ce point, M. d'Hauterive montre avec une réelle éloquence que cette prise de possession sera aussi

facile à la Russie que difficile à la France, et il reprend quelques-uns des arguments opposés par Gaulaincourt à Roumiantzov dans les Entreliens de Saint-Pctei-sbourg. 11 écarte d'abord comme vaine l'idée de réserver Constantinople : « Morceler la Turquie européenne sans attaquer Constantinople est une proposition déguisée, ou une idée de cabinet. Du moment que la puissance ottomane sera attaquée, soit à Traunik, soit à Janina, soit à Widdin, il faut que le trône des Ottomans s'écroule. Les Turcs de toute la Roumélie se soulèveront jusqu'au dernier et se rangeront autour de l'étendard de Mahomet ; s'il en sort encore quelque étincelle de fanatisme, ils viendront se faire égorger au pied de la longue chaîne du Balkan qui s'étend de la mer Noire au golfe Adriatique, et ils arroseront l'Albanie, la Bosnie et la Bulgarie de leur sang et de celui des chrétiens. S'ils sont arrivés au dernier terme de la dégradation, ils passeront le Bosphore en suivant l'étendard du prophète au delà des montagnes de la Bithynie. » Il ne peut donc s'agir que d'un partage complet et de l'occupation même de Constttulinoplc. Mais alors voici quels sont les désavantages de la France : « La Russie est, pour ainsi dire, déjà présente à l'expédition. Elle a 60 000 hommes sur le Danube ou près du Danube. Son lot est un territoire libre et ouvert. Elle n'a que le Danube à passer et le Balkan à franchir et elle est aux portes de Constantinople. — La Russie a derrière elle les magasins de la l'ologne et de la Moldavie et à sa gauche une mer qu'elle peut couvrir de vaisseaux, soit pour appuyer les opérations de ses armées de terre, soit pour assurer leur subsistance. — La Russie va dans un pays qu'elle connaît, où elle a fait la guerre pendant cinquante ans, où elle a vaincu les Turcs, où elle a battu leurs armées, enlevé leurs camps et détruit plusieurs fois le peu de forteresses <]ui s'y trouvent. — La Russie va seule et pour son compte seul à l'expédition. Elle n'a ni voisins ni alliés pour qui elle ait à stipuler ; son intérêt est isolé ; elle n'a à compter avec personne du résultat de l'entreprise projetée, — La Russie entre immédiatement en possession de la totalité du lot qu"ell<' réclame; la mer et les provinces qui lui reviennent sont,

l'opimon des contemporains 38()

dans la conquête qui est à faire, la partie la plus facile à envahir, à occuper, à conserver.

« Maintenant, si l'on veut avoir une idée du rôle qui, dans la scène de cette grande entreprise, est imposé à la France par la nécessité de sa position géographique, on n'a qu'à prendre le contre-pied de ce qui vient d'être dit. Un point de départ éloigné, des dispositions insuffisantes, de grandes difficultés au début, des montagnes inabordables, des défilés, un pays inconnu, une population aguerrie par le brigandage qui est pour elle une école de guerre perpétuelle, des caractères façonnés et des contrées propres à une résistance formidable, point de ressources pour la subsistance des armées, point de stations intermédiaires propres à assurer les premières conquêtes et à faciliter les dernières, point de rivage pour concourir par les moyens maritimes au succès de l'expédition. Telle est la première perspective qui se présente à la France.

« Si l'on considère ensuite cette entreprise sous le point de vue de l'assistance qu'elle peut recevoir de son associé, on trouve que les premiers succès de cet associé, loin d'êtte de quelque secours pour elle, ne font qu'augmenter ses embarras par l'affluence des ennemis vaincus et repoussés, qui, connaissant tous les avantages que les montagnes de l'Albanie, de la Bosnie, de la Macédoine, offrent pour la résistance, doivent nécessairement y accourir en foule après la première défaite et doubler les difficultés que la France aura à vaincre pour les franchir.

« Si on la considère encore sous le rapport de son but final, on trouvera que, lorsque la Russie aura tout conquis pour elle, la France, après même le succès de la seule expédition qu'elle puisse aujourd'hui tenter, n'aura obtenu que la plus faible partie des résultats auxquels elle doit prétendre, la Syrie, l'Egypte et les lies ne pouvant pas être immédiatement conquises et devant former, par suite de l'exécution actuelle du partage, le lot d'un troisième ou quatrième copartageant qui n'aura besoin ni d'être appelé ni d'être autorisé pour s'arroger la part de ce lot qu'il trouvera à sa convenance.

« Sous un point de vue encore plus complet du but final de la France, je veux dire celui qui présente la perspectiv<> d'une expédition dans Tlnde, l'entreprise du parlage, loin d'y apporter des facilités, n'esl propre qu'à en rendre Texé cution plus difficile. Cette entreprise en eflet tend à rejeter sur TAsie une population ^'uerritMo et exaspérée dont les malheurs et les ressentiments rallumeront dans ce pays toutes les passions du fanatisme, et ces passions dirigées par la politique de l'Angleterre ne pourront que multiplier les obstacles sur la marche de Tannée combinée. »

Et le Mémoire, résumant d'après tout cela la situation, la ramène à trois possibilités : i" laisser la Turquie telle qu'elle est et l'abandonner à sa destinée; mais ce serait l'abandon ner à la ruine et ainsi aux ambitieux desseins que la Hussic poursuit; — 2** venir au secours de la Turquie en organisant sa puissance en Europe a dans le système qui fut soumis à l'Empereur il y a trois ans' », et qui était une division do la Turquie européenne en trois souverainetés nuisulmancs : l'Albanie (Janina); la Houmélie (Routchouk, Widdin ou Sophia) ; la Bosnie (Traunik), — et en trois souvorainctt^s chrétiennes : la Morée, l'Attique et une partie de l'Albanie (Athènes) ; la Serbie (Belgrade) ; et les Iles, le tout sous la suprématie impériale musulmane de Constantinople. C'csl la politique de l'autonomie qui a pris depuis un toi dévolop pemcnt ; — IV partager la Turquie. Si ce partage ne poiil être évité, le comte d'Hauterive estime que du moins il fau dra y intéresser l'Autriche : « La Uussie se pmjettc dans lo Midi sur les mêmes latitudes que les parties méridionales des Étals civilisés de l'Europe ; si sa puissance prend de ce c^^té une nouvelle étendue, il faut que la barrière se prolonge dans le même sens. Il est donc dans l'esprit, dans l'intôrêl et les besoins de la politique européenne, que rAutricho suive la Russie dans sa nouvelle ligne d'extension et qu^à son exemple elle aboutisse jusqu'à la mer Egée. » Mais M. d'Hauterive ne pense pas qu'il soit urgent d'entrer dans le détail d'un projet éventuel de partage que, dit-il, « je

Page 1