IV. — Le rôle historique de l'empereur Napoléon
Napoléon d'ailleurs en tout cela ne fut que l'agent de l'évolution historique ; il joua un rôle considérable parce que la Révolution avait préparé à travers l'Europe des changements considérables ; avec toute la force révolutionnaire cjui ét^it en lui parce qu'il en était issu, il accéléra des transfornialions politiques qui étaient en germe depuis longtemps.
Il disait lui-même en i8i5, dans le préambule de Tatte additionnel, pour s'excuser d'avoir tant « ajourné l'introduction d'inslitulioMs libérales en France m que « jusqu'ici il s'était eflbrcé d'organiser en Europe un grand système de fédération qu'il croyait en harmonie avec l'esprit de réj)oque, et favorable au progrès de la civilisation ». — « Sa carrière n'est sans rivale, écrit justement M. Seeley, que parce qu'une convulsion sans précédents l'a déterminée. Les temps de révolution offrent des occasions exceptionnelles, et, si la carrière
j8g8. — Cf. aussi AfT. ëlr. Turquie. Mémoires et Documents, i8o(>i8i3 ; Historique des relations de la France avec la Porte Ottomane, par M. Roux dfl Rochelle, chef de division au ministère des relations extérieures, en date du aa avril 1811 (ji. 3oi-3i7).
LE ROLE HISTORIQUE DE l'eMPEREUR NAPOLÉON SpQ
de Napoléon n'a pas été seulement exceptionnelle, mais absolument unique, c'est que la Révolution française présente aussi un caractère unique. » — « C'est à la Révolution française et à la direction qu'elle suivit, dit encore le même historien, qu'il faut demander l'explication de la grandeur qui nous étonne dans cette carrière. Une convulsion sans égale souleva les vagues, et il arriva que toutes les forces et les passions sauvages déchaînées par la Révolution se condensèrent en puissance militaire. Le résultat fut une armée incompai'able qui tomba, en même temps que le gouvernement d'un grand État européen, aux mains d'un spécialiste militaire consommé, doué du caractère le plus énergique. Il put manier cette arme absolument à son gré, et il s'en servit pour exécuter une série d'entreprises militaires.gigantesques, toujours conduites avec habileté, mais aussi, pour la plupart avec une imprudence extrême, et qui eurent pour résultat quelques triomphes prodigieux, suivis d'une série de désastres plus prodigieux encore \ »
A la fin des temps anciens, l'empire romain avait donné au monde l'unité politique nécessaire à la diffusion des principes d'unité morale et religieuse que la philosophie antique avait lentement mûris et que le christianisme représentait. A la fin de ce que nous appelons l'ancien régime, l'empereur Napoléon donna pour un temps au monde historique l'unité nécessaire à la diffusion des principes de la révolution politique et sociale que la philosophie du xviii^ siècle avait proclamés et qui depuis n'ont cessé de transformer l'Europe. C'est là proprement toute l'importance historique du rôle de l'Empereur; elle suffit à sa grandeur ; il a été comme le prophète des temps nouveaux.
Quand la France fut rentrée dans des limites étroites, épuisée et mutilée par la grande influence qu'elle venait d'exercer, les résultats de son action révolutionnaire par l'Empire purent être un moment suspendus. Ils ne se firent pas attendre bien longtemps ; car toute l'Europe était demeurée comme imprégnée de l'esprit de la Révolution, et il y accomplit son
I. Seeley, Courte histoire de .Mapoléon I"'' , traJ. Baille, p. aSi, 279, 288.
/ioO LA POLITIQIE ORIENTALE DE NAPOLEON t^
œuvre malgré toute réaction, de l'Espagne à la Russie. Les nationalités italienne et allemande, en particulier, surgirent do nouveau contre la Sainte-Alliance et conquirent [)eu à peu leur droit à l'indépendance : Napoléon 1"" les y avait prépa rées sans le vouloir ; Napoléon III les y aida avec une sorte d'inconscience. C'était du reste le terme naturel de la destinée qu'elles poursjiivaient depuis plusieurs générations.
L'Orient pourtant, au premier abord, semble avoir été arrêté par Napoléon dans son évolution historique normale. Il était entraîné rapidement dans les voies russes. On se rappelle à cet égard la situation de l'empire ottoman en 1806 : les pachas insoumis, le territoire déjà effectivement démembré, le pouvoir du sultan méprisé, moqué par les janissaires, j)cndant que la Russie suscitait la révolte en Moldavie, Valachie, Serbie, enveloppait le divan d'intrigues el de cadeaux, menaçait le Danube, s'engageait avec une décision redoutable sur le chemin de Constantinople, préparait la restauration de l'empire d'Orient. Que l'on y compare la situalion «i» iSif). à la fin du règne de Napoléon.
En i8i5, les pachas ne sont pas aussi dangereux. Le pacha d'Egypte, Méhémet-AU, est ambitieux ; il n'est pas encore rebelle ; il vient de vaincre les ^^ ahabites pour le compte du sultan, de rouvrir aux pèlerinages la route des villes saintes de La Mecque et Médine, et le prestige du Grand Seigneur eu est comme restauré dans tous les pays de l'Islam. Alipacha se contente de sa situation en Albanie, du moins {X>ur le moment. La Serbie est vaincue, Kara-Georges est en fuite. Le sultan Mahmoud contient la turbulence des janissaires et des ulémas, prépare la réforme militaire de son empire. Et si le gouvernement de la Porte sort ainsi, contre toute attente, de la crise que chacun lui croyait mortelle, c'est qu'il a fait bonne contenance dans la guerre contre les Russes. Depuis 1809 jusqu'à 181a, la Russie s'est jetée sur la Turquie, dans l'espérance d'en avoir facilement raison ; en fait, préoccu|)ée des événements de la politique générale, inquiète dès 1810 des intentions de Napoléon, elle n'a obtenu dans la guerre du Danube que des succès très disputés et balancés, et, par le traité de Bucharest (i8ia), signé hâtivement pour lui per-
LÉ ROLE HiStORiQLE DE l'eMPERELR AfAPOLEON 4ol
mettre de consacrer toutes ses ressources à la lutte contre Napoléon, elle a rendu la Moldavie et la Valachie. L'expédition de Russie indirectement sauva l'intégrité de l'empire turc, selon les promesses que Napoléon en faisait jadis à son ami Sélim III, ou plutôt selon sa conception politique qu'il ne pouvait pas permettre la restauration de l'empire d'Orient par les Russes.
Depuis ce temps, les Russes n'ont pas fait de progrès dans la solution de la question d'Orient. Napoléon leur a marqué un temps d'arrêt qui dure encore : en ce sens, la campagne de Russie a eu un succès décisif. Ce fut la ruine du «projet grec ».
Cependant, comme partout ailleurs en Europe, les germes révolutionnaires ont fermenté dans la péninsule des Balkans. Les premiers efforts des nationalités du temps de l'Empire n'ont pas été perdus. Méliémet-Âli, Pasvan-Oglou, Kara- Georges ont été les précurseurs de la résurrection et de l'autonomie de l'Egypte, de la Bulgarie, de la Serbie. L'Albanie n'est pas aujourd'hui beaucoup plus docile qu'au temps d'Ali. Le conseiller grec de M. d'Hauterivc, Codrika, quand, selon le spectacle qu'il avait sous les yeux, il traçait le tableau des souverainetés musulmanes et chrétiennes qu'il fallait organiser dans l'empire ottoman, prédisait en quelque manière la condition politique oii cet empire s'est établi depuis. Il y manque la protection de l'empereur des Français dont Codrika faisait la garantie du nouvel état de choses ; elle manque de même aux nationalités allemande et italienne dont Napoléon fut aussi comme le précurseur. Aussi bien, après la mort de l'Empereur, ne faut-il pas oublier que la France a puissamment contribué à Findépendancc de la Grèce et de la Roumanie.
Toutes ces nationalités balkaniques ont pris la place que les tsars convoitaient. Et si de nos jours, lentement, les couleurs chrétiennes reparaissent sur la carte de l'ancien empire turc, comme les peintures de Sainte-Sophie reparaissent plus fraîches sous la chaux musulmane qui s'effrite (Lavisse), si la Russie n'a pas pu tout effacer dans un gigantesque panslavisme 011 beaucoup d'autres races, Roumains et Grecs surtout, ris- Driault. — Napoléon. 36
quaient d'être perdues, si elle a dû, bon gré mal gré, refluer sur TAsie selon le chemin où l'Empereur la poussait, vers rinde et non vers Byzance, il le faut allribucr au moins en grande partie à Napoléon, qui a dressé, peut-être à ja mais, une barrière infranchissable devant l'expansion de ce qu'il appelait la barbarie russe.