‹ Études NapoléoniennesChapitre 24 sur 177 · LA PORTE ET L ANGLETERRE · texte numérisé non relu

LA PORTE ET L ANGLETERRE

L'enjeu est gros. Constantinople et les Détroits, c'est la ♦domination de la Méditerranée orientale qui mit jadis aux >priscs Phéniciens et Grecs, Génois et Vénitiens, qui tient aujourd'hui toute l'Europe inquiète, et les événements qui -se sont passés autour de Constantinople et d'Alexandrie au printemjis de 1807 en prennent un caractère particulièrement dramatique. L'Angleterre l'a-t-elle suffisamment compris dans le temps?' A-t-clle mesuré son effort au résultat promis? N'a-t-elle pas fait une maladroite économie de ses forces, laissé fuir l'occasion?

Pourtant le danger était dès ce moment évident, aggravé par l'opinion unanime que l'empire ottoman était à la veille de sa ruine et Constantinople une proie presque offerte. La poussée de la France sur le Levant n'est pas une fantaisie de l'imagination de Napoléon ; elle est une tradition bien des lois séculaire, fondée sur les croisades, sur les capitulations de François P"", sur toute l'antique foi chrétienne du triomphe de la Croix sur le Croissant, sur toute la vieille politique monarchique de l'alliance de la Croix et du Croissant: avec ou contre le Turc, la France semble marquée pour conduire les destinées du Levant. Et Napoléon résume et concentre toutes ces forces du passé ; il paraît prêt à recueillir pour la France les fruits que ce passé promet. Il a perdu l'Egypte, non sans esprit de retour. Il a possédé un moment aussi les îles Ioniennes. Il tient la Dalmatie ; il y a une bonne armée sous Marmont. Il envoie des officiers, des soldats en Turquie ; il brûle de faire descendre Marmont jusqu'au Danube inférieur. La Grande Armée est en Pologne, près des sources du Dniestr. Sébastiani à Constantinople est aussi puissant qu'un grand-vizir. L'empire ottoman peut en être restauré pour longtemps ou en mourir d'un coup. Il semble que cela ne dépende que de la volonté de Napoléon, et l'ambitieuse imagination de l'empereur suit en Orient les voies d'Alexandre vers la Perse, vers l'Inde.

La poussée de la Russie sur Constantinople et la Méditerranée n'est pas moins forte ni fondée sur de moindres traditions, sur ces traditions qui sont comme la vie d\m peuple, aussi inéluctables que les lois de l'atavisme chez les individus. Driault. — Napoléon. 6

8a LA POLITIQUE ORIE>TÀLE DE >APOLÉ()?l

La Russie reçut de Constantinople l'orthodoxie et Kiev fut une fille de Byzance. Ivan III épousa Sophie Palëologue, la dernière héritière des empereurs grecs, et l'aigle }\ deux têtes des tsars est l'aigle de Constantin, qui plane à la fois sur les deux continents. Pierre le Grand et Catherine II ne firent que personnifier la sainte Russie en reprenant le chemin de Byzance. C'est pourquoi le projet grec de Timpcratrice émut si profondément loutci; les fibres de l'Ame russe. L'Angleterre alors était aveugle et prétait ses amiraux aux flottes russes. Mais, depuis, Pnul I""" rêva avec Bonaparte la conquête de l'Iran et de l'Inde. Mais Alexandre I*"", lui aussi, fidèle à son nom, songe à la Grèce et marche au Danube, et Napoléon, plus clairvoyant que l'Angleterre, voit « l'insatiable ambition des Russes, la tiare grecque relevée et triomphante depuis la Baltique jusfju'à la Méditerranée' ». — « Les provinces et les mers qui avoisinent le Bosphore, dit encore le Sénat dans une adresse i\ rem|)ereur. sont le contre vers lequel la nature a voulu diriger les routes du commerce du monde. Que les Russes s'en emparent, et le commerce du monde leur sera bientôt asservi*. » — « L'Angleterre, écrit enfin remporcur, en s'alliant avec les Russes, creusera ellemême un abîme dont elle ne reconnaîtra la profondeur (pi'en y tombant. »

Le danger se doublera pour r.Xngleterre si la Fiance et la Russie s'entendent comme en 1801. Car, ensemble, elles sont capables, par-dessus l'empire ottoman, de conduire ji travers l'Asie Mineure et la Perse quel(|ue gigantesque chc vauchée où seraient englouties l'Inde cl la fortune de l'Angle terre. Elles seraient alors les maîtresses du monde. A mesure fpie la conquête de l'Inde se développe, le gouvernement anglais prend conscience de sa jvilitique nécessaire ; il se rend compte que l'Inde sera \\n jour le fondement de sa grandeur ; il commence à en surveiller les routes par l'Egyptt" et l'Asie Mineure et s'aperçoit, non encore avec assez de net teté, que rien de ce q«ii intéresse le Levant ne peut lui ê(n>

1. Correspondance de Napoléon, 5o« bulletin, i3 janvier 1807.

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