‹ Études NapoléoniennesChapitre 3 sur 177 · INTRODUCTION ET BIBLIOGRAPHIE I I · texte numérisé non relu

INTRODUCTION ET BIBLIOGRAPHIE I I

Telle qu'elle est d'ailleurs, il est nécessaire de mettre de la prudence- à l'emploi de la correspondance impériale. Napoléon n'y découvre pas toute sa pensée; sa sincérité est parfois sujette à caution ; il ne répugne point toujours aux exagérations ni au mensonge ; par exemple, les Bulletins de la Grande Arnlée, qui ont quelquefois un grand intérêt politique aussi bien que militaire, ont été souvent arrangés dans le sens d'un continuel panégyrique. Il y a à faire ici des réserves analogues à celles que comporte le Mémorial de Sainte- Hélène. La Correspondance est néanmoins très précieuse ; on sait l'extraordinaire activité de l'Empereur : il n'y a que très peu de journées oii nous n'ayons pas une ou plusieurs, parfois i5 ou 20 lettres de lui ; elles sont directement inspirées par les événements et en sont par suite le reflet à peu près fidèle. La plupart ont un intérêt diplomatique ou militaire; parmi elles, il faut signaler particulièrement celles qui sont adressées à des souverains, notamment aux rois de la famille de Napoléon, qu'il réduit à n'être guère que les agents de sa pensée politique, surtout celles qui sont adressées à Talleyrand €t à Champagny ; elles ont le caractère d'instructions diplomatiques presque confidentielles : quoique l'Empereur ne trahisse jamais toute sa pensée, on la retrouve quelque peu sous la forme écourtée qu'il voulait bien manifester par la plume de son secrétaire. Il y aurait un curieux travail à faire sur les modifications, du moins dans le ton, que Talleyrand introduisait dans les notes impériales confiées à sa rédaction définitive, sur les termes diplomatiques dont il savait habiller l'expression toute vive et toute nue de la volonté impériale ; ce serait une intéressante étude de caractères. Ainsi, depuis les bulletins de la Grande Armée, destinés à une publicité européenne, jusqu'aux instructions envoyées à Talleyrand, en passant par les lettres de Napoléon à ses lieute-

•c'est M. Lecestre qui a raison, car en novembre 1807 le royaume d'Etrurie n'existait plus. — Voir encore là-dessus une récente publi- -cation de M. August Fournier, Zur TexlkriliU der Correspondenz Napoléons I. mit 5 lafeln; il s'agit de nouvelles lettres inédites de Napoléon, qui sont aux Archives de Vienne et qui seront l'objet d'une prochaine publication de M. Fournier.

la LA POLITIQCE ORIENTALE DE NAPOLÉOîl

tenants et à ses frères, on a comme une série de traductions de la politique napoléonienne, de plus en plus précises et pourtant jusqu'au bout incomplètes. Il y a toujours un secret que Ton sent que Napoléon garde jalousement, et c'est tout le grand problème historique de son règne.

La légende fut définitivement tuée par la triste histoire de la chute du second Empire, et ce fut le commencement d'une nouvelle période de Thistoriographie napoléonienne. Par réaction contre le gouvernement qiii avait fait tant de mal à la France et contre les belles histoires qui en avaient favorisé le retour, ce fut le temps des pamphlets, et notamment de celui de Lanfrey, Histoire de Napoléon (1868-1875) ; la haine de Napoléon a maintes fois d'ailleurs singulièrement aiguisé son jugement.

Alors parurent, après la mort de leurs auteurs, et surtout lorsque Téloignement des faits en rendit la publication moins redoutable, les Mémoires les plus utiles sur l'histoire du premier Kmpirc. Ce furent surtout, après les Mémoires de Wellington ( 1 867), après ceux de Mettcrnich ( 1 884), les Mémoires de Talleyrand. publiés en 1890 par le duc de Broglio. On sait la déception (ju'ils causèrent ; ils apparurent pleins d'erretirs ; et, conmie il fut prouvé qu'ils n'étaient qu'en partie originaux, ils perdirent aussitôt la plus grande partie du crédit qu'on leur avait d'avance réservé. Cela est très regrettable ; car on avait le droit de fonder les plus grandes espérances sur le récit de celui qui avait été, en matière politique, presque le rival heureux de l'Kmpereur. Pourtant, avec la Correspondance impériale, on eut dès lors deux impoiluilfs sources de l'histoire définitive h écrire.

Knlin, tout récemment en France, comme pour en célébrer le centenaire, on revint avec une nouvelle curiosité aux choses napoléoniennes. On aima de nouveau l'histoire des épiques chevauchées de la Grande Armée, des intrigues de la cour des Tuileries, les anecd<»tes piquantes. Ce fut comme la séduisante entrée d'une époque où sans doute enfin va s'organiser l'élude méthodique de l'histoire du premier Empire. Car déj;\ quelques excellents ouvrages ont paru qui en sont la très précieuse préparation. Ce fut d'abord la Courte his

INTRODUCTION KT BIBLIOGRAPHIE l3

toire de Napoléon, par Seelcy ; puis le Napoléon P'^ du D' Augnst Fournier ; puis Alexandre I"'' et Napoléon de Serge Tatistchef ; presque en même temps, le grand ouvrage d'Albert Vandal, Napoléon et Alexandre I"' ; plus tard, le second volume du Manuel historique de politique étrangère, par Emile Bourgeois ; tout récemment enfin les ouvrages de M. Albert Sorel, Bonaparte et le Directoire, la Trêve, et bientôt le Grand Empire.

Ainsi non seulement on tire désormais parti de la Correspondance impériale et des Mémoires ; mais on a commencé le dépouillement des Archives. Ce sont les sources essentielles, et elles sont bien loin d'avoir été complètement étudiées. En effet les Archives du ministère des affaires étrangères surtout renferment des trésors inestimables dans la Correspondance diplomatique classée par année et par pays, dans les Suppléments à la Correspondance, dans les Mémoires et Documents classés de la même façon \ Elles fournissent le récit des événements politiques rédigé par des témoins oculaires, presque des acteurs, ambassadeurs, ministres ou consuls. Elles renferment, dans les instructions données aux ambassadeurs, souvent sous la dictée de Napoléon, la pensée même de l'Empereur, du moins ce qu'il en voulait bien livrer à ceux qu'il emjDloyait. Tout est encore manuscrit. Le Recueil des Instructions données aux ambassadeurs et ministres de France, publié par la librairie Félix Alcan, sous les auspices de la Commission des Archives diplomatiques au ministère des affaires étrangères, ne va que jusqu'à la Révolution française.

D'ailleurs ces Instructions ne sont qu'une partie des richesses des Archives. La correspondance elle-même, entre les ambassadeurs et le ministère, est peut-être plus instructive, en tout cas plus vivante, image changeante et fidèle des variations presque quotidiennes de la politique. Les Archives des gouvernements étrangers ne sont pas moins importantes, quoique moins directement nécessaires à l'intelligence de la politique napoléonienne. Ce sont notamment : à Berlin, les Archives

I. Inventaire des Archives du Ministère des afTaircs étrangères, mémoires et documents, fonds li'rance, i vol. in-8, I^aris, Imp. nationale, i883. — /(/., id., fonds divers, i vol. in-8, id., 1898.

l4 LA POI.lTIQl E ORIENTALE DE NAPOLÉON

Centrales d'État (Konigl. geheimes Staalsarrhiv) ; à Vienne, les Archives de la cour et de ta maison de l' Empereur (Kaiserliches und KOnigliches Ilaus-IIof und StaaLsarrliiv) ; à Londres, le Public Record ojjicc (ses Iinenlaires ou Calendars ne dépassent pas l'année 1760) ; à Rome, les Archives du Vatican et les Archii^es de l'État Italien \ L'Archive russe, revue historique privée, V Archive \orontzo/ commencée en 1870, mais sans classement, ont imprimé quelques-uns de ces documents. Ainsi l'Archive russe a puhlié en 1870 les Rapports du prince Kourakine à Alexandre I*'*" sur ses conversalions avec \a[)oléon, au temps de son amhnssade à Paris, do 1809 à i8i2. La Société Impériale d'Histoire de liussie. fondée en 1867, a aussi fait connaître de curieuses pièces, c«mme les papiers de Savary ; la corrcsponilance de Tolstoï, ambassadeur h Paris de 1807 à 1809; les papiers du duc de Richelieu ; les lellres de l'amiral Tchitchagof ; les rapports du colonel Tchcrnichef et du comte Kourakine. Sous ses auspices, M. Tralchevski a puhlié une importante collection de papiers diplomatiques sur les relations d'Alexandre P' avec la France depuis son avènement en 1801. Nous n'avons encore en France aucune publication analogue, et ce sont jusqu'ici les Russes qui publient les rapports des ambassadeurs de France, tirés du ministère des affaires étrangères de France. Il faudrait dé|M)uilIer tous ces documents abondants et riches |X)ur pouvoir entreprendre de raconter la véritable et complète histoire de Nai>oléon. Car beaucoup de points en demeurent obscurs, et la plupart doivent èlre revus. II faudrait avant tout une bibliographie raisonnée de l'époque na- |>oIéonienne. A. Lumbroso a commencé en 1893 sa Biblio- (jraphia rarjionata dclt'epoca napoléonien ; le cinqiiième fascicule n'en est encore qu'à la lettre R. Kn ce qui concerne les ouvrages nouveaux, parus depuis 1898, on trouvera des indications complètes dans le Répertoire méthodique de Rrièrc et Caron. Heureusement nous aurons bientôt un précieux instrument de travail dans la Bibliographie de l'histoire de France de 1789 à nos jours, que vient d'entreprendre la So-

I. Cf. Langlois cl Sleiu, Bibliographie de l'histoire de France.

I>THODUCTIO>' ET BIBLIOGKAPHIE I&-

ci'elé d'Histoire moderne, sous la direction de M. P. Caron. On voit que nous n'en sommes encore qu'à l'organisation des études d'histoire moderne. Et il n'est possible actuellement, sur l'époque napoléonienne, que de s'appliquer à des points de détail.

Pour cette étude de la politique orientale de Napoléon entre 1806 et 1808, il était relativement facile d'épuiser les sources; non seulement, elle ne renferme aucun des grands faits militaires qui retentissent bruyamment dans la carrière de l'Empereur ; mais elle fut, en quelque sorte, au delà de ses préoccupations immédiates ; elle fut en sa pensée la part du rêve, de réalisation réservée à l'avenir ; et ses historiens en ont profité souvent pour n'en rien dire. .Te n'indiquerai ici que les sources principales d'oii est sorti ce travail renvoyant aux notes les indications hibliographiques particulières.

Je n'ai presque rien tiré, à peine quelques /ails, de VHistoire du Consulat et de V Empire, de Thicrs (tome Vil), de Bignon dont VHisloire diplomatique s'arrête à Tilsit, même de Lefebvre. Je me suis davantage servi, pour l'histoire de Constantinople à cette date, des livres de Juchereau de Saint- Denis, Histoire de l'Empire Ottoman de 1792 à i844, et surtout Histoire des Révolutions de Constantinople en 1807 et en 1808 : ce dernier ouvrage est^ d'ailleurs entré à peu près tout entier dans le premier, dont la publication est postérieure ; son premier volume en particulier renferme des observations sur le Grand Seigneur et la dynastie ottomane, sur le corps ecclésiastique et judiciaire des Ulémas, sur les Janissaires et autres corps militaires, sur la marine, les finances, le commerce, les populations et le régime actuel de l'empire ottoman, sur Constantinople et le Bosphore de Thrace.

Les Mémoires de Metternich (tome II), ceux de Talleyrand (tome I"') m'ont permis d'éclaircir quelques points de la politique orientale de l'Empereur. Pour les faits, les Mémoires du duc de Raguse (tome III) contiennent quelques renseignements sur les travaux et les espérances de l'armée de Dalmatie. Sur la mission Gardane, il y a un Journal d'un voyaye dans la Turquie d'Asie et la Perse, par Ange Gardane, frère du général et membre de la mission ; il y a

l6 l.\ POLITIQUE ORIENTALE DE NAPOLÉON

aussi beaucoup de documents officiels dans la Mission du (jénéral Gardane en Perse, publiée par Alfred de Gardane. P. Amédée Jauberl a aussi raconté son Voyage en Perse en i8o5-i8oG. De Pouqueville, consul général en Grèce, nous avons un Voyage en Grèce, une V/c d' Ali-pacha.

La Correspondance de Napoléon (lomes XIV-XVIII) n'a pas un grand nombre do numéros consacrés aux affaires d'Orient, si ce n'est au début de la mission de Sébasliani, à la fin de 1806 (tome XIV) et au lendemain du traité de Tilsit, dont il s'agissaitd'assurer rexéculion(tomesXV-XVI). En d'autres temps, Napoléon fut plus occupé, soit de la guerre contre la Russie, soit du blocus continental et des affaires de Portugal et d'Espagne. C'est une des originalités do cette histoire de la pf)lili(juc orientale à colle éjvxpie, que Napoléon y pensait peut-être beaucoup, mais qu'il en jMirlait peu, pgrce qu'il n'en avait pas le temps. Le Moniteur universel renferme beaucoup de récits et de pièces sur l'Orient il est nécessaire de les contrôler ; mais il convient peut-être de. conclure de cette abondance que Napoléon tenait h entretenir l'opinion de ce qui se passait dans ces lointains pays.

On trouvera les traités ot conventions dans les recueils de Martens, Les traités de la liussie ; — de Clercq, Itecueil des traités de la France (1713-1872), tome II ; — notamment dans Baron de Testa et ses fils, Recued des traités de la Porte ottomane.

Mais les documents que j'ai surtout employés sont les documents manuscrits des Archives nationales cl des Archives du ministère des affaires étrangères de France. Les archives nationales possèdent quelques rapports di))lomati({ues, quel ques pièces de correspondance officielle, notamment les minutes des décrets impériaux, dans les séries AD, XV, ^9» 54 et AF, IV, 1C8G-1G88, 170:^, 1705-1706. Aux affaires étrangères, il y a la Correspondance de Jiussie, vol. i/|/| à 1^6, qui fut la princi|)ale source de l'ouvrage de M. Albert Vandal ; la (Correspondance de Tunjuie, vol. 312 à 317, un volume de Suppléments (180O iSio), n° 2'i, un volume de Mémoires et Documents (1800- 181 3), n° 16; \a Correspondance de Perse ( 1 806- 1 809), vol . 9 a 11. Les

INTRODUCTION ET BIBLIOGRAPHIE ly

volumes 63 et 6^1 des Mémoires et Documents sur la Turquie sont une histoire de la diplomatie française dans le Levant de 1792 à 181 4, par M. Pellissier, consul général. C'est un résumé des principaux faits de la Correspondance diplomatique du ministère avec ses agents.

Ce n'est qu'un simple devoir que de dire les services qui m'ont été rendus par quelques-uns des ouvrages les plus récemment parus : Auguste Boppe, La mission de l'adjudantcommandant Mériage à Widdin (Annales de l'école des sciences politiques, i5 avril 1886); — Bourgeois, Manuel historique de politique étrangère; — A. Yandal, Napoléon et Alexandre /®^ Cependant on verra que je ne me suis pas rallié tout à fait à l'opinion de ces deux derniers écrivains sur les caractères généraux de la politique impériale, que je ne crois pas, d'après les faits, à la sincérité, à aucun moment, de l'alliance de Napoléon avec Alexandre, ni surtout à la sincérité du projet de partage ottoman si longtemps agité, que je ne crois pas que la politique orientale renferme tout le secret de la pensée de l'Empereur, que j'ai par conséquent évité le danger de grossir l'importance de mon sujet. Pourtant, — est-ce la preuve du contraire? — je pense qu'il est impossible de comprendre l'ensemble de la politique de Napoléon sans faire une très grande place à sa politique orientale.

Je sais ce que ce travail a d'imparfait. Il le doit, en partie, à l'éloignement du milieu oii se passe cette histoire, à la complication de la question d'Orient dès lors si délicate, à ceci surtout que Napoléon n'a rien fini dans les Balkans et qu'ainsi le dessin de sa politique ^ demeure indécis. Constanlinople est, avec Londres et Rome, la seule grande capitale de l'Europe où il ne soit pas entré. Ce livre aura du moins le mérite d'être un scrupuleux dépouillement des pièces qui sont les sources essentielles où il faut rechercher la pensée politique de Napoléon en cette matière ; on y verra que j'ai appuyé tout le récit sur des documents de première main et que tout ce que j'y avance est de témoins immédiats.

Et voici enfin à quels résultats je pense avoir apporté une contribution. Je ne parle pas de l'opinion personnelle que je Driault. — Napoléon. a

l8 LA POLITIQUE ORIENTALE DE NAPOLÉON

me suis faile de la polilique orientale de Napoléon, qu'elle était le terme et le complément nécessaire de sa conception de la fonction iiiipérialc, L'Empereur n'ayant dit à j)ersonne son secret, il est dillicile de prétendre le lui arracher et la discussion sans doute ne sera pas bientôt close sur ce point. J'ai seulement apporté une hypothèse nouvelle, j'admets bien qu'elle ne ferme pas tous débats.

Outre cela, on trouvera ici quelques traits de la décadence deTempire ottoman qui jamais, même depuis, ne parut plus près de sa ruine, la suite des desseins ambilieuv de la Russie sur Constantinople, les premiers desseins de l'Angleterre sur le Levant devenu la route la plus courte, de la Méditerranée à rinde, les premières agitations et les premières tendances séparatistes des nationalités chrétiennes sujettes de la Porte, les origines enfin de la réforme militaire et de toute la })oli tique du Tanzimât ' avec laquelle si longtemps encore les sultans continrent les progrès de la Hussie et des populations chrétiennes, c'est à ilire presque tous les caractères qui ont marqué l'évolution des pays balkaniques au xix" siècle. En cela encore la polilique napoléonienne est le premier chapitre de l'histoire conlcmjwraine.

I. On appelle Tanzimât on Turquie la polilique des réfornics, c'oslàiliro les elTorts faits par quelques sultans pour introduire dans leur empire ipielqucti institutions de la civilisation occidentale, et niônio pour accorder les populations musulmanes et chrétiennes. C'est une histoire qui, commencée par Sélim III. s'est délcrminéo â l'avèncmenl d'Abd-ul-lIaraid II en 187C. — Voir là-dcssus les deux excellents volumes de E. Engolhardt. /« Turquie et le Tanzimât ou Histoire des réformes dans l'rmpire ottoman, et mon histoire do la (Jncstion (FOrient, ch. 3 et /|.

Page 1