I. — L'empire ottoman. — Bonaparte et l'Orient
Depuis son retour d'Egypte jusqu'au lendemain d'Austcrlitz, Napoléon n'avait jeté sur rOrlcnt qu'une attention distraite; il avait été plus préoccupé de fonder son trône ini|H'rial ; il avait même sacrifié à celte pensée ses premières entreprises maritimes ; il avait renoncé aux îles Ioniennes, vendu la Louisiane aux Ktats-Unis. Avant d'étendre au loin son action, il rassemblait fortement entre ses mains toutes les ressources de la France nouvelle. Puis Austerlitz lui ouvrit l'Orient; le traité de Presbourg livra la Vénétie au royaume d'Italie, Tlslrie et la Dalmatie à la P'rance ; tout l'héritage de Venise sur la mer Mc^diterranée parut réservé à l'empereur Napoléon. Pendant deux ans il y porta des efforts constants, une activité de plus en plus pénétrante ; pendant un moment, il consacra son génie à la solution de la question orientale. Puis d'autres soucis le rap[>elèrent en Occident, et plus jamais il ne put reprendre sérieusement l'o'uvre interrompue. La politi(|ue orientale de rem|>ereur Nîi|)oléon lient entre le mois dejuin 1806 et le mois de mars 1808 ; son principal agent fut le général Sébasliani, dont ce lut le plus brillant tilre d'honneur.
Il faut, avant d'en esquisser le tableau, mesurer et étudier le terrain de cette histoire. L'empire ottoman comprenait en 1806 : en Asie, l'Asie Mineure justpi'au mont Ararat, avec toute la côte oricntide de la mer Noire jusqu'au Caucase et à l'entrée de la mer d'Azov; la Syrie, la Méso|X)tamie, jusqu'au golfe Persique, où ses relations étaient toujours très trou blécs avec l'empire persan son voisin ; l'Arabie et les villes saintes de La Mecque et de Médine, sans que les tribus nomades du désert fussent bien dociles ; — en Afrique, l'Algérie et la Tunisie, où les deys et beys ne reconnaissaient au sultan de Constantinople que de vagues droits de suzeraineté ; la Tri jwlitaine, mieux soumise ; l'Egypte, où la dommation des Mameluks venait d'être détruite par les Français, en sorte que
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les officiers du sultan, et parmi^ eux Méh émet- Ali, pouvaient entreprendre d'y rétablir Tautorité de la Porte ; — en Europe enfin, toute la péninsule des Balkans, y compris la Grèce et la Crète ; ses limites au nord étaient marquées par la Save, les Portes de fer, les Alpes de Transylvanie et la chaîne des Carpates, puis par le cours du Dniestr jusqu'à la mer Noire. La petite république de Raguse était sous le protectorat de la Porte; les îles Ioniennes, depuis 1802, étaient soumises à la double suzeraineté de la Porte et de la Russie. Immense empire donc, l'un des plus vastes empires du monde, plus vaste que n'avait jamais été l'empire d'Orient ou l'empire Grec, capable déjouer un rôle considérable dans les affaires politiques de l'Europe, capable d'exciter toutes les convoitises dès le moment où sa décadence était jugée irrémédiable.
C'était l'opinion unanime au commencement du xix** siècle. C'est encore l'opinion unanime au commencement du xx", et les faits lui ont donné quelque fondement ; on ne se trompait au commencement du xix" siècle que sur la rapidité de cette décadence ; mais l'empire turc avait subi depuis trente années de si rudes coups, son démembrement avait fait au xviii" siècle de tels progrès, que cette erreur était très explicable. Car la mer Noire avait cessé d'être tout entière ottomane, « cette fille des sultans avait été violée parles Russes ». Les frontières du monde ottoman avaient été reportées des portes de Vienne aux portes de Belgrade. Et la Russie et l'Autriche, de concert ou en concurrence, étudiaient assidûment le chemin de Byzance.
Aussi bien convient-il de préciser les traits de cette décadence, et de dire quelle était la condition exacte de ces pays, au moment où la politique napoléonienne allait s'y appliquer. Le sultan Sélim III, qui allait échanger avec Napoléon les termes de la plus cordiale amitié, était monté sur le trône le 7 avril 1789, au milieu de la seconde guerre conduite par Catherine II contre la Porte, pendant que Souvarov renversait les places fortes du Danube inférieur et massacrait leurs habitants. Il continua avec énergie la lutte commencée ; il retint ainsi la Russie en Orient au moment où la Révolution française produisait ses premières complications européennes ;
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Catherine II d'ailleurs n'était pas de caractère à conduire contre les « Jacobins » de France, autrement qu'en paroles, une vigoureuse croisade du droit monarchique. D'autre part, la France révolutionnaire, en renversant Louis XVI, attira sur elle les armes de l'Autriche et contribua aussi à dégager les frontières turques. Comme au temps de François P', la France et la Porte avaient des ennemis communs ; il y eut de bonne heure de réelles sympathies entre la Porte et les gou vernements révolutionnaires de la France ; il se fonda des clubs Jacobins h Constanlinople, on y chanta la Carmagnole, on y coiffa le bonnet rouge.
Dès les premières victoires des armées républicaines, Sélim m admira leur énergie et leur valeur et conçut la pen- .sée de refaire à leur exemple la force guerrière des Turcs. II eut le grand mérite de préparer la renaissance militaire qui a arrêté la décadence des Ottomans et prolongé pour j)lus d'un siècle leur séjour en Europe. En i7«)6, le général Aubert-Dubayet, chargé par le Directoire de l'ambassade de Constantinople, amena avec lui des ingénieurs et des officiers ; il avait été précédé de la renommée de son héroïque conduite au siège de Mayence en 1793, et il fut accueilli par les marques de la plus chaleureuse admiration. Sélim espéra quMl lui referait une armée de héros ; il y aurait fallu plus de temps que n'en cul Aubert-Dubayet, car il mourut quel (jues mois après.
En outre la Ré[)ublique française ne tarda pas h inspirer au sultan plus de crainte que d'admiration. Il s'inquiéta, après le traité de Campo-Formio, de l'occuiMition des îles Ioniennes par les Français ; il préférait le voisinage de Venise à celui de Bonaparte. Que n'eiil-il pas redouté, s'il avait connu la correspondance alors échangée entre lîona parte et Talleyrand, celui-ci ministre des relations e\té rieures du Directoire : « Les îles Ioniennes, écrivait le général, sont plus intéressantes pour nous que toute l'Italie ensemble. Je crois que si nous étions obligés d'opter, il vaudrait mieux rendre l'Italie à rEm|)ereur et garder ces îles. » — « Rien n'est plus im|)ortant, réjxindait Talleyrand, que de nous mettre sur un bon pied en Albanie, en (irèce,
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en Macédoine, etc.*. » Cet « etc. ». aurait fait rêver le sultan. Dès ce njonient, Bonaparte fut en correspondance avec les pachas de Janina et de Scutari, les Grecs, les émirs du Liban.
Le sultan ne connut pas cette correspondance, ni toutes ces menées. Il ne s'en inquiéta pas moins des intentions du gouvernement français, et, quand l'armée de Bonaparte eut débarqué en Egypte, en vain le Directoire protesta-t-il de ses excellentes intentions à l'égard de la Porte, déclarant qu'il ne voulait que punir les Mameluks de leur continuelle désobéissance à l'égard du sultan ; Sélim ne comprit pas qu'on ne voulait que lui être utile : la guerre fut déclarée à la France, les Français établis dans l'empire ottoman furent emprisonnés en grand nombre et dépouillés de leurs biens. Ruffin, le chargé d'afl'aires de France, fut enfermé aux Sept Tours (12 sept. 1798).
Le « roman oriental » de Bonaparte fut aussi court que brillant ; la bataille des Pyramides souleva l'enthousiasme des Français ; la bataille du Nil ou d'Aboukir souleva l'enthousiasme des Anglais. Bonaparte ne prit pas Saint-Jean d'Acre ; il quitta l'Egypte ; la France perdit l'Egypte, puis Malte ; elle cessa d'être dangereuse aux Turcs ; ils avaient désormais plus à craindre de l'Autriche et de la Russie et même de l'Angleterre, qui, dès lors établie dans la Méditerranée, n'en voulait plus sortir, surveillait la route de ITnde, et tenait à protéger le sultan, justement inquiet d'une si nouvelle et si ardente amitié. La France, cessant d'être voisine, cessait d'être l'ennemie, et les anciennes relations purent être renouées.
Ce fut l'objet des préliminaires de paix signés à Paris, le 9 octobre 1801, et delà paix définitive signée le 26 juin suivant^. Le Premier Consul restituait l'Egypte au sultan ; il n'y avait |)lus en Egypte un seul soldat français. Il garantissait lintégrité de l'empire ottoman ; il rendait même les îles Ioniennes, qui devaient former la République des Sept-Iles, sous le protectorat de la Russie et de la Turquie. Par contre, le