‹ Études NapoléoniennesChapitre 77 sur 177 · Moniteur, 12 mai · texte numérisé non relu

Moniteur, 12 mai

Driault. — Napoléon. 12

A ce rôle Feth-Ali était tout disposé ; il Tavait sollicité. Mais Napoléon attendait davantage de lui. L^alliance de la Perse lui ménageait encore la possibilité d'atteindre TAngleterre dans l'Inde, au moins de Vy inquiéter, de l'obliger à y envoyer des troupes, puisqu'il avait renoncé à l'attaquer directement. Depuis sa campagne d'HgypIe, Tlndus et le Gange, là-bas, dans le lointain Orient, éveillaient sans cesse les rêves de son imagination, toute satisfaite d'y découvrir, outre la gloire, le point vulnérable de la domination anglaise. Ce qu'il y avait à la fois de chimérique et de réaliste en son génie se contentait ensemble à caresser ce grand dessein.

Dés le lendemain de la paix d'Amiens, au printemps de 1802, il avait envoyé dans l'Inde le général Decacn, avec la mission officielle de prendre possession des comptoirs que le traité rendait à la France, avec la mission secrète de rechercher tous les moyens de nuire au commerce et h la puissance anglaise dans ces régions. La guerre avait élé déclarée au moment où Decaen arrivait devant Pondichéry : il avait failli tomber aux mains des ennemis ; il avait eu grand'peine à gagner l'île de France. Il y était resté. Il s'y était fortifié, et, depuis, il nuisait de son mieux aux intérêts de l'Angleterre, donnait surtout la chasse k ses vaisseaux et faisait parfois de bonnes prises. L'île de France était devenue ainsi, selon l'expression même de \a|x>léon, « la premit'ic échelle du commerce de la métro|)ole avec le golfe Persiquc et l'Inde ». Elle pourrait un jour i>eut-être appuyer des o|)érations plus sérieuses.

On s'entretenait, dans l'entourage de Napoléon, de la secrète ambition qui le poussait vers les pays de l'Indus, sur les traces d'.Vlexandre le Grand, et les faiseurs de projets cherchaient leur fortune à lui en suggérer les moyens. Le plan le plus curieux sans doute qui lui ait été soumis dans cetle intention fut relui d'un ancien officier prussien, le comte de kameke. Il est daté de Chio, ao octobre i8o5. Il est gigantesque : il ne s'agit de rien moins que d'opérer une révolution complète dans toute l'Asie et d'en faire la conquête à la fois IK>li tique et religieuse, c'est-à-dire définitive. L'auteur s'effrayo

LE TRAITE DE FINKENSTEIN I^f)

de sa propre hardiesse : « Votre Majesté daignera-t-elle pardonner à un second Icare de s'être presque brûlé les ailes en se saisissant des rennes (sic) qui ne pouvaient être maniées que par un grand homme ? »

Voici l'idée'.

Le comte, sa femme, la femme de chambre de celle-ci, un chimiste, un officier d'artillerie démissionnaire aussi, enfin un Turc qui sait l'allemand, — celui-ci est particulièrement précieux, — s'en vont à Smyrne pour gagner Bagdad. Les trois premiers sont habillés en femmes musulmanes de qualité, couverts de longs voiles ; les trois autres sont leurs esclaves. A ce titre, ils sont admis dans la grande caravane des pèlerinages. Ils arrivent à Bagdad. Après avoir étudié le pays, ils s'établissent dans un ermitage adossé à la chapelle qui est consacrée à l'iman Hussein, fds d'Ali, le cousin de Mahomet. C'est là que vont en grand nombre, à chaque fête du Rhamadan, les pèlerins venus de tous les points de la Perse et de la Mésopotamie ; c'est là qu'ils attendent chaque année la venue de Mohammed-Mahdi, le douzième iman annoncé par les prêtres, qui doit gouverner le monde.

Kameke et les siens pratiquent aisément une communication secrète entre leur ermitage et le saint lieu. Ils établissent dans les souterrains « une machine électrique et phantasma- ^orique ». Au moment du pèlerinage, au milieu des tours de gobelets et des miracles des derviches, le chimiste lance un aérostat lumineux d'où tombent, parmi les éclats de tonnerre, dans la nuit calme et étoilée, des milliers de papiers qui semblent envoyés du ciel et qui se répandent comme une manne sur la foule prosternée et tremblante. L'opération est renouvelée pendant plusieurs nuits, et les pèlerins sont pénétrés de crainte, dans l'attente des ordres de Dieu et du Mahdi annoncé. Enfin, les esprits préparés, le comte paraît : « il resplendit tout entier d'un feu phosphorique ; des étincelles électriques, grâce au chimiste, jaillissent de toutes les parties de son corps ; » — miracle étrange, le plus grand que Dieu jamais ait offert à ses fidèles. Le Turc, habillé en der-

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