‹ Études NapoléoniennesChapitre 8 sur 177 · Lavisso et Rambaud, Histoire générale, IX · texte numérisé non relu

Lavisso et Rambaud, Histoire générale, IX

Mais il fut presque impossible do modifier l'organisai ion de l'infanlerie ; on se heurta aux privilèges et à la mauvaise volonté des janissaires. A peine put-on mettre sur pied un faible bataillon qui fut presque exclusivement comi^osé d'étrangers sous le commandement du renégat anglais Camp bell, désormais appelé Inglis-Mustapba. Avec un escadron de cavalerie exercé à Teuropéenne, cela fil une petite brigade de troupes régulières. Elle se distingua bientôt à la défense de Saint Jean-d'Acrc contre Bonaparte, elle s'y comporta avec beaucoup d'adresse et de .solidité, pendant que les autres troupes turques étaient dispersées ou écrasées au Mont Tlia bor et à Aboukir. Les ennemis de la réforme militaire durent reconnaître la supériorité des nouvelles troup<»s, et, à leur retour à Constantinople, elles furent accueillies en triomphe par toute la population.

Sélim III en profita pour créer tout un corps d'armée sous le nom (T ordonnance nouvelle ou ISizam-Djedid. Ln de ses ministres, Tchélébi-efTendi, exprimait ainsi la nécessité de la réforme : « Les défaites des Ottomans par les Husses dans les dernières guerres doivent être attribuées à la mauvaise instruction des anciennes milices turques, compt)5ées de marchands de pâtisserie, de mariniers, de pécheurs, de teneurs de cafés et de maisons de prostitution, et d'autres qui sont engagés dans les trente-deux espèces de commerce. »

... « Les infidèles, dit-il encore, s'amusent de ces midli tudes d'Ottomans qui encombrent les compagnies sans savoir même charger un fusil, mettant d'alx)rd les balles dans les mousquets et la poudre par-dessus, Ixins tout au plus à dévorer les magasins et à ruiner le pays, à pro|)ager les fatix bruits de trahison et les paniques... Vu contraire, les troupes nouvellement levées, au lieu de se livrer au commerce, restent jour et nuit dans leurs quartiers, s'applicpiont journi*lment auxexerciccs militaires, conservent leurs armes, canons, mousquets, équipages de guerre de toute es|>èce, en état do servir immédiatement, pratiquent une discipline convenable à leur nom de soldats du nouveau règlement. » Le nouveau corps d'armée comprenait deux escadrons de cavaleiic et douze régiments d'infanterie : deux près de Constantinople,

LE « PROJET GREC » DE CATHERINE II Sy

deux à Kutayeh, cl huit en Caramanie sous le commandement d'Abd-ei-rhaman Kadi-pacha qui avait toute la confiance du sultan. Les janissaires en furent profondément irrités, mais ne se soulevèrent point. Le sultan pensa qu'il pouvait achever son œuvre.

Au mois de mars i8o5, un halti-chérif généralisa l'institution du Nizam et y absorba les anciennes troupes : il décréta que les plus jeunes janissaires et les plus solides parmi les jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans seraient incorporés dans les formations de la « nouvelle ordonnance », armés et disciplinés à l'européenne. Comment le sultan et ses conseillers ont-ils pu croire que les janissaires allaient renoncer aussi vite et aisément à leur privilèges séculaires ? Séliin eut conscience de son imprudence après la promulgation du décret ; car il n'en fut pas donné connaissance aux Janissaires de Constantinople. A Andrinople, le héraut qui alla lire le décret du sultan fut à moitié assommé. A Rodosto, le cadi chargé d'en commencer l'exécution fut tué sur la place. Nulle part le hatti-chérifne fut obéi. Sélim dut se contenter d'augmenter les effectifs des régiments de Kadi-pacha en Asie Mineure.

Dans Tété de 180G, quand la Porte commença de s'inquiéter des dispositions des Russes au Nord du Danube, le sultan appela Kadi-pacha à Constantinople: i5 ou 16000 réguliers furent dirigés sur le Danube. Quand ils arrivèrent à Andrinople, ils furent arrêtés par les janissaires qui s'y étaient massés en une armée considérale ; ils furent enveloppés, décimés, refoulés sur le Bosphore jusqu'à Silivri ou Selymbria ; leurs débris repassèrent péniblement en Asie Mineure. Toute la Roumélie à cette nouvelle s'agita jusqu'au Danube ; les pachas se levèrent et s'indignèrent contre les réformes du sultan, contraires à l'esprit du Coran et à toutes les traditions les plus sacrées. L'ayan de Routchouk, Terzenik-Oglou, réunit 80 000 hommes pour marcher sur Constantinople et renverser Sélim ; il fut tué par ses soldats au moment de partir'. C'était une sorte de guerre sainte sou-

I. Aflaires étrangères, Corresp. de Turquie, Sébastiani à Talleyrand, 30 août iSoO.

levée contre le trône du sultan. Ce fut un coup mortel porté au prestige du nizam. Sélim effrayé céda, s'efforça de calmer les colères des janissaires, prit leur aga pour grand-vizir. Ils se contentèrent pour Tinst^int de cette satisfaction, convaincus qu'il ne serait plus question du nizam. Toute celle émotion était à peine apaisée lorsque Sébasliani fut envoyé en ambassade à Constantinoplc. La Houmélie était encore toute frémissante.

Ainsi dans le temps même où l'influence russe pénétrait comme un poison jusqu'au cœur de l'empire ottoman, le sultan était désarmé ; les janissaires n'obéissaient plus, n'avaient plus les vertus guerrières d'autrefois et refusaient de permettre la réforme militaire nécessaire. Jamais, mémo de. nos jours, l'empire turc ne parut aussi près de sa ruine.

C'est à peine si Sélim III régnait vraiment sur Constantinoplc et ses environs immédiats, sur la côte toute proche de l'Asie Mineure. Partout, en Asie, comme en Europe, son autorité s'en allait en lambeaux. Partout des pachas ou des peuples rebelles ; il n'était pas besoin de l'intervention ho^.tilc des graniies puissances européennes pour arroniplir le démembrement. C'était chose déjà faite.

IDn Asie, Kadi-pacba est le maître de la Caramanie, ceslà dire du pays de Konieh ; du moins est-il un ami de Sélim, un partisan et le principal instrument de la réforme mili taire. Les pachas qui se succèdent à Bagdad sont indépen dants, ont des allures de souverains, pensent peut-être tenir la place des illustres califes Abbassides, disputent ccpendaiil les riches fruits de la Mésopotamie au brigandage des Kurdes, reçoivent souvent par le golfe Persique des agents anglais, acceptent d'eux de l'argent ; nul en ce temps, parmi ces pachas, n'eut de grands talents et ne tira parti de l'opposi lion qu'il y a entre les populations arabes de la Mésoj>otainie et les jwpulations turques de l'Asie Mineure ; nul n'cssava

jamais de restaurer les splendeurs d'Haroun-al-Raschid. Bagdad restait presque aussi morne que les ruines de Babylone.

Djezzar-pacha vient de mourir (i8o4) en Syrie. Ahmed- Djezzar ou Ahmed le Boucher' était de race bosniaque et de l'origine la plus misérable. Longtemps esclave, il passa <le main en main au hasard du commerce, tomba ainsi en la possession d'un chef Mameluk, Ali-Bey, puis de l'émir des Druses, Yousouf, dont il gagna la confiance. Pour le •compte de son maître, il enleva Beirout et la garda; Yousouf voulut la lui reprendre, fut battu. Ahmed s'y fortifia, excita le fanatisme des musulmans contre les chrétiens, ordonna ■de féroces massacres de Maronites, maçonna vingt chrétiens vivants dans sa muraille pour la rendre plus solide, se baigna dans le sang. Il attira sur lui l'attention, et les faveurs du sultan ; elles furent aussi déterminées par la ■crainte qu'on avait de lui, par l'argent de ses victimes dont il envoyait une part à la Porte. Il devint pacha de Saint- Jean-d'Acre et de Saïda, puis de Damas et de Tripoli. Vers 1790, il était tout-puissant dans le Levant. Il s'illustra en 1799 en défendant victorieusement Saint-Jean-d'Acre contre Bonaparte. Il fut jusqu'à sa mort comme le sultan de la Syrie et de la Palestine. Il n'eut pas de véritable successeur.

Méhémet-Ali était un Albanais, né à Cavala, près de Salonique. Marchand de tabac dans cette ville, il s'enrôla dans l'armée qui fut envoyée contre Bonaparte en Egypte, se distingua à Aboukir, s'éleva de grade en grade, devint le commandant de la garnison albanaise que le sultan laissa au Caire après la paix d'Amiens. Chargé à ce titre de soutenir le pacha contre les prétentions des Mameluks, il s'allia avec les Mameluks contre le pacha Khosrevv, l'obligea à quitter l'Egypte. Il rendit encore la vie impossible au nouveau pacha Kourchid et ne fut satisfait que lorsque, le 9 juillet i8o5, il fut proclamé pacha du Caire par ses soldats. Quelques rondes bourses envoyées à Constantinople lui valurent un firman d'investiture. Il fut le maître de l'Egypte;

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