‹ Études NapoléoniennesChapitre 7 sur 177 · L EMPIRE OTTOMAN. BONAPARTE ET L ORIENT · texte numérisé non relu

L EMPIRE OTTOMAN. BONAPARTE ET L ORIENT

« Peut-être un négociateur habile parviendrait-il à obtenir de la Porte .qu'un petit corps français fût employé à pacifier ou à soumettre tous les insurgés... Il est très difficile de faire marcher les janissaires conscrits, et, comme ils sont presque tous pères de famille, artisans, laboureurs et surtout domestiques, ils redoutent infiniment la guerre et ne sont terribles qu'à leurs chefs... La Porte ne cache point cpie les habitants de l'Egypte sont attachés à la République et particulièrement au Premier Consul. Lord Elgin lui-même, en me parlant de ce pays, m'a avoué que les Français y étaient vivement regrettés'. »

Trois mois après la paix définitive de Paris, en septembre 1802, Bonaparte chargea encore le colonel Sébastiani d'une mission commerciale dans la Méditerranée, de Tripoli en Egypte et en Syrie. Ce singulier agent commercial devait « noter l'état des ports, les ressources des arsenaux, visiter et gagner les cheikhs du Caire en offrant la médiation franij-aise entre le pacha turc et les beys des Mameluks, étudier les fortifications de Jaffa, de Saint-Jean-d'Acre, et de Jérusalem ».

Sébastiani s'embarqua à Toulon, sur la Cornélie, le 29 fructidor an X (i/i sept. 1802). Il était à Tripoli le 8 vendémiaire an XI et obtenait du pacha la reconnaissance de la République italienne. Il arrivait à Alexandrie le i[\ vendémiaire pour en exiger l'évacuation par les troupes anglaises du général Stuart, conformément aux stipulations du traité d'Amiens. Il reçut de grands honneurs à son entrée au Caire. Le pacha Kourchid-Ahmed promit le meilleur accueil aux agents commerciaux de la France. Le colonel visita les cheikhs, leur distribua des portraits de Bonaparte; cela excita parmi eux le plus vif enthousiasme : « Lorsque nous passions dans les rues, dit Sébastiani, tout le monde se levait et nous saluait ; les astrologues du Caire font tous les jours des prédictions sur ce qui concerne le premier Consul. »

Il en fut de même, paraît-il, à Saint-Jean-d'Acre. Le

I. Testa, Recueil des trailés de la Porte, I, p. 5o4-5i3. — P. Coquelle, La mission de Sébastiani à Constantinople en 1801 (Revue d'histoire diplomatique, juillet 1908).

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colonel revint par Zanle. Il y nota la même admiration de la France : « Je ne m'écarterai point de la vérité, dit-il, en assurant que les îles de la mer Ionienne se déclarcroni françaises dès qu'on le voudra. » Il releva l'état des forts, de l'armée anglaise, de l'armée turque, et conclut : « Six mille l'rançais suffiraient aujourd'hui pour conquérir rÉgvptc'. »

Son rapport fut inséré au Moniteur du 3o janvier iSoli et excita rindignation de l'Angleterre.

Le sultan aussi resta en défiance à l'endroit du gouvernement français. Brune ne réussit pas à obtenir son alliance contre la troisième coalition; Sélim ne consentit mémo jîas tout d'abord à reconnaître en i8o/| Napoléon comme empereur ; ce nouveau titre l'inquiétait ; il craignait que l'ambition im|K'riale ne se |K)rtAt bient«')l sur l'Orient, plus redoutable encore qu'en 1798. Brune quitta alors Conslanlinoplc et y laissa Huffin comme chargé d'affaires. Buffîn était toujours chargé de ces missions agréables.

Les ambassadeurs de Russie et d'Angleterre à Constantinople, M. d'Italinski et sir Slratton, ne manquaient pas d'encourager les mauvaises dis|K)silions do la Porte à l'égard (le la France. Ils affectaient du reste le plus complet mépris pour le nouvel Empereur ; ils annonçaient la prochaine déroute de ses ambitions ridicules ; ils vantaient l'invincible puissance de la troisième coalition, toute rFuro|)c (car la Prusse, disaient-ils, allait se joindre aux alliés) soulevée contre l'usurpateur corse, prête à venger par sa chute les souverains depuis longtemps insultés; ils pensèrent obtenir l'alliance turque, comme en 1799.

Mais les Français n'étaient plus en Egypte; Sélim 111 ne crut pas qu'il fiU urgent ni prudent de .se prononcer contre Napoléon. Il attendit. Il eut lieu de s'en féliciter. Au moment où on lui annonçait la prochaine invasion de la France par les alliés, il apprit la bataille d'Austerlitz, puis le traité de Presl)Ourg, la Hussic vaincue, la Prusse contenue, l'Autriche écrasée, la France maîtresse de la Vénélie, de l'Istrie et de

I. TcsU. Hecueil <lcs traités de la Porte, II, 46-6 1. — Moniteur officiel, 3o janvier i8o3.

la Dalmalie, du royaume de Naples, toute voisine de la péninsule des Balkans, INapoléon capable de punir le sultan de sa mauvaise volonté. Sélim se hâta de reconnaître Napoléon comme Empereur, lui envoya à cet effet un ambassadeur extraordinaire, Muhib-effendi, qui fut solennellement reçu le 5 juin 1806 et salua dans l'Empereur « le plus ancien, le plus fidèle, le plus nécessaire allié de l'empire ottoman' ». Napoléon répondit à l'ambassadeur : « Tout ce qui arrivera d'heureux ou de malheureux aux Ottomans sera heureux ou malheureux pour la France. » Le même jour, en présence de l'ambassadeur ottoman, Louis Bonaparte fut proclamé roi de Hollande, le cardinal Fesch, oncle de Napoléon, fut désigné comme coadjuteur et successeur de l'électeur archichancelier de l'empire germanique ; Talleyrand fut nommé prince de Bénévent, et Bernadotte prince de Ponte-Corvo ; quelques jours après. Napoléon était reconnu comme protecteur de la Confédération du Rhin. « Tout cela, écrivait Talleyrand à Rufïin, est destiné à montrer à la Porte la puissance de la France. » ,

Il ne faut pas accorder une confiance aveugle aux paroles les plus solennelles de l'Empereur. 11 n'est pas certain cependant qu'il n'ait pas été sincère le jour de la réception de l'ambassadeur ottoman. Ce fut du moins le point de départ d'une alliance intime entre la France et la Porte ; elle fut très précieuse à la Porte; elle la protégea contre l'ambition russe ; et, quand on aura lu les pages qui suivent, on trouvera peut-être qu'il n'est pas si paradoxal de dire que Napoléon a sauvé l'empire ottoman d'une ruine imminente.

Car il faut se reporter par la pensée un siècle en arrière et calculer la gravité du danger russe pour l'intégrité de l'empire ottoman ; il faut mesurer le chemin parcouru par

I. Moniteur, 6 juin 1806. — Aflaires étrangères, Corr. de Turquie,. Talleyrand à Ruffin, 12 juin 1806.

les Russes dans le dernier quart du xyiii' siècle, et considérer que la vitesse acquise paraissait devoir les porter en quelques années au Bosphore.

C'est par là surtout que le règne de Catherine II est grand, que presque au même titre que Pierre le Grand elle fut une fondatrice de la |)olilique russe; son projet grec, plus encore que le teslanient de Pierre le Grand, a inspiré les tsars du xix" siècle, et il n'est pas si^r qu'il ne sera pas au fond dos plus intimes pensées de ceux du xx" siècle.

Ce fui une révélation surprenante pour l'Kurope, ce fut un fait historique d'une importance capitale <iue l'apparition de la flotte russe dans la mer Méditerranée en 1771. Elle était partie de Saint-Pétersbourg ; elle avait emprunté des pilotes et des ofliciers à l'Angleterre, qui alors ne se défiait pas encore de l'ambition moscovite. Elle était venue sur les cotes de la Grèce ; elle avait appelé les Grecs à la lilierté et à la croisade ; puis elle les avait abandonnés à la vengeance des Turcs et était allée brûler la flotte du capitan-pacha dans la rade de Tchesmé. Toute rEuroj>e attendait la nouvelle de l'arrivée des Russes devant Conslautinople, peut rire de l'occupation de celte ville et de la délivrance de Sainte-Sophie : car il y a dans l'histoire des hommes de ces événements soudains auxquels tout le monde s'attend. Les Russes n'osèrent tenter celte fortune ; ils ne parurent pas devant Constantinople que le baron de Tott et les ofliciers de l'ambassade de France s'étaient hâtés de mettre en état de défense.

La Porte pourtant resta comme frappée de stupeur, et elle signa, le 21 juillet 177^, le traité de Koutchouk- Kaïnardji, le premier et le plus caractéristique des contrats où s'est |)eu à peu déterminée la polilicpie russe dans les Balkans*. Il est utile d'en rappeler les termes essentiels, dont quelques-uns avaient encore, au commencement du \ix" siècle, tous leurs eflets : Les Tatars de Crimée, du Kouban, du Boudjak et de l'Iédissan sont désormais indépendants de la Porte ; le sultan de (Jonslantinople reste leur

I. Marten», I.cs traités de la Russit-, VI. — A. SorcI, La question d'Orirul nii \\ III'- </;•<•/,•. rh . \\.

chef religieux ; mais ils éliront librement leurs khans ; la Russie et la. Porte n'entretiendront dans leur pays ni armée ni fonctionnaires. — La Russie obtient Kertch, lénikalé, Azov, Kinburn et les deux Kabardies. Elle évacue la Géorgie et la Mingrélic, au sud du Caucase. — Elle restitue les îles de l'Archipel occupées par ses vaisseaux ; mais elle obtient pour les Grecs une amnistie entière, le libre exercice de leur culte, l'exemption des impôts arriérés et une exemption d'impôts pour les deux années à suivre, afin qu'ils puissent consacrer toutes leurs ressources à réparer les ruines faites par leur rébellion et par la répression. — La Russie évacue les deux Roumanies, en partie conquises par ses armées ; mais elle obtient pour elle les mêmes conditions que pour les Grecs; en outre, les monastères reprendront les biens qui leur ont été enlevés et tous les avantages dont ils jouissaient sous Mohammed IV, « d'heureuse mémoire ». Les hospodars des deux Roumanies ont l'autorisation d'accréditer des chargés d'affaires près de la Porte, ce qui leur donne des airs de princes indépendants ; et la Russie aura le droit de « parler en leur faveur ». — Le traité accorde encore la liberté du commerce russe dans tous les ports turcs, le droit au gouvernement russe d'établir des consuls et des vice-consuls partout oii il le jugera nécessaire, le libre exercice de la religion orthodoxe russe dans tout l'empire ottoman, le libre accès aux Lieux-Saints, le droit d'ouvrir une église russe à Galata. — Le souverain russe, reconnu Padischah, prendra rang, dans l'étiquette, immédiatement après l'autre empereur d'Europe. — La Porte paiera une indemnité de guerre de quatre millions et demi de roubles, en trois termes. — En résumé, l'indépendance de la Crimée, l'occupation d'Azov, de Kertch et de Kinburn, ouvraient à la Russie une fenêtre sur la mer Noire, c'est-à-dire sur un domaine que la Porte s'était jalousement réservé depuis des siècles. Surtout la Russie apparaissait comme la protectrice des chrétiens de l'empire ottoman, en particulier des hospodars des Roumanies ; or, si l'on considère que la population de la péninsule des Balkans était en énorme majorité chrétienne, on est disposé à comprendre ces mots de Thugut, agent diplomatique

3o LA POLITIQUE ORIENTALE DE NAPOLÉON

-de l'Autriche près de la Porte : « Tout l'échafaudage des stipulations du traité de Kaïnardji est un modèle d'habileté de la part des diplomates russes et un rare exemple d'imbé- <;illité de la part des négociateurs turcs. Par l'adroite combinaison des articles de ce traité, l'empire ottoman devient dès aujourd'hui une sorte de province russe. » 11 faut y voir aussi une preuve de reflacement de la politique française à celte date, une atteinte grave à ses privilèges religieux, au prestige de son gouvernement, puisqu'il est solennellement déclaré que, devant la Porte, le souverain russe viendra immédiatement après l'Empereur. De là datent les entreprises des orthodoxes en Palestine en concurrence avec les droits anciens des Latins, et la rivalité entre les protégés de la France et de la Russie : l'histoire en devait remplir tout le siècle suivant. On peut donc regarder le traité de Koutchouk-Kaïnardji comme la base essentielle de toutes les entreprises postérieures de la Russie dans l'empire ottoman.

Dans l'intérêt de « l'équilibre des Balkans », formule di plomatique qui, si ancienne qu'elle soit, n'a [ws encore dis- [)aru du langage des gazettes et des |)rotocoles, le traité du /l mai 1775 donna la Bukowine à l'.Vulriche : c'était le |)aiement de son intervention au lendemain de l'affaire de Tchcsmé ; elle avait alors détourné les coups de la Russie sur la I*ologne ; elle y avait gagné la (ialicic. La pieuse Marie-Thérèse prenait de toutes mains.

Catherine II fut encouragée par ces brillants résultats ; elle n'était pas femme à négliger les avantages que renfermait le traité de 177/1; elle était bien plutôt disposée à une hâte excessive. Gomme Thugul, comme la plupart des contemporains, elle crut qu'il n'y avait qu'un efl'ort à donner |>our résoudre ce qui allait s'appeler la question d'Orient. Elle Irouva dans renq)ereur Joseph H un correspondant complaisant, et ils dressèrent le projet grec, dont les termes défînitifs ressortent des lettres échangées entre les deux souverains en 1781 et 1782. 11 faut aussi le» rappeler, |)our établir tout le bilan des dangers dont la Russie menaçait la Porte et «:ontre lesquels la Porte cherchait des appuis. La Russie et l'Autriche ne s'attribuaient oue de petits morceaux de l'em-

LE « PROJET GREC » DE CATHERINE II 3l

pire ottoman qu'elles traitaient déjà comme une proie tombée : la Russie ne devait prendre que le pays entre le Bug at le Dniestr, Otchakof, et une ou deux îles de l'Archipel dans l'intérêt de son commerce ; l'Autriche ne prendrait que Khotin, la Petite- Valachie, Nicopolis, Widdin, Orsova, Belgrade ; elle enlèverait aussi aux Vénitiens l'Istrie et la Dalmatie, et ils recevraient en échange la Morée, la Crète, Chypre et la plupart des autres îles de l'Archipel. Les intérêts delà France dans le Levant étaient tenus dans le plus parfait oubli.

De lensemble des possessions européennes du sultan, les deux impériaux rêveurs faisaient deux États chrétiens : — La \alachie, la Moldavie et la Bessarabie formeraient un état autonome chrétien sous le nom de Dacie : on laissa dans l'ombre le nom de celui qui en serait le souverain : la tsarine ne voulait peut-être pas le désigner trop clairement, toute 'prête sans doute à y exercer l'intérim de la souveraineté, en attendant que ce détail fût réglé. — Le reste de la péninsule était destiné à former l'empire grec, dont le souverain devait être le grand-duc Constantin, petit-fils de Catherine 11, né le 8 mai 1779 ;"il était bien entendu que cet empire grec ne serait jamais réuni à la Russie. — Ces deux nouveaux Etats, Dacie et empire grec, devaient former une confédération, fortement établie sur le Danube inférieur, mais sans [)ouvoir grever le commerce autrichien sur le fleuve d'aucun droit de douanes jusqu'à son embouchure.

Le projet grec ne fut qu'une manifestation vaine ; il n'a qu'un intérêt historique et précise les caractères de l'ambition russe. Catherine 11 tenta pourtant énergiquement de le réaliser ; ce fut le grand dessein de son règne ; elle crut que <;'en devait être l'incomparable gloire. Elle ne se mit même pas en peine de prétextes pour commencer l'exécution de son plan, elle n'eut pas les moindres égards pour le gouvernement ottoman, l'ayant dans sa pensée d'avance condamné.

Le 8 janvier 178/1, la Grimée fut annexée à la Russie, violation formelle du traité de Koutchouk-Kaïnardji. Les Ibrtiiicalions de Kherson furent augmentées. Sébastopol fut fondé et solidement armé. La flotte russe de la mer Noire

32 LA POI.ITIQLE ORIENTALE DE N.Vl»OLÉO?«

fui dével(>pj)ée dans des proportions menaçantes. Une armée de i3oooo Russes, à la lin de 1786, fut massée dans la Russie méridionale. Un archevécjuc grec, Boulgaris, fut in Ironisé à kherson et eut mission de se tenir en relations constantes avec ses coreligionnaires de l'empire ottoman : il était l'agent du protectorat religieux de la Russie dans cet empire. Le ministre russeàConslanlinople, Boulgakof, entretenait au divan des intrigues suspectes, corrompait à prix d'argent quelques-uns des principaux fonctionnaires turcs. I/action russe pénéirail au cœur tle l'empire turc selon un plan audacieusement conçu el fermement poursuivi.

Cependant, apivs la répression de la révolte de Pougatchef, le gouvernement de Pélersbourg entreprenait avec la même énergie et la même constance la colonisation de la Nouvelle- Russie. Polemkine régnait, au nom de sa souveraine, sur « l'empire de Tauride », en faisait étudier el exploiter les ri<hesses agricoles, en peuplait de colons les solitudes jusquelà silencieuses, en faisait sortir, comme d'un coup d'une J)aguette féerique, des villages el des villes, y traçait des routes, N aménageait les rivières et les fleuves en voies navigables, jetait les fondements de la brillante fortune d'Odessa. Déjà les produits de la Terre-Noire descendaient sur les fleuves vers la mer Noire, y chercbaient des débouchés vers TEurope. Le glacier russe glissait, comme une force fatale, vers le Sud.

Catherine II vint constater ces premiers résultats, reçut h Kherson la visite de l'empereur Joseph II, voyageant sous le nom de comte de Falkenslein, passa sous des arcs de triomphe où elle avait fait écrire « Chemin de Byzance », refusa de i-épondre aux demandes d'explications qui lui vinrent à ce sujet de la Porte, et fut heureuse enfin de recevoir de Constautinople une déclaration de guerre, le 2G juillet 1787.

Klle espéra que c'était le signal de la croisade suprême ; elle lança avec ime ardente foi les trou|K?s de Souvarov sur le I)anul)e. Elle avait l'alliance de TAutriche, sa plus redoutable rivale, dont les armées entamèrent la Serbie. Elle ne craignait |K)int la France, préoccupée de sesdiflicullésfinan-

cières et sociales et bientôt bouleversée par la Révolution. Frédéric .II venait de mourir (1786) et son successeur n'avait pas son génie. L'Angleterre n'avait encore aucun intérêt dans la Méditerranée. Il n'y avait pas d'obstacle sur le chemin de Byzance. Le bruit des premières victoires de Souvarov parut annoncer la fin de l'empire turc en Europe.

Mais Joseph II mourut en 1790. Son frère Léopold II no se nourrissait pas de chimères ; il craignait que la Russie, maîtresse des Balkans, ne fermât à l'Autriche la route de la Méditerranée, les débouchés naturels du bassin du Danube ; il portait son attention sur les événements de France; il prenait intérêt à la situation de son beau-frère Louis XVI ; il surveillait les intrigues de la Prusse sur le Rhin ; il avait à réprimer la révolution du Brabant. Il renonça aux rêves grandioses de son prédécessetu- ;' il fit de la politique pratique. Il signa avec la Porte, le li aoiit 1791, le traité de Sistova : il ne garda, comme fruit des victoires de ses troupes, que Vieil-Orsova et le district de l'Unna.

Il ne voulait point permettre non plus que Catherine II réglât la question d'Orient sans lui; il offrit sa médiation, agit de tout son pouvoir pour faire cesser les hostilités, montra à la tsarine, comme au roi de Prusse, la nécessité de prendre des mesures de défense ou d'attaque contre les idées révolutionnaires venues de France. L'occasion, dont Catherine II avait espéré tant de profits, était manquée. Elle dut signer avec le sultan Sélim III la paix de Yassy (9 janvier 1792). Ce ne fut, sauf quelques détails, qu'une confirmation du traité de 1774 : les Russes ne gardaient, de leurs conquêtes, qu'Otchakof et le pays compris entre le Bug et le Dniestr, avec la Crimée, obtenaient le renouvellement des traités antérieurs, notamment la confirmation des privilèges des principautés roumaines. La Porte s'engageait en outre à s'abstenir de toute hostilité contre le tsar de Géorgie et ses vassaux, et assurait au commerce russe des garanties contre les déprédations des corsaires barbarescjues.

Le traité de Yassy ne marque donc pas un important progrès de la Russie vers le Sud ; il est plutôt comme un temps d'arrêt. Les succès de Catheiine II en ce sens se résument Driault. — Napoléon. 3

34 LA POLITIQUE ORIENTALE DE NAPOLÉOîl

ainsi presque entièrement dans le traité de Koutcliouk-Kaïnardji : les clauses en étaient d'ailleurs si heureuses j>our ht Russie qu'il suffisait d'en attendre les o(T«Ms naturels ; le développement en fut encore favorisé par ralliance de la Porte avec la Russie et l'Angleterre en 1 799 contre la France. Alors la décadence de la puissance du sultan parut se précipiter.

Les hospodars de Moldavie et de \ alachie, des Grecs du Phanar, Morousi et Ypsilanli, étaient des agitateurs aux gages de la Russie'. « Ils jetaient l'or au divan à pleines mains, ils préparaient la révolution dans tout KKinpire, » écrivait Sébastian! à son arrivée à (lonstantinople en 180G. Toute la population grecque y était appelée ; le premier signal venait d'en être donné en Serbie ; toutes les autres provinces, le long du Danube, devaient se soulèvera leur tour; Morousi et Ypsilanli étaient très intimement liés avec l'évêque grec du Monténégro. De la mer Noire à l'Adriatique, il y avait une conspiration générale des populations chrétiennes, sous la direction du gouvernement russe et de ses agents.

Ce n'était pas tout. Le traité de Koulchouk-Kaïnardji avait étendu à la Russie un droit que les capitulations de i~'n^ avaient réservé 1» la France, celui de donner à des sujets ottomans, dans l'empire même du sultan, des « harats », c'est-à-dire des patentes de naturalisation ; ces a barataircs » devenaient ainsi des siijcls du gouvernement français ou du gouvernement russe, échappaient aux inq)ôls vl aux lois de la Turquie. Depuis 177^» la Russie avait usé de ce droit dans d'énormes proportions ;ello distribuait cha(jue année dos mil liers de barats, enlevait ainsi à la Porte et s'attribuait des milliers de sujets ; elle menaçait d'établir sa souveraineté, sinon sur le territoire du sultan, du moins sur le plus grand nombre de ses habitants ; elle absorbait i^eu h jjcu, en vérité, toute la substance de l'empire ottoman.

Pour comble d'infortune, Sélim III, en voulant se défendre par de nouvelles institutions militaires, déplus en plus nécessaires en ces pressants dangers, ex«iliiil timlic lui les rolères

I. Aflaircs ctrangèros, Corr. de Turquie, Sébastiani à Tallejrand. uh août 180O.

des Vieux-Turcs ennemis de toutes réformes, des ulémas et des janissaires, et avait grand'peine à défendre son trône contre les insurrections musulmanes. Comment la Porte, ébranlée par les assauts des chrétiens et par la rébellion des Turcs, pouvait-elle ne pas être renversée ?

La Renaissance militaire de la Turquie avait été entreprise depuis longtemps. Depuis que les janissaires étaient fixés au sol, ils n'étaient plus des conquérants, même ils défendaient mal les frontières, et TEmpire devenait une proie chaque jour plus facile pour ses voisins. Quand les sultans se voyaient menacés de près par les Russes ou les Autrichiens, ils se mettaient en hâte à lever des troupes nouvelles, à fondre des canons, à garnir les murailles des villes ; puis, dès que le danger s'éloignait, ils retombaient dans leur torpeur, rentraient dans le harem, oubliaient leur devoir. Il semblait même qu'ils ne fussent capables de quelque courte énergie que sous l'inspiration des officiers français qui se trouvaient toujours à Gonstantinople : ainsi, au temps des guerres contre FAutriche, au début du xviii" siècle, c'était le pacha Bonneval qui avait préparé les victoires de l'année 1789 et la reconquête de Belgrade, dernier grand succès des armes ottomanes'; plus tard, lors de l'arrivée de la flotte russe dans la mer Méditerranée, c'était le baron de Tott qui avait mis précipitamment Gonstantinople en état de défense. Ce fui encore avec des officiers et des ingénieurs français que Sélim III entreprit de refaire la force épuisée de son empire. Avec les ingénieurs Roy et Benoît, il construisit des vaisseaux sur le modèle des vaisseaux français^.

Aubert-Dubayet lui amena des officiers, des canonniers, des ouvriers d'artillerie et même des pièces toutes montées La fonderie de Top-Hané fabriqua des canons du système Gribeauval. Le corps des bombardiers, créé par le baron de Tott, fut augmenté. Les canonniers turcs ou topadjis eurent im matériel à peu près européen et surent s'en servir.

1. Cf. A. Vandal, Une ambassade française en Orient sous Louis X] : la mission du marquis de Villeneuve (i728-i7/ji).

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