S. Tatistcheff, Alexandre I'^'^ et Napoléon, i3a
Ce n'est pas que le plan de Hardenberg manque de logique. II s'accordait assez bien avec les traits essentiels que Ton imaginait à la politique de Napoléon. Il s'inspirait directement de la tradition diplomatique du grand Frédéric : lui aussi en 1772, il avait détourné Catherine II de la Turquie sur la Pologne et avait eu ainsi sa part des victoires russes ; Hardenberg pensait détourner Na[)oléon de la Prusse sur la Turquie. Mais en 1772 Frédéric II était puissant cl pouvait dicter ses conditions à rim[>éralrlce de Russie ; en 1807, Frédéric-GuillauuM' III n'avait plus ni armée ni royaume.
Alexandre I"' prêta peut-être quelque attention à ce plan -audacieux ; il n'eut point été fâché sans doute (pie la bataille de Friediand eiU de telles suites. Il le communiqua j>eul- ^tre à Napoléon ; mais celui-ci ne parait pas en avoir goûté les beautés. Dans l'im des premiers entretiens qu'il eut avec le roi de Prusse, il déclara, avec sa brièveté ordinaire, que M. de Hardenberg n'avait pas sa confiance, qu'il désirait que le roi fût représenté aux négociations de Tilsit par un autre plénipotentiaire, qu'il conviendrait même, dans l'intérêt de la Prusse, qu'elle eût un autre premier ministre. Non seulement M. de Hardenberg n'eut aucune part aux délibérations de Tilsit, mais il abandonna bientôt le pouvoir pour <|uelques mois. Juste récompense du plan sur lequel il avait fondé tant d'espérances.
Il semble qu'au moment de l'entrevue de Tilsit, le gou vernement russe ait admis volontiers la nécessité j)our lui do faire des sjicrifices, de payer de qucUpies concessions la iléfalte de Friediand. Il ne songea point d'abord à en tirer du profit ; car il ne put songer aussitôt j\ la possibilité d'une ■alliance intime avec la France. La plupart des conseillers <rAlexandre s'y refusaient même absolument.
C'est pourquoi le tsar, désirant avant tout le rétablissement <lu roi de Piiisse, se montrait prêt à s'accommoder avec la Porte : il abandonnerait quelques-uns des avantages assurés j\ la Russie par les derniers traités ; il renoncerait au droit <le passage pour ses vaisseaux de guerre à travers les Détroits ; il renoncerait à intervenir dans la nomination des hospodars
LE TRAITÉ DE TILSIT 2o3
de Moldavie et de Valachie ; il évacuerait les deux principautés, les îles Ioniennes, les bouches de Cattaro ; il rappellerait toutes ees flottes de la Méditerranée'. A ce prix, il n'eût pas trouvé la dernière guerre trop coûteuse. A ce prix, il eût évité l'alliance française, à laquelle il répugnait encore, à laquelle répugnait surtout son chancelier, le baron de Budberg, et avec lui presque toute la noblesse russe.
Curieux pourtant des secrets desseins que Napoléon nourrissait peut-être à l'égard de la Turquie et que chacun lui attribuait généreusement, Alexandre ne se refusait pas d'avance à entretenir la conversation sur la situation de l'empire ottoman et sur son démembrement éventuel. Il attendait Napoléon à ses offres, disposé, si elles étaient alléchantes, à sacrifier à son alliance ses propres répugnances et celles de son entourage.
Or Napoléon voidait l'alliance de la Russie. 11 ne voulait pas signer avec elle un traité quelconque qui la laisserait au rang de ses ennemis, comme la Prusse ou comme l'Autriche. Il voulait une entente cordiale avec elle contre l'Angleterre. Il voulait la tenir dans son « système ». Le baron de Budberg ne pouvait être l'homme d'une telle négociation. Le tsar satisfit aux désirs de Napoléon et à sa propre curiosité en confiant les fonctions de plénipotentiaire au prince Kourakine. Aussi bien les négociations furent-elles en réalité conduites par les deux souverains eux-mêmes ; les ministres ne furent en cette affaire que leurs secrétaires. Il est bien des paroles même, entre eux, qui n'eurent aucun témoin.
Il n'y a pas lieu de redire ici tout au long les entretiens de Tilsit dont plus tard le tsar fit confidence aux ambassadeurs que Napoléon accrédita auprès de lui : on ne saurait refaire le magistral récit de M. Albert Vandal. Tout de suite Napoléon, négligeant les bagatelles, parla de l'Orient, de l'empire ottoman, de la nécessité d'y porter une attention constante, de la mission civilisatrice à y accomplir en chassant de l'Europe la barbarie turque. Ce n'était pas uniquement jeux d'imagination et d'éloquence ; l'Empereur