‹ Études NapoléoniennesChapitre 95 sur 177 · II. — L'armistice de Slobodzié · texte numérisé non relu

II. — L'armistice de Slobodzié

Dès que l'adjudanl-commandant (luilleminot fut arri\c sur les bords du Danube, des négociations furent ouvertes à Slobotlzié, sous sa médiation, entre Galib-effendi, représentant de la Porte, et Serge Lascarov, pour la Russie. Il no s'agissait que d'un armistice. Cependant les conférences durèrent douze jours et furent très laborieuses, surtout du fait de Galib-clïcndi, qui exprimait à tout propos son mécontentement au sujet du traité de Tilsit : que la Turquie avait été sacrifiée, que la Russie et la France étaient d'accord pour que la Moldavie et la Valachie ne lui fussent pas rendues ; ce qui, écrivait Guilleminot, « est évidemment une absurde calomnie », ce qui pourtant était une pure vérité. Dans ces dispositions d'esprit, le Turc refusait de rien conclure. Guilleminot dut menacer de rompre les conférences pour qu'elles aboutissent enfin à l'armistice du 2^ août 1807*.

L'article i*""" proclame la cessation des hostilités entre les armées turques et russes. — Par l'article 2, les parties contractantes s'engagent à nommer dos plénipotentiaires pour négocier la paix délinitive ; si les négociations pour la paix n'aboutissent point, l'armistice du moins durera jusqu'au 21 mars 1808. — L'article 3 établit que dans les trentecinq jours qui suivront l'armistice, les Russes devront évacuer les Principautés ; dans le même temps, les Turcs retireront toutes leurs troupes au Sud du Danube ; ils n'auront que le droit de laisser des garnisons à Ismaïl, Rrada et Galalz. — L'article 4 est très vague : la Russie et la I^orte ne s'occu-

I. Aflaires <5trangères. Corr. do Turquie, 7 septembre 1807, Champagne à Sébasliani.

a. /(/., «/., lellros do Guillcminol, i6-a'i août 1807. — Lefebrre, Histoire des cabinets de rKuropc. III, p. 176.

l'armistice de slobodzié 23 r

pcront pas de radministration des provinces danubiennes avant l'arrivée des plénipotentiaires désignés pour la négociation de la 'paix générale. « On a signé sans comprendre » , dit à ce propos Guilleminot. — Selon les derniers articles, les Russes rendront les vaisseaux et généralement toutes prises faites par eux sur les Turcs, Les vaisseaux russes quitteront ïénédos et les eaux de l'Archipel.

Il y avait en tout cela bien des articles qui pouvaient soulever des objections, surtout de la part de la Russie. L'officier russe signa sans beaucoup d'observations. Même l'article essentiel de l'évacuation, conforme strictement à la lettre dvi traité de Tilsit, n'était pas pour être tenu en sérieuse considération par la cour de Saint-Pétersbourg, puisqu'elle avait de Napoléon la promesse orale qu'il fermerait les yeux sur ce sujet.

Guilleminot resta quelque temps à Routchouk pour surveiller les premières mesures d'évacuation. Il y prévoyait en effet des difficultés.

Elles ne vinrent pas de la Porte. Le 21 septembre, le divan adressait une note officielle à Sébastiani, pour accepter les termes de l'armistice de Slobodzié. Le sultan écrivit luimême à Napoléon et sollicita sa médiation pour la négociation de la paix définitive avec la Russie, remit entre ses mains les intérêts de la Porte. Très correctement attaché à l'alliance française, le gouvernement ottoman commençait cependant à manifester quelque inclination vers l'Angleterre. L'ambassadeur britannique, sir» Paget, était toujours à Ténédos.

Le 4 septembre, une dizaine de jours après la signature de l'armistice, les Russes occupaient encore l'île d'Ostrow. Leur général en chef, Michelson, venait de mourir'. Le lendemain, Lascarov communiquait à Galib-effendi les nouvelles : l'évacuation a été retardée de quelques jours par la mort de Michelson ; il a fallu attendre les ordres de son successeur, le baron de Meyendorf ; l'armistice enfin ratifié par

I. Aff. étr. Corr. de Turquie, Mériage à Talleyrand, de Widdin, /j septembre 1807.

le nouveau général, les Russes ont commence leur retraite: mais les Turcs se sont précipités derrière eux, pillant et menaçant les habitants des campagnes ; il est impossible d'abandonner les \ alaqucs à la merci des brigands ; c'est pourquoi l'évacuation est actuellement suspendue'. En effet, le 12 septembre, les Russes avaient quitté Tîle d'Ostrow et la rive du Danube, perdant le contact avec les Serbes; mais le général Issaëv s'était arrêté h Craïowa, d'où le contact perdu n'était pas diiïicileà reprendre. Les Russes ne bougèrent pas autrement.

A la fin du mois de septembre, lorsque fut expiré le terme fixé par l'acte du 24 août, Galib-effendi adressa de vives plaintes au gouvernement français: les Turcs se sont retirés au sud du Danube ; ils ont exécuté scrupuleusement les clauses de l'armistice. — Galib n'ajoute point que cela leur était facile, car ils avaient eu peu de succès au nord du fleuve. — Les Russes, au contraire, n'exécutent rien ; ils se mêlent de l'administration intérieure des Principautés, comme s'ils en devaient demeurer les maîtres ; ils lèvent des contributions, nomment ou remplacent les fonctionnaires. Ils n'ont relire aucune partie de leurs troupes; ils prétcndeni toujours attendre de noiiveaux ordres. Leur plan est évidem ment de ne pas observer les conditions de l'armistice. Ailleurs ils refusent de rendre les vaisseaux qu'ils ont pris à Ténédos, sous prétexte que leur amiral Siniavin n'a |>as encore reçii un texte ofliciel de la suspension d'armes et de l'approbation de son gouvernement. Ailleurs ils ont engagé de nouvelles pratiques suspectes avec les Serbes, et ceux-ci ne semblent pas avoir cessé de compter sur eux.

Sébasliani constate lui-même, le 0 octobre, d'après des renseignements français venus du Danube, que les Hns^es; envoient de nouvelles troupes en Moldavie.

La violation désengagements pris était formelle. Le i5 octobre, Galib elTendi adressa à Lascarov une protestation ollicielle : le plénipotentiaire russe a déclaré que sa cour avait des observations j\ faire sur des dis{>ositions spéciales

I. Corr. de Turquie. F.iiM-nrov k Galibcdcndi, 5 scplombrc 1807.

l'armistice de SLOBODZIÉ 233

relatives aux Serbes et sur diverses autres choses ; ce sont là des procédés extraordinaires. L'armistice du 2 4 août ne comporte aucune 'modification ; il a été mûrement délibéré, accepté, signé. Les autorités l'usses ont accepté l'article de l'évacuation, et maintenant elles déclarent que la volonté du tsar est de maintenir le statu quo ; ce sont des propositions éminemment contradictoires. Dès lors Galib-efTendi considère sa mission comme terminée, il n'entendra plus aucune explication. Cette démarche est la dernière, et elle a pour unique objet de demander encore, de demander toujours l'exécution des engagements pris'.

Enfin, le 21 octobre, un nouveau général russe, M. de Prosorovitch, nommé en remplacement du baron de Meyendorf, adressait à Sébastiani la communication suivante, datée de Focsani : Sa Majesté l'Empereur de toutes les llussies n'accepte pas les clauses de l'armistice « qui ne correspondent pas avec la dignité de l'Empire ». Le baron de Meyendorf a eu tort de ratifier la négociation du 24 août ; il devait attendre des ordres précis ; c'est pourquoi il a été désavoué et remplacé par le signataire de cette note. Il est regrettable que M. Guilleminot soit retourné précipitamment à Paris ; le gouvernement russe en a eu de l'étonnement. Dès lors, la médiation française ne peut s'exercer qu'à Constantinoplc ; cela entraînera des longueurs. Car il faut quelques petits changements aux conditions arrêtées : on ne peut laisser les Turcs commettre des cruautés sur les pas des soldats russes en retraite ; on ne peut abandonner les Serbes à la vengeance de leurs féroces ennemis ; ils seraient tous détruits ; c'est une question de pure humanité ^

Le gouvernement de Saint-Pétersbourg avançait encore d'autres prétextes et en .donnait communication officielle au gouvernement français ; il refusait de rendre à la Porte les vaisseaux et le matériel de guerre pris aux Turcs ; il refusait d'accepter l'article qui fixait le terme de la suspension d'armes à la date beaucoup trop lointaine du 21 mars 1808 :

I. Aff. élr. Gorr. de Turquie, Galib-eifendi à Lascarov, fin septembre 1807-15 octobre 1807.

Page 1