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Etudes orientales

Appelé, en 1855, à la chaire de droit naturel du Collège de France, j’ai commencé ma nouvelle tâche par l’histoire du droit dans la plus haute antiquité, parmi les peuples qui furent nos premiers instituteurs, chez les vieilles nations de l’Orient. Je consacrai à ce sujet

une série de leçons qui, débarrassées des formes de l’enseignement, sont devenues la première partie et le morceau le plus étendu de ce recueil. 11 était destiné à faire corps avec une histoire générale, aujourd’hui presque terminée, du droit naturel, ou des idées que la philosophie et le sentiment religieux ont fournies successivement à la législation et à la jurisprudence. Mais, une fois en Orient, dans cette patrie des enchantements et du mystère qu’a longtemps habitée ma pensée et où tout

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s’enlace dans un réseau magique, mon dessein n’a pu tenir contre le charme de l’attraction. Je me suis demandé si la législation et la morale des peuples orientaux pouvaient être séparées de leurs religions, de leurs systèmes philosophiques, des lois qui ont présidé à la formation de leurs langues, c’est-à-dire de la constitution même de leur intelligence, du tour naturel de leur génie, et j’ai groupé autour de l’objet principal de mes recherches des études d’un autre ordre, les unes déjà anciennes, les autres récentes, qui s’y rattachent par des liens de toute espèce, et qui m’ont paru lui prêter une lumière indispensable.

Parmi ces appendices on trouvera d’abord un tableau sommaire, mais complet, si je ne me trompe, de toutes les opinions religieuses et philosophiques de la Perse,

tant celles qui ont précédé que celles qui ont suivi l’avénement de Zoroastre et la promulgation du Zend-Avesta, Je n’ai pas besoin de dire à quel point ces opinions sont intéressantes pour un esprit curieux de remonter jusqu’à l’origine et de suivre tous les développements d’une loi qui a tant d’analogie avec celle de l’Ancien Testament, qui enseigne comme elle la création , l’unité du genre humain, la séduction du premier couple par la ruse du serpent, la résurrection des corps, et qui, après avoir duré presque autant qu’elle, a su, à son exemple, se

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maintenir debout, en dépit des plus cruelles persécutions.

Après le résumé des opinions religieuses et philosophiques de la Perse, vient un fragment d’histoire, écrit il y a déjà quelques années et présenté, sous forme de mémoire, à l’Académie des sciences morales et politiques, sur l’état politique et religieux de la Judée dans les derniers temps de sa nationalité. Ce fragment trouve ici sa place naturelle ; il est même nécessaire, j’oserai le dire, à l’explication d’un fait que l’étude seule des législations ne peut pas nous fournir, et qui la complète. 11 y a un frappant contraste entre la religion des Juifs et leur nationalité. La première, avec la race qui a mis en elle son orgueil et sa vie, a résisté, pendant quatre mille ans, à des causes de destruction telles que n’en a jamais rencontrées aucune croyance ni aucun peuple. La seconde, toujours faible, toujours menacée ou asservie, semble réservée dès sa naissance à la terrible catastrophe par laquelle elle a fini. Au risque de scandaliser les âmes charitables qui ne peuvent vivre sans maudire, et qui ont fait le Dieu de l’Évangile à leur image, j’ai montré que, d’une part, les dogmes et la morale, de l’autre, les institutions et l’histoire des Israélites suffisent, sans la fantasmagorie d’une réprobation divine, pour nous rendre compte de leur double destinée, et que le châtiment, s’il

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avait existé, aurait commencé plusieurs siècles avant le crime.

La race hébraïque, après avoir vu naître dans son sein le christianisme, après avoir partagé avec la partie la plus civilisée du genre humain l’héritage sacré de sa foi et de ses Écritures, est si loin d’avoir épuisé la sève de son génie et d’être entrée, selon l’expression biblique, dans l’ombre de la mort, qu’elle prend une part aussi active qu’originale à la grande œuvre du moyen âge, à la conciliation de la raison avec la foi par la philosophie scolastique. C’est ce qu’établissent suffisamment les deux notices consacrées à Maimonide et à Avicébron ; Maimonide et Avicébron ! deux noms que n’ignorait aucun philosophe chrétien du xiu' siècle, et autour desquels semblent tourner les discussions les plus importantes de cette mémorable période de la pensée humaine, de cette époque à la fois si croyante et si avide de savoir.

Dans les trois morceaux de critique qui ont pour titres : les langues sémitiques, le Cantique des Cantiques, un Nouveau système d’exégèse, il est question, non des restes dispersés du peuple de Dieu et du rôle qu’ils ont joué dans l’histoire de la pensée comme dans celle de la foi, mais de l’Orient en général, tel qu’il nous apparaît dans les récits, dans les textes et dans la langue de l’Écriture. Dans l’intérêt même et par les procédés du

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libre examen, dont je me déclare un partisan décidé, j’ai voulu montrer ce qu’il y a de chimérique et d’arbitraire dans cette exégèse allemande qui a trouvé parmi nous de récents imitateurs ; j’ai essayé de défendre l’austère simplicité et l’originalité sublime des monuments bibliques contre les modernes fantaisies qu’on s’est plu quelquefois à introduire à leur place, au nom d’une linguistique romanesque ou téméraire. En rapprochant les résultats opposés de ces libres interprétations, en montrant qu’avec de l’esprit et de l’imagination on peut trouver dans la Bible ou des opéras-comiques ou les mystères ineffables d’une science contemporaine de la création, je me suis proposé de détruire une exagération par une autre et de faire prévaloir sur tous ces systèmes le sens naturel, le sens historique des livres saints.

Malgré les rapports que je viens de signaler, je n’attribuerai point à ces études une unité de composition qui leur est étrangère ; mais elles se tiennent et se suivent par leurs résultats ; elles conduisent à des conclusions tellement liées entre elles, et, si l’on peut parler ainsi, tellement solidaires, qu’il suffit de les ajouter les unes aux autres, n’importe dans quel ordre, pour en composer un corps de doctrine, ou tout au moins un symbole de foi, de foi morale et phi—

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losophique , parfaitement conséquent avec lui-même.

Elles montrent que le panthéisme ou, de quelque nom qu’on l’appelle, la confusion de l’homme et de la nature, la confusion de la nature et de Dieu, loin d’être le couronnement de la science et le dernier mot de la raison, n’est que le degré le plus infime du sentiment et de la pensée ; car, dans toute société où cette confusion existe et a reçu de la religion de l’État une consécration publique, il n’y a que lâche servitude et despotisme dégradant, abandon de soi-même et oppression des autres, une égale indifférence chez celui qui souffre l’iniquité et chez celui qui l’accomplit.

Elles montrent que les progrès de la justice dans ce monde ou les conquêtes du droit sur la force se développent dans la même mesure que l’idée de la liberté, soit de la liberté divine, soit de la liberté humaine, soit de toutes deux à la fois ; que là où la liberté est complètement niée ou méconnue, comme dans les vieilles croyances brahmaniques, ou dans le culte encore plus ancien des forces aveugles de la nature, l’homme h’ est qu’une chose, Dieu n’est qu’un mot, et il n’y a pas lieu d’avoir plus de respect pour l’un que pour l’autre ; que, dès que la liberté commence à apparaître dans les dogmes de la religion, elle ne tarde pas à se montrer dans la sphère de la morale et même dans les institutions civiles ;

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qu’il suffit à l’homme de reconnaître parmi les principes de l’univers une cause intelligente, un esprit de lumière et de sagesse qui lutte contre les ténèbres, pour qu’il trouve en lui-même une pareille puissance et qu’il revendique avec sa responsabilité au moins une partie de ses droits ; mais qu’il n’y a de droit absolu, de règles absolues d’humanité et de justice dans la conscience des nations, qu’avec l’idée de la liberté complète ou la foi en un Dieu créateur, maître de la nature comme de lui-même, et dont l’homme, dans les limites de sa volonté, est la parfaite image.

Elles recueillent la protestation de l’histoire contre cette théorie avilissante des races qui , ne voyant dans l’âme qu’un effet du corps et dans l’esprit que la puissance même de la matière, réduit tous les objets de notre foi, de notre pensée, de notre amour, la religion, la morale, la philosophie, la politique, la poésie, l’art, à une simple question de couleur et de forme, de latitude et d’angle facial, et ne trouve d’autre explication à la diversité deê idées, des croyances, des sentiments, des facultés, des mœurs, que les propriétés du sang dont nous avons hérité. Ne vous demandez pas s’il y a un seul Dieu ou s’il y en a plusieurs, ou si la nature elle-même ne serait point, par hasard, la seule divinité qui existe ; s’il faut prendre pour règle de votre vie le devoir, l’intérêt

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ou le plaisir ; si l’ordre social repose sur la justice et sur la liberté, ou s’il a pour principe la domination et la servitude, vous serez fatalement amené à une opinion ou à une autre, selon que vous aurez dans les veines du sang indien ou sémitique, ou chamique ou couschite. Eh bien ! le spectacle que nous présentent la succession des religions et des philosophies et la marche de l’esprit humain dans les contrées le plus anciennement civilisées de l’Orient est une éclatante réfutation de cette doctrine. Nous voyons des peuples d’origine sémitique se plonger avec une sorte de fureur dans les grossières ivresses du polythéisme et y retourner, après même que la vérité a lui pour eux, comme à leur état naturel. Nous voyons des peuples d’origine indienne ou indo-européenne s’élever, par un effort spontané de leur génie, aux principes du plus pur spiritualisme et de la plus austère morale. Pvthagore, Socrate, Platon, Xénophon, ne descendaient pas, que je sache, des Arabes ou des Juifs. Zoroastre lui-même, tout arien qu’il est, enseigne le dogme de la création et le triomphe définitif de l’esprit, personnifié dans Ormuzd, sur la matière, représentée par Ahrimane. Confucius, dont la doctrine est devenue la philosophie officielle, mais peu pratiquée, hélas! d’un empire de quatre cents millions d’àmes ; Confucius est-il de race chamique ou couschite? Je n’en sais rien ; mais il n’est

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ni indien ni sémite, et cependant sa morale, sans avoir rien emprunté à personne, réunit quelques-unes des plus généreuses maximes du stoïcisme à ce précepte qu’on dirait traduit de la Bible : « Celui qui est attentif à ne rien faire aux autres de ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fît, n’est pas loin de la loi. Ce qu’il désire qu’on ne lui fasse pas, qu’il ne le fasse pas lui-même aux autres »

La diversité des races, qu’il est d’ailleurs impossible de nier, et à laquelle se lie une des plus grandes forces de la civilisation, un des plus grands charmes de la société, la diversité des aptitudes et des génies, ne porte donc aucune atteinte à l’unité morale et intellectuelle du genre humain, ou, ce qui est la même chose, h l’universalité des lois de la raison et de la conscience. Comment en douter sérieusement quand on voit, pendant les trois siècles qui ont précédé l’avénement du christianisme, toutes ces nations et toutes ces idées qu’on nous montre comme si inconciliables, se rechercher et se pénétrer les unes les autres, le Juif s’assimiler la philosophie grecque <

et la revendiquer comme un larcin fait à ses propres traditions, le Grec s’enquérir de la philosophie des barbares, des croyances religieuses de la Perse, de l’Inde, de la Chaldée, de tous les peuples de l’Asie, et tous en-

1 Voyez plus loin, p. 192.

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semble, comme par un suprême effort, préparer les voies à l’unité de la civilisation chrétienne? Ce qu’on appelle la civilisation chrétienne (je ne dis pas le christianisme, que j’ai voulu expressément laisser en dehors de ces discussions), est-ce donc une chose si simple qu’un œil exercé n’y puisse pas reconnaître ces antiques éléments?

C’est justement cette communauté d’esprit, cette communauté de principes, bien supérieure à celle du sang, sans lui être contraire, qui nous fait espérer que l’Occident, dans un jour peut-être prochain, pourra rendre à l’Orient la lumière et les bienfaits qu’il en a reçus ; mais je doute que ce soit en l’empoisonnant avec l’opium anglais, en le foudroyant avec nos canons rayés, en livrant au pillage et aux flammes les plus rares productions de son génie et en lui refusant tous les sentiments, tous les caractères, par conséquent tous les droits de l’humanité. A en croire certains écrivains, un Indien , un Chinois, un Bouddhiste, ne sont pas des hommes ; ils n’ont ni la raison, ni le cœur, ni le cerveau faits comme les nôtres. Nous reconnaissons encore ici, non plus sous la forme d’un système, mais sous les traits de la passion et de l’orgueil, cette théorie implacable des races, qui n’est pas moins contraire à la religion qu’à la saine philosophie. Il ne serait cependant pas hors de propos, quand on se propose de propager la loi de l’Évangile , de

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donner quelque crédit au dogme de la fraternité humaine.

Il aurait été plus habile, peut-être, de laisser le lecteur tirer lui -même toutes ces conséquences. Mais l'habileté est d’un moindre prix, à mes yeux, que la franchise. Les principes que je viens d’exposer sont précisément la cause que j’ai voulu servir. Et malgré le discrédit, ou plutôt à cause du discrédit où ils sont tombés dans un certain monde, plus épris de nouveauté que de vérité, j’ai cru nécessaire de les inscrire en tête de ce livre. Ceux qui jes repoussent de parti pris auront été avertis et pourront se dispenser d’aller plus loin. Ceux qui ne cherchent que la vérité sauront à qui ils ont à faire et dans quelle mesure ils devront se tenir sur leurs gardes.

Ad. FRANCK.

Paris, le 20 mai 1861.

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