LE DROIT
Hobbes el Pascal, le matérialisme et le fanatisme, se sont réunis pour soutenir que la force est la seule règle naturelle de l’homme, et que, livrés à nous-mêmes, nous sommes condamnés à ignorer jusqu’au nom de la justice, à n’avoir aucun discernement du bien et du mal. Depuis le xvii* siècle, cette doctrine a trouvé un grand nombre de défenseurs, moins encore chez les philosophes héritiers de Hobbes que parmi ces théologiens intraitables, au fond incurables sceptiques, qui ne trouvent de sécurité pour la foi que dans le silence absolu de la rai-
son et dans la destruction de tout sentiment moral. Mais tous leurs sophismes sont impuissants contre une vérité aussi claire que le jour : c’est que l’homme, ainsi que les autres êtres de la création, l’homme moral aussi bien que l’homme physique, apporte avec lui ses lois, c’est-à-dire les conditions de son existence, de son perfectionnement, de son bonheur, dont l’idée ou tout au moins le sentiment se développe en lui à mesure qu’il pénètre plus avant dans la vie, qu’il fait un usage plus complet de ses fa-, cultés, que ses affections et son intelligence prennent un ascendant plus marqué sur ses instincts matériels. Ce sont ces lois primitives, en tant qu’elles s’appliquent à nos relations mutuelles les uns avec les autres ; ce sont ces règles de la société créées avec le genre humain, universelles et invariables, qui constituent à proprement parler le droit : car en dehors de ce cercle il n’y a de place que pour la coutume et pour des institutions temporaires, plus ou moins violentes, œuvre des circonstances ou de la force. Aussi je n’accepte pas la distinction généralement établie entre le droit naturel et le droit positif. De même qu’il n’y a qu’une vérité, une raison, une conscience, de même il n’y a qu’un droit, nécessairement pris dans la nature, même quand la nature s’est obscurcie à nos yeux, et réclame, pour se faire reconnaître, des moyens extraordinaires. Les lois écrites, à moins qu’elles n’en soiènt la consécration extérieure, avec un sentiment réfléchi de leur origine et de leur fin, ne doivent point porter le même nom : il ne faut pas que le droit soit confondu avec la jurisprudence.
Ainsi compris, le droit n’existe pas seulement dans la raison du philosophe et dans la conscience de l’homme
de bien ; il se manifeste à différents degrés, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, mais parfaitement reconnaissable, dans toutes les œuvres de l’esprit humain, dans tous les actes qui peuvent servir d’interprètes à la pensée, dans les institutions politiques, dans les lois civiles, dans les croyances religieuses et jusque dans les créations, si capricieuses en apparence, de la poésie et de l’art. Quelle que soit la violence des faits extérieurs, quel que soit l’abaissement même du caractère ou de l’intelligence, l’àmc ne perd pas sa divine empreinte : le sentiment de sa dignité et de sa valeur, l’idée et l’espérance de la justice, attendent souvent, pour éclater, les derniers excès de l’iniquité, et, commençant par les victimes, s’étendent de proche en proche aux persécuteurs. Aussi, malgré le discrédit où sont tombées de nos jours ces études générales par suite de l’abus qu’en ont fait des esprits amoureux de l’abstraction, rien ne serait plus intéressant, plus instructif, plus consolant pour l’humanité, plus religieux même, qu’une histoire du droit qui serait tirée non-seulement de la législation et de la philosophie, mais de tous les monuments réunis de la civilisation humaine. Je me suis proposé ici une tâche moins vaste et mieux proportionnée à mes forces. Je veux seulement montrer dans quelle mesure et sous quelles formes le droit s’est fait jour chez les premiers peuples de l’Orient; comment il a pénétré dans les traditions, dans les mœurs, dans les dogmes et les institutions mêmes de ces races réputées immobiles, qui nous semblent faites pour l’esclavage ou pour de stériles contemplations ; et combien, pour certaines règles d'humanité, d’abnégation, de dignité dans les mœurs, de dévouement général,
l’Orient est resté supérieur à Rome et ;'i la Grèce, c’està-dire aux peuplesles plus civilisés de l’Occident.
En général, les idées qu’on peut regarder comme la source même du droit et comme ses conditions les plus nécessaires, les idées de justice, d’humanité, d’obligation réciproque, de dignité morale, sont d’autant plus distinctes et plus inébranlables dans notre esprit, que nous avons une conscience plus parfaite de notre liberté, ou que nous apercevons plus clairement en nous les attributs de la personne humaine, les caractères d’un être libre et responsable. Pour se convaincre de cette vérité, en attendant que l’histoire nous l’impose comme un fait, il suffit de penser que le droit a pour corrélatif nécessaire le devoir, et que le devoir ne peut exister que pour une personne, c’est-à-dire pour un être qui s’appartient à lui-même, qui agit par lui-même, qui est l’auteur responsable de ses actions. Si l’homme est le maître de scs actions et reconnaît en outre, sous le nom de devoir, de loi morale, la fin dernière à laquelle il doit les rapporter, il est évident qu’il n’appartient à aucun autre être, à aucun de ses semblables, mais à cette fin, à cette loi suprême qui commande à sa volonté et à celle de toute créature humaine, à celle de tous les êtres intelligents. Voilà l’origine de son droit; voilà le droit primitif et universel qui enveloppe tous les autres. Que l’homme, au contraire, renie sa liberté et renonce à s’appartenir, il descend alors au rang d’une chose, d’un instrument, d’un moyen ; il est la propriété de quiconque peut se servir de lui et est plus puissant que lui, soit par la ruse, soit par la force.
Ce rapport si évident pour la raison est aussi, comme
LE DROIT CHEZ LES ANCIENNES NATIONS DE L’ORIENT 5 je viens de le dire, une loi de l’histoire que l'observation nous montre chez tous les peuples ; mais il reçoit, chez les peuples orientaux, une expression particulière. Le caractère distinctif de l'Orient, la source d’où découlent sa vie et scs œuvres, c’est cette ardeur sublime de l’àme et de l’intelligence que rien ne peut satisfaire si ce n’est l’infini; c’est cette hauteur et cette vivacité de conception, ou cet esprit de synthèse, comme l’appellent les philosophes, qui, passant par-dessus les phénomènes de la nature, va chercher tout d’abord le principe le plus élevé , l’auteur unique , la cause éternelle, la source invisible de ces fugitives existences; c’est, en un mot, le génie de la religion. Tout, dans cette contrée, porte un caractère sacré, religieux; tout y est réputé d’origine surnaturelle, d’origine divine; tout s’y fait au nom de Dieu, et l’idée qu’on a conçue de lui se réfléchit dans toutes les actions et dans toutes les pensées. C’est donc le dogme religieux, ce sont les systèmes religieux qu’il faut consulter en Orient pour savoir où en est arrivée la connaissance de l’homme et, par conséquent, celle de ses devoirs, celle de ses droits. Dieu est-il conçu comme un être libre et intelligent, comme un principe distinct de la nature, comme l’auteur, comme la Providence du monde, qui joint à la puissance la bonté, la sagesse, la conscience d’clle-même; alors soyez sur qu’on se représentera l’homme sur le même modèle, qu’on lui imposera une tâche en rapport avec ses facultés, et qu’au nom de cette tâche, au nom de ces facultés communes au genre humain, on lui enseignera à aimer, à respecter ses semblables. Si, au contraire, Dieu et la matière sont mêlés l’un à l’autre et
confondus à ce point, que Dieu n’est que la nature elle-même ou les formes réunies de la nature, adoréeS sous un seul nom, comprises comme un seul être, toujours le même sous les apparences les plus diverses, toujours un sous les formes les plus multiples, alors s’efface la distinction du monde physique et du monde moral, de l’esprit et de la matière, de l’àme et du corps. Dépourvu de son libre arbitre, de son. identité, de sa conscience, l’homme subit la loi des plus viles existences, il tourne éternellement dans un cercle, de même que les éléments; tout ce qu’il fait est nécessaire; il ne doit rien ni aux autres ni à lui-même, puisqu’il ne peut rien ni pour eux, ni pour lui. C’est, en effet, ce qui est arrivé ; mais notre esprit est rarement aussi absolu. Entre le panthéisme et le monothéisme, ces deux pôles de la raison humaine, l’histoire nous montre des points de vue intermédiaires, des croyances plus timides qui se rapprochent tantôt de l’une, tantôt de l’autre extrémité. Toutes ensemble, elles forment comme une chaîne non interrompue à laquelle répond un développement semblable dans la connaissance et dans la pratique du droit. C’est cette marche parallèle, ce développement simultané de la conscience morale et de la foi religieuse, que je vais essayer de mettre en lumière dans cette rapide esquisse, en comparant entre elles les différentes nations qui représentent avec le plus d’éclat la civilisation orientale. Je commencerai par l’Inde, considérée généralement par les savants d’aujourd’hui comme le berceau même de l’humanité. J’étudierai dans l’Inde les deux influences si diverses exercées sur les idées, malgré l’unité de leurs principes, par le Brahmanisme et le Bouddhisme. Jere-
monterai ensuite le cours des âges pour interroger les monuments et les antiques croyances de l’Égypte, de la Perse et de la Judée, attachées l’une à l’autre par leur histoire, par leurs traditions, par leur position géographique, comme les anneaux d’une même chaîne. Je terminerai enfin par la Chine, qui, entrée la dernière en commerce avec l’Europe, qui, unissant la plupart des idées, des lois et des mœurs de l’Orient à l’activité, â l’esprit réfléchi et positif de l’Occident, parait être comme une transition entre les deux mondes.