D'EXÉGÈSE BIBLIQUE
Quand on considère la diversité des interprétations dont les livres saints ont été l’objet depuis les temps les plus reculés; quand on songe à tous les systèmes philosophiques, à toutes les sectes religieuses qui ont invoqué tour à tour leur autorité et leur témoignage, on croit voir dans la Bible comme un vaste champ d’exploitation également propre à toutes les cultures, mais qui, incapable de rien produire par lui-même, ne permet à chacun de récolter que ce qu’il a semé, Ce ne sont pas seulement les résultats qui diffèrent les uns des autres, je veux dire les opinions qu’on professe au nom du texte sacré, mais aussi les moyens par lesquels on les obtient, ou pour mieux dire, par lesquels on les substitue au sens primitif, les méthodes, les systèmes d’exégèse. On en distingue généralement deux : l’exégèse rationnelle et l’exégèse allégorique ou mystique. Celle-ci remonte bien au delà des temps évangéliques, jusqu’à la naissance de la secte des Esséniens. Appliquée avec une singulière audace par
Philon, par les gnostiques, par les adeptes de la Kabbale, elle a été la règle constante du mysticisme sans distinction de religion, de parti ou d’école. On croit généralement que l’exégèse rationnelle ne date que du dernier siècle et qu’elle est tout entière la création de l’Allemagne protestante. C’est une erreur. Au fond qu’étaient ces Sadducéens qui, attachés au sens naturel des livres de Moïse, refusaient d’admettre, sur la foi de la tradition, l’existence d’une vie future? C’étaient des rationalistes. Le rationalisme a trouvé également des partisans au moyen âge, les uns issus de la synagogue, les autres sortis de l’Église. Maimonide, Ibn-Ezra, Abailard dans son Introduction à la théologie chrétienne, peuvent à bon droit revendiquer ce titre. Le Traité thélogico-politique de Spinoza est un autre monument, et non un des moins éclatants de l’exégèse rationnelle.
C’est une autre erreur de s’imaginer que la dernière de ces deux méthodes, malgré l’appareil scientifique dont elle aime à s’entourer, et le ton absolu de ses affirmations, soit beaucoup plus rigoureuse que la première. En somme, il y a autant de puérilités, d’assertions arbitraires, de chimériques inventions et de mépris pour l’histoire dans les élucubrations du docteur Paulus et même de M. Ewald, que dans la F te de Mo’ise, dans Y Agriculture céleste , dans maints sermons de Savonarole ou dans les feuilles volantes de Hamann et de François Baader. 11 ne faut donc pas s’étonner si, pour donner plus de force à une doctrine parfaitement connue et arrêtée d’avance, on a songé à réunir ces deux procédés dans une exégèse nouvelle.
C’est cette entreprise qui a été tentée, on verra tout
UN NOUVEAU SYSTEME D’EXfiGfcSE 461
à l’heure avec quel succès, par un savant homme longtemps professeur d’hébreu au collège de la Sapience, parM, l’abbé Lanci, mort il y a quelques années à Paris, après avoir expié dans la pauvreté et dans l’exil la liberté de ses opinions. C’est elle qui a inspiré le volumineux et singulier ouvrage dont je vais essayer ici de donner une idée : les Paralipomènes pour servir à l’explication de l’Ecriture sainte par des monuments phéniciens, assyriens, et égyptiens'.
Depuis longtemps les études bibliques, malgré leur prodigieuse fécondité, n’ont pas produit un livre plus original et plus curieux. C’est, avec la ferme et sincère volonté de rester fidèle à l’orthodoxie catholique, une méthode d’interprétation où l’esprit critique de la moderne Allemagne, appelant à son secours toutes les langues de l’Orient, les hiéroglyphes de l’Égypte, la science de l’antiquaire, la symbolique, éclairée par les monuments, se combine presque toujours avec les procédés les plus décriés du mysticisme, avec l’usage de l’allégorie, avec les comparaisons numériques, les transformations de noms, les transpositions de lettres, et toutes les subtilités mises en usage par les adeptes de la Kabbale. Sans la science étendue et bien réelle qui accompagne tous ces artifices, j’aurais cru, en lisant ce livre, être rentré dans le cercle de mes anciennes études. A part quelques aperçus fort ingénieux et même profonds; à part quelques monuments de la civilisation phénicienne et carthaginoise, expliqués avec habileté, les résultats
» 2 vol. in-4‘>. l'arÎ9, imprimerie orientale de Dondey-Dupré, 1845, en italien.
obtenus par M. Lanci ne sont pas moins étranges que sa méthode. Ils forment dans leur ensemble un système assez bien coordonné, mais visiblement préconçu, au service duquel ont été appelés, selon les besoins du moment, les différents moyens dont nous venons de parler. L’œuvre entière ne tend à rien moins qu’à changer complètement le sens et le génie de la langue hébraïque, qu’à faire passer pour un tissu d’erreurs et de contre-sens inintelligibles les plus anciennes et les plus célèbres versions de la Bible ; la traduction des Septante, si chère aux juifs d’Alexandrie et aux premiers Pères de l’Église : les paraphrases chaldaïques adoptées par les juifs de la Palestine, et enfin la Vulgate, que l’Église catholique a consacrée par la voix d’un concile. 11 m’est revenu que M. l’abbé Lanci, quoique professeur de langues orientales au collège de la Sapience, n’a pas obtenu l’autorisation de faire imprimer son ouvrage à Rome. Je le conçois sans peine ; car établir en principe que, depuis deux mille ans environ que la langue des patriarches et des prophètes est devenue une langue morte, personne n’a pénétré d’une manière un peu profonde dans le sens des livres saints, n’était-ce pas ébranler le fondement même de toute autorité religieuse, et les sentiments personnels de l’auteur, sa circonspection, sa piété ardente et sincère, pouvaient-elles être considérées comme une garantie suffisante contre les conséquences de sa critique? Je n’ai pas à me prononcer sur le fond de cette question; ou plutôt j’avoue sans détour que je ne reconnais point de limite à la liberté d’examen ; mais l’impartialité me fait un devoir de dire que la logique me paraît avoir été, dans cette circonstance, du côté de l’autorité.
Pour rassembler en un résumé sommaire et faire apprécier d’un seul coup d’œil les principaux résultats des recherchesde M. Lanci, je suis obligé de suivre un ordre plus régulier que celui qu’il a établi lui-même, dominé comme il l’était par les mille détails, par les mille accidents d’un ouvrage de philologie et d’archéologie à la fois. L’idée qui paraît dominer tout son livre, et qu’il partage avec un grand nombre de théologiens, c’est qu’il a existé près du berceau du genre humain un foyer primitif de civilisation, dont les rayons se sont répandus peu à peu sur toute la terre, en s'affaiblissant, en se corrompant chez la plupart des hommes, et en gardant chez quelques-uns leur pureté originelle. La révélation du mont Sinaï n’est qu’une restauration de cette sagesse, de cette révélation des premiers temps. Toutes les mythologies, toutes les superstitions, même les plus obscures et les plus abjectes, en conservent quelques traces et n’en sont que des souvenirs dégradés. De là i’impossibilité de comprendre le sens véritable des saintes Écritures si on ne les compare aux monuments religieux des autres peuples de l’antiquité, particulièrement de ceux qui ont habité l’Orient, première patrie de la race humaine. C’est dans ce parallèle que M. Lanci déploie toute son originalité, toutes les ressources de son vaste savoir, de son esprit, et il faut ajouter de sa féconde imagination.
L’un des premiers objets de ses recherches, c’est l’institution de l’écriture, naturellement liée aux plus anciens symboles de la religion. Si nous l’en croyons, l’écriture a existé avant le déluge, inventée par Enoch, pour fixer dans la mémoire des hommes les mystères du nom de
Dieu. Lorsque la Genèse, après nous avoir raconté comment ont été fondées les premières villes et se sont formées les premières sociétés humaines, ajoute que ce fut alors seulement que l’on commença d’invoquer le nom de Jéhovah, cela signifie, selon M. Lanci, que dans ce temps-là on imagina d’écrire le nom de Dieu : car le mot hébreu karah, que l’on traduit par invoquer, signifie aussi lire, et l’art de lire suppose évidemment celui d’écrire. Il n’y avait donc, dans l’origine, qu’une seule écriture, comme il n’y avait qu’une seule langue et un seul culte. Ces trois choses, dans l’opinion de M. Lanci, tiennent étroitement l’une à l’autre et servent à s’éclairer mutuellement.
Cette écriture primitive et universelle, à cause de l’usage tout religieux auquel elle servait, est appelée par les livres saints l’Écriture divine ou l’Écriture de Dieu. Elle se composait tout entière de caractères hiéroglyphiques, disposés dans le même ordre que la marche apparente du soleil, d’après laquelle les premiers hommes ont naturellement dirigé tous leurs mouvements. Mais comme la marche du soleil nous semble différente suivant la place que nous occupons sur le globe, il en résulte que la disposition des caractères de l’écriture n’a pas pu être la même pour tous les hommes, et les différences que nous remarquons à cet égard entre les principaux peuples de la terre, sont comme une preuve permanente de ce que la Bible nous apprend sur l’origine de ces peuples et celle de l’humanité entière. En effet, les nations de l’Orient, descendues de Sem, et qui passent généralement pour les plus anciennes, ayant devant elles le lever du soleil, et derrière elles son coucher, le midi à leur
droite, et le nord à leur gauche, étaient primitivement dans l’usage, comme le sont encore les Chinois, d’ écrite de haut en bas, ou d’avant en arrière, en forme de colonnes qui se suivaient elles-mêmes, d’une manière parallèle, de gauche à droite. Au contraire, les descendants de Japhet, les races qui ont peuplé les zones tempérées du globe, s’avançant de plus en plus vers l’Occident, et voyant par conséquent le midi à leur gauche et le nord à leur droite, ont pris l’habitude de disposer dans le même sens les signes de leur écriture. Enfin la postérité de Cham, les nations qui se sont répandues en Afrique et dans les régions de l’équateur, recevant de tous les côtés, avec une force égale, les rayons solaires, donnent indifféremment à leur écriture tantôt une direction et tantôt une autre, sans marquer de prédilection pour aucune. C’est ainsi que les hiéroglyphes égyptiens se suivent à la fois d’avant en arrière, ou de haut en bas, de gauche à droite, et de droite à, gauche. M. Lanci, entraîné par ces considérations ingénieuses, semble avoir oublié que la langue sanscrite, dont la haute antiquité ne saurait être mise en doute, et qui appartient certainement à l’Orient, ne s’écrit pas de droite à gauche, ainsi que son système l’exige, mais de gauche à droite, comme les langues de l’Occident.
Ce n’est pas seulement l’arrangement matériel des caractères de l’écriture qui, selon M. Lanci, a varié avec le temps, à mesure que les hommes, se multipliant et se corrompant, sur la terre, ont perdu le souvenir de leur commune origine; mais l’écriture elle-même, ou les éléments dont elle se compose, ont subi partout une révolution considérable. Aux signes hiéroglyphiques dont
ÉTUDES ORIE NTALBS
elle était formée d’abord, et qui exprimaient d’une façon tout à fait merveilleuse, sans l’intermédiaire des langues parlées, les mystères les plus profonds de la sagesse primitive, succédèrent peu à peu les signes phonétiques pu les lettres de l’alphabet, qui n’ont par elles-mêmes aucun rapport avec les idées, et ne représentent que les différents sons de la voix humaine. Le premier alphabet, Bi nous en croyons M. Lanci, que les hommes aient inventé, est celui des Phéniciens, dont les caractères ont encore beaucoup de ressemblance avec les hiéroglyphes et les symboles religieux des plus anciens peuples du monde. 11 en cite des exemples que je regrette de rie pouvoir pas reproduire ici ; car, s’ils ne donnent pas plus de solidité au système, ils attestent du moins l’esprit inventif de l’auteur. Mais, malgré l’introduction des caractères de l’alphabet, fruits de la corruption et de l’oubli, le langage hiéroglyphique se conserva longtemps encore parmi les sages et les prêtres. Moïse en avait fait usage sur les premières tables de la loi, celles qu'il brisa de colère en voyant son peuple prosterné devant le veau d’or ; il en est resté des traces nombreuses, non-seulement sur les monuments de marbre et de pierre , mais dans les monuments de la parole, dans l’écriture dégénérée dont les envoyés de Dieu furent obligés de se servir pour transmettre leur enseignement, enfin dans le texte hébreu des livres saints. Parmi ces signes, aujourd’hui méconnus, d’une sagesse ineffable, il faut comprendre le nom propre de Dieu, le fameux tétragramme qui a tant exercé les théologiens, les philologues, et même certains philosophes, enfin le mot Jéhovah.
Le mot Jéhovah, que M. Lanci, contrairement à la
tradition universellement adoptée depuis deux mille ans, nous enseigne à prononcer Jaoh, se compose de quatre lettres qui auraient pour équivalentes le iota des Grecs ou le j des Allemands, une h, un v, ou, selon M. Lanci, un o et encore une h. Ces quatre signes, bien qu’ils forment dans la réalité un seul et même nom tout à fait indivisible, sont rangés par M. Lanci en deux groupes dont chacun, pris à part, devient pour lui, par le procédé kabbalistique de la transformation des lettres, un mot très-significatif, et qui lui offrent dans leur réunion une idée profonde et sublime, une révélation entière, ou tout un système de théodicée. Qu’on essaye, en effet, de lire ces deux groupes comme on lit en général tous les mots de la langue hébraïque, c’est-à-dire de droite à gauche, on n’y trouvera aucun sens; mais que l’on suive la direction opposée, en commençant par la gauche pour finir par la droite, alors on aura les deux pronoms personnels ho, hi, qui représentent en hébreu les deux sexes ou les deux genres, lui, elle. Que signifie la réunion de ces deux pronoms en un seul mot, appliqué à Dieu comme un nom propre? Rien n’est plus facile à dire : elle signifie que Dieu est le mystérieux androgyne dont l’idée revient si fréquemment dans la théologie et dans la mythologie des anciens; qu’il est le principe unique et universel des choses qui, en créant le monde, a rempli à la fois, d’une manière divine, le rôle des deux sexes ; qu’il est en même temps la force qui produit et l’amour qui conserve, la puissance qui exécute et l’intelligence qui conçoit, la justice qui punit ou qui réprime, et la bonté d’où partent les récompenses et les grâces, le Père générateur de tous les êtres et le Fils éternellement engendré. C’est ainsique les
deux parties égales dont se compose le mot Jéhovah, nous apprennent à distinguer en Dieu deux classes d’attributs: ceux qui se rapportent à la justice ou à la force, et ceux qui appartiennent à la sagesse ou à l’amour : ceux-ci, qui occupent la première place, c’est-à-dire la droite, sont représentés par le signe du féminin ; ceux-là, qui occupent la gauche, ont pour symbole le signe du masculin. La réunion de ces deux signes en un seul nom exprime pour nous l’unité de l’essence divine. Bien d’autres mystères encore sont renfermés dans ce nom merveilleux ; mais notre intelligence ne serait plus en état de les comprendre, et les sages mêmes des premiers temps savaient rarement y pénétrer.
Fort de cette prétendue découverte, M. Lanci ne craint pas de se mettre en révolte contre toutes les traductions connues de la Bible. 11 faut que partout et toujours, tantôt en faisant violence aux textes, tantôt en les expliquant avec infiniment d’art, le plus souvent en substituant au sens des mots hébreux celui des mots arabes qui ont à peu près la même consonnance, il retrouve les attributs renfermés dans le nom de Jéhovah et l’antithèse qu’ils forment entre eux. Tous les autres noms que la Bible donne à Dieu ne sont, d’après lui, que l’expression analytique des idées comprises dans le tétragramme ; ils se partagent entre eux, si l’on peut parler de la sorte, le sens que celui-ci contient à lui seul. C’est ainsi qu ' AdonoCi est le nom du dieu fort ; Schaddai, du dieu victorieux ; Elion, invoqué par Melchisédec, celui du dieu de la miséricorde ; Elohim, qui, à cause du signe du pluriel dont il est revêtu, a tant embarrassé les commentateurs, et sc traduit d’ordinaire par les dieux , désigne, selon
M. Lanci, les deux attributs réunis de la bonté et de la grandeur; enfin Jéhovah Sabaolh, le terrible dieu des armées, que l’on a pris si longtemps pour le dieu national des Juifs, devient, par une suite de transformations d’hébreu en arabe et d’arabe en hébreu, le dieu de l’ordre et de l’amour, l’auteur de la paix et la source de tout bien. Aux preuves étymologiques invoquées en faveur de ce résultat, M. Lanci ajoute, à la manière des kabbalistes, des considérations tirées des nombres que représentent Jes différents noms de Dieu. Il s’applique à démontrer qu’entre ces nombres existent les mêmes rapports qu’entre les noms eux-mêmes, tels qu’il les a d’abord expliqués, et je suis obligé de convenir qu’il y réussit à merveille, grâce au soin qu’il prend de supprimer ce qui est de trop, d’ajouter ce qui manque et de modifier ce qui le gêne. En lisant le chapitre où M. Lanci poursuit ce but chimérique, on a de la peine à se convaincre qu’il a été écrit par un des savants les plus distingués de nos jours. 11 faut avoirun grand superflu d’érudition etd’espritpourenfaire un pareil emploi. Mais un peu de patience ! Nous rencontrerons tout à l’heure des résultats encore plus inattendus.
Toute cette science, qui remonte au berceau du genre humain, se perdit dans la corruption effroyable à laquelle se livra la génération du déluge. On fut obligé de la dissimuler, afin que l’imagination dégradée des hommes n’abusât pas, comme elle l’a fait pourtant, de cette idée des sexes prise pour symbole de l’essence divine. C’est ainsi que les quatre lettres du tétragramme furent transposées, comme nous venons de le voir, et que le sens du mot Jéhovah, qui, dans tous les temps, n’a été compris que d’un très-petit nombre d’élus, est reste perdu entière-
ment depuis le déluge jusqu’à Moïse. Comment et à quelle occasion Moïse l’ a-t-il retrouvé? C’est ce queM. Lanci va nous apprendre par une interprétation tout à fait nouvelle de deux chapitres de la Bible. On se rappelle ce passage vraiment étrange de l’Exode (ch. 33 et S h) où Moïse, suppliant Dieu de lui laisser voir sa face, obtient pour toute grâce d’apercevoir par derrière la gloire divine, après qu’elle aura passé sous ses yeux et pendant que lui-même, caché dans le creux d’un rocher, entendrait Dieu prononcer son propre nom et énumérer ses divins attributs. Selon M. Lanci, le passage dont nous parlons se compose tout entier de mots à double sens, et le vrai sens que l’écrivain sacré voulait dérober par là même à la connaissance du vulgaire a échappé jusqu’à présent à tous les interprètes de l’ Écriture sainte. Moïse ne demande pas à Dieu ce qui est impossible, c’est-àdire de voir face à face celui qui est pur esprit, et d’embrasser d’un regard l’être sans borne. Par la même raison , Dieu ne peut lui promettre de passer devant lui comme le ferait un homme et de se laisser apercevoir par derrière. Mais la grâce que Moïse implore, c’est de connaître, c'est de comprendre le saint nom de Dieu, c’est-à-dire le tétragramme dont la signification, perdue depuis des siècles, n’est pluscopiprise par aucun homme vivant. Cette grâce lui est accordée. Dieu, écrivant deux fois devant lui son nom sur une pierre, une fois avec la transposition qu’il a subie, une autre fois en rendant chaque lettre à sa véritable place, lui apprit ainsi que ces deux noms n’en font qu’un, et que, pour eu pénétrer la profondeur, il faut le lire en sens inverse ou d’arrière en avant. C’est là ce que signifie cette gloire divine aperçue par derrière.
Le creux du rocher où, selon les traductions ordinaires. Moïse se plaça en attendant qu’elle fût passée, c’est la pierre sur laquelle le tétragramme a été gravé par une main invisible. Enfin les paroles que Dieu fait entendre aux oreilles de son serviteur sont la définition de ce nom ineffable et l’énumération de ses attributs opposés.
On se tromperait toutefois si l’on pensait que le nom divin, source et résumé de toute science, ne s’est conservé que dans la langue et dans les traditions des Hébreux ; M. Lanci le trouve aussi, mais sous une forme un peu différente, pàrmi les symboles religieux des nations idolâtres, particulièrement des Phéniciens et des Egyptiens. Il a remarqué chez les premiers, et presque chez tous les peuples de l’Orient, la consécration du nombre huit. Ils attribuaient au soleil, principal objet de leur culte, huit révolutions ; ils avaient coutume de figurer sa marche par huit cercles disposés de diverses manières; ils réunissaient dans le même nombre les quatre saisons et les quatre points cardinaux; ils donnaient de préférence la forme octogone à leurs monuments religieux, aux amulettes qui servaient à leurs superstitions et dont quelques-unes subsistent encore dans nos musées. Or le nombre huit n’est-il pas composé de 2 et de 6? 2 et G, placés l’un à côté de L’autre, ne forment^ils pas ‘26, c'està-dire le nombre exprimé par les quatre lettres du mot Jéhovah '( On sait que chez les Hébreux, comme chez les Grecs et les latins, les lettres servaient en même temps à designer les nombres. Ceux que représentent les quatre lettres du tétragramme forment en effet, ajoutés l’un à l’autre, le nombre 26. Mais où donc M, Lanci a-tril vu que les .patriarches et les prophètes connaissaient notre
système de numération décimale et que, représentant par les mêmes signes les dizaines et les unités, ils écrivaient celles-là à la gauche de celles-ci? D’ailleurs, en admettant cette étrange supposition , pourquoi le nombre 8 serait-il plutôt l’expression abrégée, le symbole du nombre sacré 26, que des nombres profanes hk, 53, 71 ou 17 et 35 ? Car le nombre 8 peut aussi bien se partager entre k et li, entres et 3, entre 7 et 1 , qu’entre 2 et 6. Il n’y a pas d’efforts que ne fasse M. Lanci pour nous prouver que ce même nombre était aussi consacré chez les Hébreux, qu'il était à leurs yeux comme un symbole d’espérance et de foi, comme le sceau de Dieu, dont tous leurs chants religieux devaient porter l’empreinte. De là leur prédilection pour l’octave, c’est-à-dire les strophes composées de 8 versets et les poèmes composés de 8 strophes. De là encore dans l’Église catholique l’usage de célébrer l’octave de certaines fêtes. Il y a en effet quelques psaumes où ce rhythme se fait remarquer ; mais M. Lanci en a singulièrement augmenté le nombre par des divisions ou des suppressions tout à fait arbitraires. C’est ainsi que pour trouver 8 octaves dans le cantique de Moïse qui se compose de 70 versets, il retranche les quatre premiers de ces versets comme appartenant à l’exordc, et les deux derniers comme appartenant à la conclusion.
Voici maintenant comment M. Lanci a retrouvé le nom du vrai Dieu chez les anciens Égyptiens. Parmi les symboles religieux de ce peuple, il a remarqué trois petites croix creusées à leurs surfaces de petits sillons que séparait les uns des autres un pareil nombre de lignes en relief. La première de ces croix, construite en pierre noire, portait à son sommet il sillons ; il y en avait 1 5 sur
la branche longitudinale, et sur la branche transversale il avait compté 1 ilignes en relief. M. Lanci n’hésite pas à regarder ces nombres comme très-significatifs. Le nombre 4 représente lesquatre lettres du tétragramme; le nombre 15 et le nombre 11 faisantensemble26, en représente les deux moitiés; et comme chacune de ces deux moitiés exprime un sens différent, il est juste qu’elles soient indiquées par des marques différentes; de là les deux espèces de lignes dont nous venons de parler. La seconde croix était semblable à la première, à cela près que la place des deux derniers nombres se trouvait changée, les, quinze sillons occupant la branche transversale et les onze lignes en relief la branche longitudinale. Mais cela même a un sens. Les prêtres égyptiens qui avaient construit ces symboles voulaient dire que les attributs de Dieu sont égaux en puissance, la bonté à la justice , et l’amour à la force. Enfin la troisième croix, de couleur blanche, n’avait que trois lignes à son sommet, puis sept d’un côté et onze de l’autre. Mais cette difficulté n’embarrasse pas l’ingénieux archéologue. Il y a aussi un nom divin de trois lettres, formé du tétragramme par la suppression de la quatrième lettre, la même que la seconde. Ces trois lettres ensemble expriment le nombre 21 qui est aussi la somme de 3, de 7 et de 11. Enfin la couleur blanche nous apprend que ce nom est moins mystérieux et moins profond que le tétragramme. M. Lanci nous indique bien d’autres symboles encore du culte égyptien, qui, selon lui, se rapportent d’une manière non moins évidente aux attributs exprimés par le mot Jéhovah. De ce nombre sont l’aspersoir, qu’on avait pris mal à propos pour un fléau, et le bâton pastoral ; le premier, signe de l’amour et de la
bénédiction, de la miséricorde de Dieu; le second, de son autorité ou de sa justice. Celui-ci ressemble à un aleph de forme primitive ou phénicienne, celui-là à un tau. De là ces paroles que l’Écriture met dans la bouche de Dieu : Je suis aleph et tau, c’est-à-dire je suis la justice et la mi séricorde, l’amour et la force; sens très-profond qui disparaît dans la traduction grecque : Je suis alpha el oméga. M. Lanci suppose que les prêtres égyptiens ont appris tous ces secrets de Moïse, qui lui-même, comme nous l’avons montré, les tenait directement de Dieu. Avant Moïse, les quatre lettres du tétragramme n’exprimaient pas lesmêmes nombres parce qu’elles n’occupaient pas la même place dans l’alphabet. L’alphabet égyptien étaitun hymne en l’honneurdes Pharaons; le législateur des Hébreux en a fait un hymne en l’honneur de l’Éternel. Ainsi, on le voit, tout a une signification dans cette haute antiquité; tout est marqué au coin de la piété et de la sagesse.
Mais comment les nations si bien instruites sont-elles tombées dans l’idolâtrie et dans les plus monstrueuses superstitions? Le voici ; les prêtres ont gardé pour eux leur science, et le peuple, abandonné à ses grossiers instincts, n’a pas tardé à prendre à la lettre ou à détourner de leur sens les symboles de la vraie religion. Aussi peuton dire que toutes les mythologies ne sont qu’une dégénération de la foi primitivement révélée au genre humain et plus tard aux Juifs. Les deux attributs opposés de Dieu représentés symboliquement dans le tétragramme, devinrent peu à peu deux personnes mythologiques de sexes différents, et cette idée, une fois introduite dans la pensée des hommes, ne garda plus de mesure ; le ciel devint un lieu de débauches. Cependant, avant d’en venir là,
c’est-à-dire aux dieux imaginaires de la mythologie, on était tombé plus bas encore, dans le culte du soleil. En effet, les deux attributs opposés de Dieu, les deux moitiés du tétragrarnme étaient représentées par des chérubins ; les deux chérubins, selon M. Lanci, étaient deux disques ailés, symboles de la grandeur et de la sagesse, de la puissance et de la bonté. Ces deux emblèmes prirent bientôt la place des idées qu’ils exprimaient, et l’on adora le soleil sous deux formes différentes, l’une masculine et l’autre féminine : le soleil au solstice d’été, et le soleil au solstice d’hiver. Enfin, à la place de la justice et de l’amour, on imagina deux divinités éternellement en guerre, l’une bienfaisante et l'autre malfaisante, Ormuzd et Ahrimane, Osiris et Typhon, Odinet Locke, etc. Ainsi se trouvent expliqués tous les genres d’idolâtrie, le sabéisme, le dualisme et le polythéisme; tous sont sortis de la même source, sous l’empire des mêmes erreurs et des mêmes passions. A quoi donc a-t-il servi de révéler miraculeusement la vérité aux hommes, si on devait la leur cacher ensuite de manière à la rendre introuvable? Pourquoi ces hiéroglyphes, ces symboles, ces mystères, ces nombres sacramentels, pour déguiser, au reste, des idées assez communes, si toutes ces précautions devaient tourner au profit de la superstition, de l’idolâtrie et de l’ignorance?
Me bornant aux observations que j’ai faites à mesure que l’occasion s’en présentait, je n’entreprendrai pas une discussion régulière de ce système; une pareille tâche n’apprendrait rien à personne; car elle consisterait à rétablir simplement l’histoire, les règles de la critique et le sens grammatical des mots si arbitrairement détour-
liés de leur usage. Nous aimons mieux voir dans le livre de M. Lanci une œuvre d’imagination et d’esprit soutenue par une rare érudition, et, à ce titre, il est plein d’originalité et d’intérêt. On y marche de surprise en surprise, et les paradoxes les plus étranges y prennent à la longue tous les caractères de la vraisemblance. Il y a aussi, comme je l’ai dit, quelques aperçus vrais, dont la philologie et l’histoire pourraient tirer parti ; des explications ingénieuses, sinon incontestables, de plusieurs passages très-obscurs des livres saints, et des observations de détail qui suffiraient seules pour donner une haute idée du talent etde la patience de l'auteur. Enfin, contrairement au but que l’auteur s’est proposé, le livre de M. Lanci sera un argument de plus contre cette vieille hypothèse qu’il existe quelque part, enfouie sous une lettre morte, cachée par de grossiers symboles, une science mystérieuse et surhumaine, de sublimes arcanes dont on peut obtenir la connaissance en torturant les monuments et les langues, en abandonnant le sens naturel des mots et des faits.
Non, la lumière n’a pas été donnée à l’homme pour la mettre sous le boisseau, et quand l’homme a cru la posséder, il n’a pas été le maître de la dérober à ses semblables. La vérité, une fois connue, sait se faire jour, et c’est n’avoir pas de foi dans sa divine puissance que de prétendre qu’on peut la quitter volontairement pour des chimères et des mensonges. 11 n’est pas juste non plus de dire que, dès les temps les plus reculés, la science ait existé toute faite pour quelques hommes privilégiés ; la science est, comme la liberté, le fruit de laborieusgat^uqqêtes, la fille du travail et du temps. fê/bq»
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