SUR LE PLAN, L’AGE ET LE CARACTÈRE DU POÈME
PAS ERNEST RENAN, MEMBRE DE L’iNSTITOT
Le rang que tient la Grèce dans le domaine de la philosophie, de la poésie et de l’art, Rome dans celui de la législation, de la politique et de la guerre, la Judée, plus grande que toutes deux, l’occupe dans la sphère des idées morales’et religieuses. Le monde civilisé a reçu d’elle les fondements de sa foi. Elle lui a appris ces deux choses que l’antiquité païenne n’a jamais connues : la sainteté et la charité ; car toute sainteté dérive de la croyance en un Dieu personnel, spirituel, créateur de l’univers, et toute charité du dogme de la fraternité humaine.
C’est dans son histoire, c’est dans ses œuvres, en un mot, c’est dans la Bible que, depuis bientôt dix-neuf siècles, chacune des croyances qui ont pris racine dans la partie la plus éclairée de l’humanité, va chercher ses
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titres et ses preuves. Toutes se tiendraient pour perdues, si cette antique base venait à leur manquer, si les oracles du Sinaï cessaient de lui être favorables. De là autant de manières de comprendre et par conséquent de traduire les livres hébreux qu’il y a de religions, d’églises, de sectes particulières qui invoquent leur témoignage. La plus ancienne de toutes ces traductions, la version dite les Septante, œuvre des juifs d’Alexandrie et tout imprégnée de l’esprit de la philosophie platonicienne, diffère notablement de la paraphrase chaldaïque, écrite sous une autre influence, à l’usage d’une autre classe de lecteurs. L’une et l’autre se distinguent de la traduction de saint Jérôme, et par suite de la Yulgate, dont l’œuvre de saint Jérôme a fourni la plus grande partie. La Yulgate, consacrée par l’autorité de l’Église catholique, a dû naturellement être repoussée par Luther, et c’est luimême qui s'est chargé de donner à l’Église nouvelle la nouvelle version dont elle avait besoin. Son exemple fut imité par les autres réformateurs; si bien qu’il y a aujourd’hui une Bible calviniste, une Bible méthodiste, une Bible socinienne, une Bible unitaire, et beaucoup d’autres qu’il serait trop long de nommer.
Le désaccord devient encore plus visible lorsqu’on passe des traductions aux commentaires. C’est là que l’esprit de secte et les idées préconçues se donnent libre carrière. C’est là que le génie de l’interprétation éclate dans sa diversité et dans sa hardiesse. Tout ce que l’on croit d’une foi inébranlable, on est sûr de le découvrir par un moyen ou par un autre, soit directement, soit avec le secours de l’allégorie, dans les pages inspirées de l’Écriture Sainte. C’est ainsi que les mêmes textes, expli-
qués différemment, ont abrité autrefois les doctrines opposées des Sadducéens, des Esséniens et des Pharisiens. Plus tard, ils servirent également aux Rabbinites, aux Karaîtes et au panthéisme mystique de la Kabbale. Aujourd’hui ils fournissent des témoignages et des preuves à toutes les communions chrétiennes.
Mais l’autorité de la Bible n’a-t-elle jamais été invoquée que par les opinions purement religieuses? Non, la philosophie et la politique ont également essayé de la faire parler en leur faveur, et, si j’ose le dire, de la prendre pour complice de leurs systèmes les plus contradictoires. On y a trouvé tour à tour les doctrines de Platon, d’Aristote, de l’école d’Alexandrie et même de Descartes. Bossuet, dans sa lettre au pape sur l’éducation du dauphin, recommande l’observation psychologique au nom de David et de saint Paul '. D’autres n’ont pas eu plus de peine à défendre au nom du saint livre, tantôt le système de Ptolémée, tantôt celui de Copernic, etjusqu’aux plus récentes suppositions de la géologie et de la paléontologie. Enfin chacun y a vu, non-seulement une justification, mais la consécration divine de la forme de gouvernement à laquelle l’attachaient ses passions, ses intérêts ou ses préjugés, saint Thomas d’Aquin, Suarès et en général les écrivains ultramontains, de la théocratie, Bossuet et Filmer, de la monarchie absolue, Harrington, de l’aristocratie, Hobbes, du despotisme pur, les calvinistes, les presbytériens, les sectes indépendantes, du gouvernement démocratique.
' Voyez te savant ouvrage de M. Francisque Bouiller, Histoire de la Philosophie cartésienne, t. U, cb. 9.
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Ces interprétations forcées et de parti pris ont fait * naître en Allemagne, à la fin du dernier siècle, une réaction. De graves théologiens, de savants hébraïsants appliquèrent à la Bible les mêmes procédés qu’aux monuments de l’antiquité profane, n’y cherchant que ce qu’on peut découvrir par l’étude comparée des motset des faits, à la lumière de la philologie et de la critique historique, et décidés à ne reculer devant aucun résultat de celte libre investigation. C’est cette méthode qui est mise' en pratique avec tant de savoir et de talent par M. Renan. Quelques personnes se flattent d’avoir rendu contre elle un arrêt irrévocable quand elles ont prononcé le nom de rationalisme ou d’exégèse rationnelle. Au fond, elle n’est cependant pas autre chose que la liberté de la science, la liberté de la grammaire et de l’histoire. Qui donc est intéressé à la proscrire? Ce ne sont pas les vrais croyants, persuadés que la foi ne peut se passer de la liberté, et que la vérité quelle qu’elle soit, surtout celle qui a une origine divine , n’a rien à craindre d’une discussion calme et approfondie. Ce sont donc ceux qui confondent la religion avec l’intolérance et la servitude de la pensée. Mais avec les hommes de cette espèce tous les raisonnements sont superflus. 11 suffit que les lois et les mœurs les aient réduits à l’impuissance. D’ailleurs nous ne voyons pas que dans les pays où fleurit depuis longtemps l’exégèse rationnelle, c’est-à-dire en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, la charité, les bonnes mœurs, les sentiments religieux et même le sentiment chrétien, aient sensiblement diminué ou soient dans un état plus désespéré que dans le reste de l’Europe.
Une question intéressante entre toutes se présente à. l’esprit de ceux qui abordent avec cette indépendance l’étude des livres saiqt^^ro|j^ ies écrits dont se compose l’Ancien Testament et pqgftiédlièrernent le canon hébreu, ont-ils nécessairement un caractère sacré, une signification dogmatique et religieuse? Le peuple hébreu, si ardent qu’il fût dans sa foi, n’a-t-il jamais songé k peindre les passions humaines? N’a-t-il jamais éprouvé, et par conséquenÜh’a-t-il jamais exprimé les angoisses du doute, les désenchantements de la vie? jV a-t-il pas essayé, autant que le permettaient le génie de sa langue et la fougue de son imagination, de sonder par le raisonnement le fond de ses croyances, de faire une place à l’argumentation ?i côté des saintes extases et des récits surnaturels? Enfin n’a-t-il pas connu les illusions et les transports de la jeunesse? N’a-t-il pas chanté l’amour, cette source inépuisable d’inspirations poétiques chez tous les peuples de la terre?
On remarque dans la Bible trois livres qui provoquent particulièrement cet ordre de recherches, et dont la foi même la plus fervente ne s’est jamais dissimulé les graves difficultés : je parle de l’Ecclésiaste, du Livre de Job, et du Cantique des Cantiques.
Quelque disposé que l’on soit à voir dans l’Ecclésiaste un sujet d’édification, il est -impossible de n’y pas apercevoir, si l’on en excepte les derniers versets, l’expression du découragement, et sinon du scepticisme arrivé à l’état de système, au moins de la perplexité et du doute. Quel autre sens pourrait-on attribuer à des propositions comme celles-ci : « Je me suis pris à haïr la vie ; car tout ce qui arrive sous le soleil m’a paru mauvais, tout est
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vanité et affliction d’âme » — * Il y a la destinée des fils de l’homme et la destinée de la bête, et c’est la même destinée pour tous les deux. De la manière dont meurent ceux-là, vous voyez mourir celle-ci ; le même souffle les anime, et l’homme n’a sur la bête aucun avantage, car tout est vanité’. » — « Qui sait si le souffle des enfants de l’homme monte en haut et si celui de la bête descend en bas vers la terre 3? » — « Il n’y a pour l’homme rien de bon sous le soleil que de boire, de manger et de se réjouir 4 5. » — « Mieux vaut un chien vivant qu’un lion mort, car les vivants savent qu’ils mourront et les morts ne savent rien, et il n’y a pour eux aucune récompense, puisque leur souvenir même doit périr !. »
Donnez à ces pensées, à ces angoisses de l’esprit, la forme d’une discussion philosophique ou d’un dialogue à la manière de Platon; encadrez-les dans un récit qui ajoute à l’intérêt des questions celui des personnages mis en scène, puis exprimez-les dans un langage plein de passion et de poésie, vous aurez le Livre de Job. Cette composition nous offre moins encore que la précédente, s’il est .possible, le caractère exclusivement religieux et les enseignements positifs qu’on y a cherchés. Tout y est étranger au peuple d’Israël, le lieu où se passe l’action, les personnages qui y prennent part, leurs usages, leurs traditions et jusqu’à leurs croyances. Nous ne sommes plus sur le théâtre des événements bibliques, mais sur une
4 Ch. 2, v. 17.
* Ch. 3. v. 19.
> Ch. 3, v. 21.
* Ch. 8, v. 15.
5 Ch. 9. v. 4 et 5.
terre étrangère. Job et ses trois amis sont des Arabes on des Iduméens, de même que ce quatrième interlocuteur, Élihou, qui entre en scène sans avoir été annoncé. Est-il sûr que ces fils de Dieu, qui se présentent devant Jéhovah comme des courtisans devant un monarque, soient précisément les anges et les séraphins dont parlent les prophètes? On aura au moins beaucoup de peine à reconnaître l’archange tombé, le prince des ténèbres, l’auteur maudit de toute rébellion dans ce doux Satan qui s’entretient si familièrement avec l' Éternel, qui se montre si docile à ses ordres et qui vient, avec tant de piété, rendre hommage à sa puissance. Du reste, ainsi que le remarque M. Renan, « pas une allusion n’est faite aux usages mosaïques ni aux croyances particulières des juifs'. » Quant à la discussion philosophique, elle reste sans conclusion, car lorsque à la fin Jéhovah lui-même fait entendre sa voix au sein de la tempête, ce n’est point pour résoudre les objections qui ont été faites contre sa Providence et sa justice, mais pour écraser son serviteur tremblant sous l'appareil de sa toute-puissance et lui arracher cette confession humiliante : « Je suis un néant; que te répondrai-je?... Je sais que tu peux tout et qu’aucun dessein n’est au-dessus de tes forces. »
Enfin, en prenant à la lettre le Cantique des Cantiques, est-il possible d’y voir autre chose qu’une peinture admirable et par instants même un peu trop vive des transports de l’amour? Si au contraire le sens littéral doit être écarté, y en a-t-il un autre qu’on puisse déduire, soit du texte particulier de ce poëme, soit des rapports qu’il
* Étude sur le poème de Job, p. 16.
présente avec quelques autres parties de l’Ancien Testament?
En publiant sa belle étude sur le Livre de Job, M. Renan prenait en quelque sorte l’engagement d’entreprendre un travail analogue sur les deux autres livres dont il vient d’être question. Je suppose que l’Ecclésiaste n’est pas loin ; mais il a déjà accompli la plus belle moitié de sa promesse en nous donnant il y a quelques mois le Cantique attribué au roi Salomon. L’accueil fait à cette nouvelle œuvre du jeune académicien n’a pas été moins orageux que celui qu’ont rencontré ses sœurs aînées. N’en soyons pas surpris. En fait de critique religieuse, on aime mieux en France Voltaire que Gesenius, le sarcasme impitoyable que la science respectueuse mais indépendante. Ce ne sera pas pour M. Renan un médiocre honneur d’avoir conquis pour notre pays cette nouvelle part de liberté. Qu’il y prenne garde cependant : dans la voie qu’elle-même a ouverte et qui a gardé tant de traces de son laborieux génie, l’Allemagne n’est pas un guide toujours sur. Sous la pesanteur de la forme, elle cache souvent une extrême légèreté. Les hypothèses les plus aventureuses l’attirent plus qu'elles ne l’effraient ; elle impose au texte biblique, comme à une vile matière, tous les caprices de son imagination, efface, ajoute, divise, transpose, ne s’arrête devant aucun obstacle, parce que les difficultés qu’elle ne peut résoudre elle les supprime.
Je distinguerai dans le travail de AL Renan trois parties qui n’ont pas beaucoup de solidarité entre elles, et qu’il faut apprécier séparément si l’on veut être complètement juste : l’une, c’est sa traduction du Cantique des Cantiques; l’autre, c’est le plan qu’il prétend découvrir
dans cette composition étrange et les arguments qu’il met au service de son opinion ; la troisième, ce sont les réflexions générales, les idées morales et philosophiques qui se présentent çà et là dans tout le cours du livre et en remplissent les dernières pages. Il ne faut pas qu’on s’étonne de rencontrer chez M. Renan des pensées qui méritent d’être qualifiées ainsi ; car en vain s’est-il fa|t une loi d’offrir la philosophie en holocauste à cette divinité insaisissable et indéfinie qu’il appelle la critiqué, il est resté philosophe. Quelque sujet qu’il traite, il ne peut s’empêcher d’aller tout droit aux premiers principes des choses, à la source la plus profonde de nos affections et de nos pensées. Une psychologie déliée, délicate, quoique souvent un peu vague, se mêle chez lui à toutes les ressources de l’érudition. J’irai même jusqu’à nommer l’école philosophique à laquelle il appartient. En dépit de certaines propositions qui n’ont pas moins affligé ses amis véritables que réjoui ses ennemis, il est essentiellement spiritualiste par la noblesse de ses sentiments, par l’élévation de sa nature, par l’amour de tout ce qui honore l’humanité à ses propres yeux, de tout ce qui la détache de la terre et la sanctifie. Spiritualiste ! il l’est même avec excès dans certains moments, puisqu’il préfère à la charité active et féconde, à la vie d’un saint Vincent-de-Paul, la sombre exaltation d’un mysticisme stérile.
A l’exception d’un petit nombre de passages que j’indiquerai, et où la fascination de l’esprit de système a été plus forte que la vérité, je n’ai que des éloges à donner à la traduction de M. Renan. Pour faire passer dans nos idiomes modernes une image fidèle, quoique nécessaire-
ment affaiblie, des œuvres bibliques, la connaissance de la langue ne peut rien si l’on n’y ajoute de rares qualités de style, une vive imagination et un sentiment profond de la beauté incomparable de ces austères monuments. Toutes ces conditions, M. Renan les réunit dans une harmonie parfaite. Sans ignorer les interprétations plus ou moinSj gavantes dont le texte a été l’objet de la part des théol0$ïens ou des philologues, il secoue à propos cette pous$4re d’érudition, et sait, dès qu’il fait parler la muse orientale, reprendre la liberté et la souplesse de son esprit. Les chants de la Sulamite, en passant par sa bouche, semblent avoir retrouvé toute leur naïveté et leur grâce. Je ne puis résister au plaisir d’en citer quelques fragments :
« C’est la voix de mon bien-aimé ! Le voici qui vient [bondissant sur les montagnes, franchissant les collines. Mon bienaimé est semblable au chevreuil ou au faon des biches.
» Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens. Car voici que l’hiver est fini; la pluie est passée, elle a disparu. Les fleurs commencent à paraître sur la terre ; le temps des chansons approche. La voix de la tourterelle a été entendue dans nos champs; les jeunes pousses de figuier commencent à rougir; la vigne en fleur exhale son parfum. Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens.
* Je dors, mais mon cœur veille. C'est la voix de mon bienaimé. Il frappe : « Ouvre-moi, dit-il, ma sœur, mon amie, ma » colombe; car ma tête est toute couverte de rosée, les boucles » de mes cheveux sont toutes trempées de l'humidité de la > nuit. >
Toutefois je regrette que M. Renan, pour désigner les appartements intérieurs de la cour du roi Salomon, se
soit servi des noms de harem et de divan. Ces expressions, d’un usage très-récent parmi nous, ont le double inconvénient d’être privées de ce cachet d’antiqyité qui convient particulièrement à la langue biblique, et de se rapporter à des usages que le peuple hébreu n’a pas connus. Nous ne voyons nulle part que les rois de Juda ou d’Israël aient eu un divan, et pour Salomon en particulier il n’est question que de son entourage 1 ou de sa cour. Ce prince a eu beaucoup de femmes, cela est vrai ; mais les a-t-il tenues sous les verrous comme les princes osmanlis et leurs pachas? C’est un point extrêmement douteux ; car la Bible nous montre par une foule de récits que la femme israélite jouissait d’une grande liberté. Je n’aime pas davantage que le héros du poëme appelle son amie * mon immaculée. » C’esf un terme qui rappelle à notre esprit de tout autres idées que celles de la beauté parfaite, de la beauté accomplie qu’a voulu exprimer l’auteur hébreu, ou même celle de l'innocence, de la fidélité en amour à laquelle s’est arrêtée M. Renan.
Quelles que soient les qualités de la traduction de M. Renan, où le goût le plus sévère ne trouve à reprendre que ces taches imperceptibles, elle pâlit devant ses réflexions morales et philosophiques. A la suite de la partie purement érudite et critique de son travail on rencontre cinq ou six pages 2 qui peuvent compter parmi les plus pures, parmi les plus belles qui aient été écrites depuis longtemps dans notre langue. Les citer serait en
1 C'est le sens du mot hébreu messib, qui vient de sabob entourer.
disproportion avec le but que je me propose ici ; les analyser serait difficile, car on n’analyse pas une fleur sans lui enlever son éclat et la partie la plus exquise de son arôme. Je me contenterai de dire que dans un si court espace cet esprit délicat et charmant a trouvé le secret de déployer toute l’étendue de ses ailes. Sans admettre le sens mystique du Cantique des Cantiques, il nous montre que cette transformation était en quelque sorte nécessaire pour donner à l’amour divin un appui visible, un texte qui puisse autoriser ses sublimes transports. Cette réflexion est d’une extrême justesse. L’esprit humain, au moins à certains moments et en face de certaines questions, a tellement la conscience de sa faiblesse, qu’il n’ose pas faire un pas sans être soutenu, qu’il ne hasarde pas une idée sans l’appuyer d’une autorité. En même temps il sent si bien que la liberté est pour lui la vie, qu’il no craint pas de faire parler les oracles dont il a fait choix suivant ses propres pensées, suivant un système adopté d’avance. C’est ainsi que l’école d’Alexandrie, en regardant Platon comme la source de toute vérité et de toute sagesse, a créé le néoplatonisme; que les philosophes du moyen âge, en se bornant à commenter les œuvres d’Aristote, ont donné naissance à la scolastique ; que les réformateurs du xvi* siècle, sous prétexte de revenir à l’esprit des Écritures, ont fait une révolution religieuse. Mais tout en félicitant la Sulamite d’avoir pris, comme il dit, le voile chrétien, M. Renan n’est pas injuste pour l’amour purement humain. II sait quelle est dans les cœurs bien nés la noblesse de ce sentiment, quelle alliance étroite l’unit à la poésie, quel rôle il a joué dans l’œuvre de la civilisation, quel secours il peut prêter à la
morale elle-même. Mais il veut que l’amour, si pur qu’il puisse être, soit subordonné au devoir. « Ce qui fait la noblesse de l’homme, c’est le devoir et la raison; il n’est grand en réalité que quand il sacrifie ses entraînements à une fin voulue et désintéressée » A la bonne heure! voilà une parole qui restitue à l’âme son origine divine et le sentiment de son immortalité.
J’ai dit que l’Allemagne, quoiqu'elle ait été le berceau et soit restée jusqu’à nos jours la patrie de la critique biblique, était parfois dans ces matières un guide trèsdangereux à suivre. M. Renan le prouve bien dans la partie de son livre dont il me reste à parler, dans la tentative qu’il fait pour rendre au Cantique des Cantiques sa construction première, et avec elle sa véritable signification.
On sait qu’il y a plusieurs opinions sur la nature de ce livre. Selon les uns, c’est un chant d’amour, une idylle ou un épithalame composé par le roi Salomon à l’occasion de son mariage avec la jeune Abisag, surnommée la Suiamite. Selon les autres, c’est une réunion de plusieurs fragments de poésie pastorale ou érotique qui n’ont pas d’autre rapport entre eux que la ressemblance du sujet. Enfin, d’après la presque unanimité des théologiens, c’est une allégorie, dont le sens naturellement change suivant les croyances. Pour les docteurs de l’ancienne loi, elle représente l’alliance de Jéhovah avec le peuple d’Israël. Les théologiens chrétiens y voient l’alliance de Jésus-Christ et de son Eglise. Les auteurs mystiques, tels que Hugues de Saint-Victor, Gerson et Tau-
1 Étude sur le Cantique des Cantiques, p. 144.
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1er, en font une peinture de l’amour divin ou de l’union qui s’opère pair l’extase entre Dieu et l’âme humaine.'
M. Renan n’admet aucune de ces interprétations. Persuadé, avec M. Ewald, que le poème attribué au monarque hébreu est un drame, un drame pastoral destiné à la représentation, il dépense infiniment d’esprit, d’imagination et de savoir, je ne dirai pas à y découvrir, mais à lui imposer ce caractère. 11 le découpe de manière à en former des actes et des scènes. Autour des deux personnages que tout le monde reconnaît, puisque le chant a la forme d’un dialogue, il évoque, comme un enchanteur avec sa baguette magique, tout un monde de bourgeois, de soldats, d’odalisques, de bayadères. Il nous montre des divertissements, des à parle, des évanouissements, des songes, enfin tout l’appareil de notre théâtre lyrique. Voici, d’après les expressions mômes de M. Renan, quel serait le sujet de cette pièce. * Une jeune vigneronne enlevée à son village est introduite de force dans le harem de Salomon. Restant étrangère à ce qui l’entoure, elle garde toutes ses pensées pour un amant qu’elle a laissé aux champs. En vain Salomon lui promet des parures et lui fait des compliments sur sa beauté. Pendant que le roi est absent, elle s’abandonne à l’espoir de voir son amant '. » Elle le revoit en effet, non pas une fois, mais aussi souvent qu’elle semble le désirer; car chaque acte a le même dénoûment que la pièce tout entière : le triomphe de l’amour sur la corruption. et sur la contrainte ; triomphe qui est annoncé par ces mots : « Les grandes eaux ne sauraient éteindre l’amour, les fleuves
' Élude sur le Cantique des Cantiques, p. 26.
ne sauraient l’étouffer. Quand un homme veut acheter l’amour au prix de ses richesses, il ne recueille que la confusion » M. Renan ne se contente pas de reconstruire ce prétendu drame, il nous donne les détails les plus précis sur la manière dont il était représenté 3.
Si invraisemblable que soit cette thèse, dès qu’elle est soutenue par un homme de la valeur de M. Renan, elle devient digne d’être examinée avec intérêt et discutée sans prévention.
La Bible est pleine de tableaux animés où les personnages qu’on veut peindre prennent eux-mêmes la parole et se mettent directement en scène ; où Dieu et les anges descendent de l’empyrée pour s’entretenir avec les hommes ; où les morts, du fond de leurs sombres retraites, conversent entre eux avec la chaleur des vivants;
où les idées elles-mêmes, ainsi que les choses inanimées, prennent une voix ; où le dialogue se mêle constamment à la narration, au discours, et en fait une partie inséparable. C’est ainsi que le prophète Isaïe, dans une de ses plus belles visions5, nous montre l’oppresseur de son peuple et de tant d’autres nations, le puissant roi d’Assyrie, devenu après sa mort un objet de raillerie pour l’enfer. Les pâles spectres de ceux qui furent autrefois les puissants de la terre, les ombres des rois qu'il a détrônés se pressent à sa rencontre avec des paroles outrageantes : « Quoi ! toi aussi, tu es devenu une ombre comme nous. Entre toi et nous plus de différence!....
* Cantique des Cantiques, ch. 8, v. 7. .
* Ch. 14, v. 3 et suiv. du texte hébreu.
Comment es-tu tombé du ciel, astre brillant, fils du matin? Comment te voyons-nous étendu à terre, toi qui renversais à tes pieds les nations? Tu disais dans ton cœur : Je monterai au ciel, j’élèverai mon trône au-dessus des étoiles de Dieu..., je foulerai sous mes pieds la voûte des nuages, je serai semblable au Très-Haut. Mais tu devais descendre dans l’abîme, dans les profondeurs de la tombe. » L’auteur, quel qu’il soit, des Proverbes, dans un discours qu’il adresse à la jeunesse pour la prémunir contre les séductions du vice, fait parler et agir la femme impudique dont il nous exhorte à fuir la rencontre. Un jour qu’il était à sa fenêtre, regardant à travers sa jalousie au moment où la nuit remplaçait le crépuscule, il vit passer un adolescent qui portait sur ses traits l’empreinte de la simplicité et de l’inexpérience. Lne femme courut au-devant de lui, qui le saisit, l’embrassa et lui dit : «... Je suis sortie à ta rencontre pour te chercher et je t’ai trouvé... J’ai parfumé ma couche de myrrhe, d’aloès et de cinnamome. Viens, enivrons-nous d’amour jusqu’au matin, rassasions-nous de voluptés, car le maître n’est pas à la maison, il est parti pour un lointain voyage, il a pris avec lui la bourse, il ne reviendra qu’à la nouvelle lune'. » Nous voyons dans le même livre la sagesse élevant la voix sur les hauteurs, dans les carrefours, à l’entrée des portes de la ville, pour inviter les hommes à la suivre et les rendre attentifs à ses leçons*.
Mais il y a loin de ces personnifications, de ces images, de ces récits dramatiques, au drame lui-même, de quel-
• Proverbes, ch. 8, r. 6-20.
1 Ibid., ch. 8.
que nature qu’il puisse être, ou à des pièces de théâtre, nécessairement destinées à être jouées. M. Renan luimême est obligé de reconnaître qu’on ne trouve dans l’Écriture sainte aucune trace d’un théâtre public ; mais il soutient que les représentations scéniques égayaient chez les Hébreux l’intérieur des familles, que le mariage, dépouillé parmi eux de toute solennité religieuse, appelait naturellement ce genre de divertissement, et que c’est précisément pour cet usage qu’a été écrit le Cantique des Cantiques.
Cette opinion n’est pas seulement une pure hypothèse, elle est en opposition directe avec tout ce que nous savons des mœurs et des lois des anciens Israélites. La Bible nous entretient de plusieurs mariages qui ont été célébrés à* différentes époques de l’histoire du peuple hébreu, depuis l’union d’Isaac et de Rébecca jusqu’aux noces de Cana. Jamais elle ne fait allusion, môme par un mot, à l’usage des plaisirs du théâtre. Elle parle de chants, de danses et surtout de festins qui se prolongeaient quelquefois pendant sept jours, mais c’est tout, à moins qu’on n’aperçoive un commencement de composition dramatique dans les énigmes que Samson donne à deviner aux Philistins. Les inductions tirées parM. Renan du Jeu de Robin et Marion et du poème d’.l ucassin et de Ntcoletle, n’ont absolument rien à faire ici, car il s’agit des Hébreux des temps bibliques, non des Français du moyen âge.
Puis où trouver dans la société israélite les personnages que M. Renan met en scène, ces bayadères, ces odalisques effrontées, cette jeune fille, cette chaste vierge, qui trois ou quatre fois s’évanouit entre les bras de son
amant en prononçant des paroles extrêmement libres, et traverse le théâtre sur les bras du héros de la pièce ? Des bayadères il n’en est pas plus question dans les livres saints que des nymphes de l’Opéra et des écuyères de l’IIippodrome. Les mœurs qui distinguent cette classe de femmes (je parle des bayadères) auraient suffi pour les faire bannir ou mettre à mort au nom de la loi. C’est par un procédé quelque peu arbitraire que M. Renan les introduit au milieu d’un monde où elles n’ont jamais paru'. Quant aux odalisques, si par une exception que les auteurs sacrés n’ont pas cessé de flétrir, la femme israélite a pu descendre à ce rang sous le règne de Salomon, ce n’était pas une raison pour elle de conserver la mémoire de sa honte et d’en faire pour elle-même et pour les autres un divertissement. Au reste, si même les Grecs, si faciles cependant dans leurs mœurs, ne permettaient jamais à leurs femmes de se produire sur la scène, comment cette licence aurait-elle été tolérée, même dans une fête de famille, de la part de la vierge ou de l’épouse israélite? Ni la femme forte, telle que la peint l’auteur des Proverbes, ni la prophétesse Déborah, ni Judith, ni Jaël, ni aucun autre personnage féminin de la Bible, ne nous donne l’idée d’une actrice ou d’une danseuse. Lorsqu’il arrive à ces austères filles du désert de danser et de chanter en s’accompagnant du tambourin, c’est toujours pour célébrer la puissance de Jéhovah ou les
1 Le texte parle de la danse de deux camps ou de deux chœurs, en hébreu Mahanaïm. C'est aussi le nom de la ville où Jacob aperçut deux légions d’anges. M. Renan suppose que cette ville avait été le centre de quelque vieux culte non israélite et était restée célèbre par ses bayadères.
victoires remportées par le peuple de Dieu sur ses ennemis.
Mais entrons dans le cœur du sujet, et, en laissant au Cantique des Cantiques la construction, le plan, la division que lui donne le savant et ingénieux critique, voyons s’il y a quelque moyen d’y reconnaître un drame capable de supporter, je ne dis pas la représentation, mais la simple lecture. Je laisse de côté les accessoires du spectacle, les chœurs, les ballets, les marches, les mouvements de scène, toutes choses qui indiquent une science du théâtre beaucoup trop avancée pour la simplicité des mœurs hébraïques ; je veux m’attacher uniquement aux caractères et au tissu de la pièce.
Les principaux personnages du Cantique des Cantiques seraient, d’après M. Renan, outre la Sulamite, le roi Salomon et son rival heureux, ce berger que la jeune fille a aimé avant d’entrer au harem et qui la reprend, on ne sait comment, sous les yeux mêmes de son toutpuissant ravisseur. La Sulamite n’est plus cette simple fille des champs que nous connaissons, elle est devenue extrêmement nerveuse. A chaque instant, comme je l’ai déjà dit, elle s’évanouit, se pâme ou s’endort d’un sommeil agité. Elle a aussi ses coquetteries dont elle sait faire usage pour attiser la passion. C’est par un de ces mouvements de taquinerie aimable, que, durant une nuit froide et humide, elle refuse d’ouvrir la porte à son bienaimé, et qu’une autre fois, quand il la supplie de faire entendre sa voix harmonieuse, elle l’engage à se sauver dans les montagnes « comme le chevreuil et le faon des biches. » Le personnage privilégié, c’est le berger, nonseulement parce qu’il est aimé, mais parce que les mor-
ceaux les plus brillants du poëme sont placés dans sa bouche ou récités en son honneur. La douleur que lui a causée l’enlèvement de son amante n’a pas été de longue durée ; car, à l’exemple d’Aladin, il semble posséder une formule qui lui ouvre toutes les portes et le dépose, quand il le veut, jusque sous les yeux de son rival couronné, dans les bras delà belle captive. Ce bonheur, si j’ai bien compté, lui arrive jusqu’à trois fois. C’est deux fois de trop, sinon pour lui, au moins pour le spectateur ou pour le lecteur.
En revanche, quel rôle malheureux que celui de Salomon! On aurait bien de la peine à reconnaître en lui le plus sage des hommes ; car, autant qu’un prince de l’Orient et que le langage biblique peuvent se prêter à cette comparaison, il nous représente George Dandin doublé de Trissotin. Cruellement joué et bravé en face par ces deux enfants, ces deux paysans qu’il a essayé de séparer au profit de son amour, il aggrave encore cette situation ridicule par un langage à la fois boursouflé et inconvenant. C’est lui qui paye pour tout le monde, car on a mis sur son compte tous les passages qui choquent notre goût moderne, ou qui, selon nos mœurs, excèdent la limite d'une honnête liberté. C’est lui qui compare sa belle à une armée en bataille et à une cavale attelée aux chars de Pharaon, ses yeux à des yeux de colombe, ses cheveux à un troupeau de chèvres suspendues aux flancs du mont Galaad, ses dents à un troupeau de brebis tondues qui sortent du lavoir, et dont chacune a deux jumeaux', son cou à la tour de David, bâtie pour servir
» Cantique des Cantiques, ch. 4, v. 1-5.
d’arsenal, son nez à la tour du Liban qui regarde vers Damas*, son nombril à une coupe de vin aromatisé3, son ventre à un monceau de froment entouré de lis.
Ces images se trouvent certainement dans le texte, et il faut rendre cette justice à M. Renan qu’il a plutôt cherché à les adoucir qu’à les exagérer. Mais en les séparant du reste pour en composer uniquement le lot de Salomon, il n’en fait pas moins de ce personnage le plastron de la comédie. Comment reconnaître dans ce portrait le prince qui a toujours été pour le peuple d’Israël la plus haute personnification, non-seulement de la sagesse et de la science, mais de la poésie et de la magnificence dans les arts? « La sagesse de Salomon, dit le Livre des Rois3, était supérieure à la sagesse de tous les enfants de l’Orient et à toute la sagesse de l’Égypte. Il était plus sage qu’aucun homme.... son nom était parmi toutes les nations d'alentour. Il récita trois mille paraboles, et ses cantiques (ses poésies) étaient au nombre de mille cinq. Il discourut sur les végétaux depuis le cèdre du Liban jusqu’à l’hysope qui sort des murs. Il discourut sur les animaux, sur les oiseaux, les reptiles et les poissons. On vint de toutes les nations pour écouter la sagesse de Salomon, de la part de tous les rois de la terre qui avaient entendu parler de sa sagesse. »
M. Renan a très-bien aperçu la difficulté que lui oppose ce témoignage formel de l’historien sacré ; mais il
* Cantique des Cantiques, ch. ", v. 5.
1 Ibid., ch. 7, v. 3. Au nombril M. Renan a substitué le sein; mais c’est bien le nombril qui ligure dans le texte.
’ Liv. itr, ch. 4, v. 31-34.
croit la résoudre par une observation qui serait en effet d’un grand poids si elle était fondée. Il suppose que le Cantique des Cantiques, loin 'd’être une œuvre de Salomon, a été inspiré par un esprit d’opposition contre son règne, qu’il a pris naissance dans les États du Nord, c’est-à-dire dans les dix tribus constituées sous le sceptre de Jéroboam en royaume séparé, et que laSulamite, une républicaine des temps antiques, est d’autant plus disposée à haïr son ravisseur, qu’elle voit en lui le fondateur du despotisme, l’oppresseur de son pays. La preuve sur laquelle se fonde M. Renan est celle-ci : la Sulamite, dans un des passages du poëme 1 , est comparée à Thersa, l’ancienne capitale du royaume fondé par le fils de Nébate : « Tu es belle, mon amie, comme Thersa, charmante comme Jérusalem , mais terrible comme une armée en bataille. » Or, Thersa n’a été la capitale du royaume d’Israël que depuis le règne de Jéroboam jusqu’à celui d’Omri, le fondateur de Samarie. J’accorde sans peine à M. Renan que c’est dans cet intervalle, entre 915 et 924 avant Jésus-Christ, qu’il faut placer la composition du Cantique des Cantiques ; mais il est impossible d’y apercevoir aucune intention politique ou satirique contre Salomon. Jérusalem, le siège de sa puissance et de sa gloire, n’est-elle pas mentionnée avec le même honneur que la capitale du schisme? En quoi d’ailleurs les premiers rois d’Israël ont-ils mieux mérité l’affection de leurs sujets, se sont-ils montrés plus favorables à l’antique liberté des tribus que les premiers rois de Juda? Depuis Jéroboam jusqu’à Omri, c’est une succession de
• ch. 6, v. 4.
misérables tyrans et de vils meurtriers qui n’ont laissé que le souvenir de leur idolâtrie, de leur faiblesse et de leurs crimes. Ce qu’il y a de plus incompréhensible, c’est qu’en acceptant l’œuvre de restauration accomplie par M. Renan, le verset qui rappelle la grandeur et la beauté de Thersa, de la ville rebelle à la dynastie de David, se trouverait précisément placé dans la bouche de Salomon Il est également bien étrange que depuis les temps les plus reculés Salomon ait passé pour l’auteur du poème tout entier, c’est-à-dire d’une satire écrite contre lui, et qui n’est pas un moindre outrage pour son intelligence que pour son caractère.
.D’autres difficultés non moins sérieuses se présentent à chaque pas dans la succession des scènes, dans la marche du dialogue et dans les paroles mêmes qui en sont la substance. Mon intention n’est pas de les relever une à une ; mais il en est deux ou trois que je ne puis m’empêcher de signaler. Toute la charpente si laborieusement construite parM. Renan repose sur une seule base : l’enlèvement de la jeune paysanne par les soldats de Salomon. Supprimez cet incident, il n’y a plus de pièce. Eh bien ! par un hasard vraiment malheureux, il n’en existe pas la plus légère trace dans le Cantique des Cantiques ; il n’y est jamais fait allusion, même par un seul mot. Il est vrai que l’élégante traduction de M. Renan fait dire à la Sulamite, en forme d’à parte : « Imprudente ! voilà que mon caprice m’a jetée parmi les chars d’une suite de prince 2. » Mais on lit dans le texte tout autre chose.
* Voyez l 'Étude sur le Cantique des Cantiques, p. 3G.
1 P. 169 et 202.
Rendu littéralement, il signifie : « Je ne sais, mon âme m’a faite comme les chars d’Aminadab > ; ce qui veut dire, selon doin Calmet : « Mon âme m’a rendue aussi prompte que les chariots d’Aminadab. » La Vulgatedit :
« Mon âme m'a troublée à cause des chars d’Aminadab'. » Quel est cet Aminadab ou Aminadib dont il n’est pas question dans l’histoire, et qu’est-ce qui a fait la réputation de ses chars? Faut-il traduire littéralement ce nom énigmatique et mettre à la place d’ Aminadib « mon généreux peuple? * Je dirai comme la Sulainite :
« Je ne sais. » Mais ce dont je suis certain, c’est qu’il n’est question ici ni d’un caprice, ni d'un prince, ni de sa suite. Pour avoir aperçu tout cela, il ne fallait pas moins que la lumière de la rampe et la perspective enchantée d’un système.
Ici c’est le sens des mots qui se révolte contre le système de M. Renan ; ailleurs c’est la situation et le mouvem ni de la pensée. Le deuxième chapitre du Cantique des Cantiques renferme un charmant passage, admirablement traduit par M. Renan, où le héros du poëme invite sa bien-aimée à sortir de sa demeure construite au haut d’un rocher, à le suivre dans les champs et à lui accorder d’abord le bonheur d’entendre le son de sa voix. Tout à coup la tendre supplication est interrompue par ces mots : « Prenez-nous ces renards, ces petits renards qui ravagent les vignes; car notre vigne est en fleur. • Évidemment le vœu de l’amant a été exaucé : il se trouve déjà à la campagne et chasse les renards de sa vigne fleurie. Mais cela ne peut se concilier avec la captivité de
* Anima me# conturbatü me propter quadriyas Aminadab.
Di- ït-ipiwle
la Sulamite ; car justement elle vient d’être enlevée et enfermée avec les odalisques au fond du sérail. Alors voie’ ce qu’imagine M. Renan : Accablée de douleur, la jeune captive s’est endormie; dans son sommeil, elle a un rêve, et ce qu’elle rêve elle le dit tout haut. Que lui représentent ces images d’un sommeil fiévreux? Naturellement celui qu’elle aime. Elle le voit venir, bondissant sur les montagnes comme un chevreuil ; elle l’entend, il lui parle. Mais qu’ont à. faire les petits renards dans tout cela ? A la voix qui l’appelle, la Sulamite répond (toujours en rêve) « par une chanson de printemps qu’ils chantaient probablement au village, et qui leur sert de signe de reconnaissance » C’est trop ingénieux pour être vrai et même pour être possible, quand on songe qu’il s’agit d’une pièce qui remonte à au moins neuf siècles et demi avant notre ère. Qu’il me soit permis d’ajouter qu$ c’est trop d’esprit et d’imagination pour cette science austère qui s’appelle la philologie.
Au reste, ces dons précieux sont prodigués en pure perte; car il n’y a pas deux scènes qui se lient visiblement l’une à l’autre et qui s’expliquent par elles-mêmes sans le secours d’un commentaire. Ajoutez à cela que le prétendu drame, déjà, privé d’une exposition, d’un com- ' mencement, n’a pas non plus de fin. La Sulamite, après son troisième évanouissement, est enfin déposée par son berger « sous le pommier de la maison paternelle » ; elle se réveille ivre de bonheur et d’amour, rien ne peut plus la séparer de celui qu’elle aime, et le moraliste de la ■ pièce a prononcé son apophthegme : c Les grandes eaux
1 Étude sur le Cantique des Cantiques, p. 28.
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ne sauraient éteindre l’amour, etc. » Ne semble-t-il pas que tout soit fini? Eh bien ! non. Voici maintenant un dialogue entre les frères de la Sulamite, qui parlent d’elle comme d’une très-petite fille', et qui se confient, en termes énigmatiques, le sort qu’ils lui réservent quand elle sera grande. Puis revient la Sulamite elle-même, parlant un langage non moins obscur que ses frères, et enfin le berger, que son amante engage à fuir dans les montagnes. Le rideau tombe sur cette aimable invitation.
Le spirituel critique a réponse à tout, il explique tout, il trouve dans la variété de ses connaissances et dans la fécondité de ses idées les moyens de tout arranger ou d’adoucir au moins, quand il ne peut les détruire, les plus choquants désaccords. Mais plus il y met du sien, plus- la thèse qu’il défend devient insoutenable, et dans ^'entreprise où son merveilleux talent a échoué, aucun autre ne peut se flatter de réussir. Le Cantique des Cantiques n’a donc jamais été représenté, il n’a jamais été écrit pour aucun théâtre, ni public, ni domestique, il n’est pas un drame, mais un simple dialogue, comme les œuvres de l’Ancien Testament nous en offrent un grand nombre.
C’est quelque chose, je crois, d’avoir conservé au Cantique des Cantiques sa forme primitive, sa construction réelle; mais la question la plus intéressante n’est pas là. Quel est le but, quel est le sens de cette composition ? Faut-il la prendre à la lettre et n’y voir qu’une peinture de l’amour? Faut-il la considérer comme une allégorie? Nul doute, dit M. Renan, qu’à l’origine le Cantique des
* El marntiur non sunt ti.
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Cantiques ne fût un livre profane, dans le sens ordinaire qu’on donne à ce mot \ » Ici encore j’éprouve le regret de ne point partager l’opinion de mon savant confrère et des critiques d’outre-Rhin. Avec plusieurs excellents esprits, au nombre desquels on compte M. Munk 2, je considère comme impossible de voir dans le poème attribué à Salomon l’œuvre d’une seule main. Or, parmi les fragments dont il se compose, il en est un grand nombre qui sont absolument dépourvus de sens, s’ils ne cachent une intention, je ne dirai pas mystique, mais allégorique.
Il y a une grande différence entre ces deux choses, et s’il est vrai, selon la juste observation de M. Renan, que , le vieil esprit des Hébreux a été peu enclin au mysticisme, on ne lui reprochera pas d’avoir montré de l’éloignement pour l’allégorie.
Qu’on se rappelle les fortes et singulières images dont se servent les prophètes pour peindre l’idolâtrie. Qu’on songe avec quelle abondance et quelle hardiesse de métaphores Israël, devenu infidèle à Jéhovah, est toujours comparé à une femme adultère ou à une belle jeune fille recueillie dans l’abandon, qui trahit ensuite son époux et son sauveur. Qu’on relise surtout les chapitres XVI et XXIII du livre d’Ézéchiel. Le premier de ces deux morceaux nous représente un enfant rejeté dès sa naissance par ceux qui lui ont donné le jour, couvert de souillures, nageant dans son sang et près d’expirer. Un passant généreux porte sur lui un regard de pitié, le ramasse, le réchauffe dans son sein, le rend à la vie, puis, non con-
* Étude sur le Cantique des Cantiques, p. 115.
1 Voyez la Palestine, p. 449-50.
tent d’apaiser sa faim et de couvrir sa nudité, lui fait une vie de délices, le pare des plus précieux ornements. Cet enfant devenu une jeune fille, « il lui prête serment et le reçoit dans son alliance. >• Qu’arrive-t-il ensuite? L’ingrate, orgueilleuse de sa beauté, déshonore son bienfaiteur et abuse de ses bienfaits mêmes pour se plonger dans le désordre. Ce récit, qui tient presque autant de place que le Cantique de Salomon, c’est, d’après la déclaration expresse du prophète, l’histoire allégorique d’Israël et de Jéhovah. Le second chapitre, en racontant les abominations d’Ohola et d’Oholiba, c’est-à-dire de Jérusalem et de Samarie, nous offre le même tableau avec des couleurs qui peuvent blesser notre goût, mais dont l'âpre énergie n’a jamais été égalée, même par le pinceau de Juvénal. C’est cette naïveté dans la force, cette impudeur dans l’indignation qui a mis en verve l’esprit moqueur de Voltaire ; mais pour Voltaire l’antiquité en général, et particulièrement l’antiquité biblique, a toujours été une lettre close.
Si la passion adultère, volage, insatiable, a été chez les écrivains hébreux le symbole de l’idolâtrie, pourquoi donc la constance dans la foi, la conservation intacte de l’alliance de Dieu et de son peuple ou cette alliance ellemême, ne serait-elle pas représentée par l’amour heureux et fidèle? Pourquoi cette peinture refuserait-on de la reconnaître dans le Cantique des Cantiques? Ce ne serait pas la première fois que Dieu, dans l’Ancien Testament, serait appelé « mon bien-aimé , ni qu’on donnerait le nom de cantique à un chant allégorique destiné à
1 Dndi , le même nom que la Sulaïuitc donne à son amant.
célébrer son alliance avec Israël « Je vais chanter, dit un des plus anciens prophètes, je vais chanter à mon ami le cantique de mon bien-aimé, celui qui regarde sa vigne2. » Et quel est le sujet de ce chant? Le bien-aimé avait une vigne sur une grasse colline. C’est lui-même qui l’avait plantée de ceps précieux: il l’avait cultivée avec amour et protégée avec des soins jaloux. Mais au lieu des fruits exquis qu’il espérait, elle ne lui a donné que du verjus. Cette vigne, il est à peine besoin de le dire, c’est le peuple hébreu, et celui qui l’a plantée, c’est l’ Éternel.
Prétendra-t-on qu’il y a dans le Cantique des Cantiques des images beaucoup trop libres et trop vives pour se prêter à une allusion purement historique ou religieuse? Mais des images encore plus fortes sont semées à pleines mains dans les deux fameux chapitres d’Ézéchiel. L’allégorie, pourrait-on objecter encore, pour être admise dans l’intention générale de l’écrivain , aurait besoin de se soutenir et devrait sans peine être saisie dans chaque détail. Or, on ne peut raisonnablement prétendre qu’il en soit ainsi dans le poëme en question. Cela est vrai ; mais qu’on essaie donc de nous expliquer verset par verset le chant de la vigne dégénérée ou l’histoire des deux jeunes femmes dans lesquelles ont été personnifiées les deux capitales de la Palestine. Ce serait une grave erreur de se représenter les personnages qui ont écrit la Bible comme des auteurs, ou ce que nous appelons aujourd’hui, dans
' Schir en hébreu. Le Cantique des Cantiques s’appelle Schir ha Schirim.
1 Isaïe, ch. 5 v. 1er.
«56 ÉTCDES ORIENTALES
une aeception littéraire, des artistes. Peu leur importait la régularité du plan ou l’unité de composition. L’idée ou la passion du moment leur faisant oublier le but final, ils mêlaient sans scrupule le sens propre au sens figuré et le sens figuré au sens propre.
Le Cantique des Cantiques nous en présente plus d’une preuve; car, je le répète, de nombreux passages de ce ravissant dialogue ne sont que des mots sans suite, si l’allégorie ne leur donne un sens. Tel est, par exemple, le portrait que fait la Sulamite de son bien-aimé : « Sa tête est de l’or pur ; ses yeux sont des colombes qui se baignent dans le lait, posés sur les bords d’un vase plein... ; ses mains sont des anneaux d’or émaillés de pierres de Tharsis ; ses reins sont un chef-d’œuvre d’ivoire couvert de saphirs, etc. » Telle est aussi la comparaison du nombril avec une coupe pleine de vin aromatisé, du ventre avec un monceau de froment entouré de lis. Je ne puis ni ne veux tout citer. Qu’il me suffise' de remarquer que M. Renan lui-même a eu recours plus d’une fois à l’interprétation allégorique *.
L’allégorie, c’est le génie même de l’Orient, c’est pardessus tout celui de la Terre Sainte. Qu’on joigne à ce trait de physionomie un autre signe distinctif de la race hébraïque : l’amour de Dieu exalté au point d’absorber toute la vie, de laisser son empreinte sur la forme des vêtements et sur les portes des maisons, de se mêler à toutes les images de la nature extérieure et d’appeler un grand fleuve, une haute montagne, un vent violent, le
1 Ch. 5, v. 10 et suiv.; traduction de M. Renan, p. 166. 3 Voyez p. 209, 181, 182, 208.
(leilve de Dieu, la montagne de Dieu, le vent de Dieu, d’arrachcr au psalmiste cet accent passionné : « Comme le cerf altéré soupire après les courants d’eau, ainsi mon âme soupire après toi, 6 Seigneur» ; de faire écrire par le législateur, en tête de son Code : « Tu aimeras Jéhovah, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces. » On comprendra alors que les passions profanes, que les transports de l’amour purement humain n’ont jamais pu, même un seul instant, occuper sans partage les écrivains et les poètes de cette nation, et qu’elle est beaucoup plus fondée qu’on ne pense la tradition qui compte le Cantique des Cantiques parmi les livres saints.