‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 31 sur 59 · TOME I i · texte numérisé non relu

TOME I i

rogénète ^ a cru magnifique. Maximien Hercule se dépouilla de rautorilé souveraine à Milan en faveur de Constance Chlore , et nomma césar Valérius Sévère , obscur favori de Galérius , le même jour que Dioclétien accomplissoit son sacrifice à Nicomédie. Maximien , ayant dans la suite ressaisi la pourpre, fit inviter Dioclétien à suivre son exemple. Dioclétien répondit : « Je voudrois que vous vissiez les beaux choux » que j'ai plantés, vous ne me parleriez plus » de l'empire ^. » Paroles démenties par des regrets.

Pendant les neuf années que Dioclétien vécut à S^lonCjSa femme et sa fille périrent miisérablement et il ne put les sauver, obligé qu'il fut alors de reconnoître l'impuissance d'un prince auquel il ne reste d'autorité que celle des larmes. Menacé par Constantin et Licinius , peut - être même par le sénat % il résolut d'abréger sa vie. On est incertain du genre de sa mort; on parle de poison, d'abstinence, de mélancolie''. L'empereur sans empire ne dormoit plus , ne mangeoit plus; il soupiroit; il gémissoit : saint

■■ De adminis. imp. ad Rom. fil., p. 72-85-86.

2 Vict. ep. , p. 223. Eutrop. , p. 587.

^ Lact., de morte pers.

* Id., ib. Euseb. lib. vni, c. 17. Vict. epit.

HISTORIQUES. 2f1

Jérôme laisse entendre qu'avant d'expirer, il vomit sa langue rong-ée de vers ^ ,

La philosophie fut aussi inutile à Dioclétien pour mourir, que la religion à Charles-Quint : tous deux eurent des remords d'avoir abandonné le pouvoir ; le premier sur sou lit et sur la terre où il se rouloit au milieu de ses larmes '', le second au fond du cercueil où il se plaça pour assister à la représentation de ses funérailles ^

^ JVos autem dicemus, omnes persecutores qui afflixerunt ecclesiam domini, ut taceamus de futuris cruciatibus, etiam in praesenti seculo récépissé quœ feceiint. Legamus ecclesiasticas historias : quid Valerianus , quid Decius, quid Diocledanus, etc.,passi sint, et tunc'rebus probabimus etiam juxta litteram prophétie veritatem esse completam : quod computruerint carnes eorum, et oculi contabuerint, et lingua in pedorem et saniem'dissoluta sit. (Commentarior. D. Hieron. in Zachar. !ib. m, cap. 14, p. 370-h. Romae in aedibui populi Romani 1571.

^ Lact,, de mort. pers.

' He resolved to celebratc his own obsequies before his death. Heordered histomb to be erected in the chapel of the monastery. His domestiks marched thither in funeral procession , with black tapers in their hands j he himself followed his shroud, he was laid in his coffin with much solemnity. The service for the dead was chanted,anù Charles joined in the prayers which were offered up for the rest of his soûl, mingling his tears with those wich his attendants shed , as if ihey had been celebrating

Dioclétien multiplia les impôts ; il coyvrit l'empire de monuments onéreux qu'il faisoit souvent abattre, et recommencer sur un plan nouveau. La Providence a voulu qu'une salle des Thermes du persécuteur des chrétiens, soit devenue, à Rome, l'église de Notre-Dame des Anges. Dans le cloître , jadis vaste cimetière de cet édifice, l'espace se trouve aujourd'hui trop grand pour la mort; un petit retranchement pratiqué au pied de trois ou quatre colonnes, suffit aux tombeaux diminuants de quelques chartreux qui finissent aussi, et qui, dans leur abdication du monde , ne regrettent rien de la terre.

Les faits sont comme il suit après l'abdication de Dioclétien.

a real funeral. The ceremouy closed with sparkling holy water on the coffin in the iisual form^ and at the assistants retiring , the doors of the chapel were shut. Then Charles arose out of the coffin. (Robertson's hist. of Charl. V. vol. the third, p. Si^. 1760. )

Sibi adhùc viventi suprema officia representari suoque ipse funeri intéresse voluit atratus. Itaque monachis immistus mortuale sacrum canentibus , eternam sibimet requiem tanquàni deposito inter sedes beatas apprecatus fuit, majori circiimstantium luctu quàm cantu: et genibus nixus sumiiio rerum conditori animam suara hunih precatjone commcndavit : indè inter gcmentium famulorum ipanus in cellam relatus. ( Marianœ hist. hisp. continuatio ab Emmanuale Miniana. Ub v., p. 216. t. iv.

HISTORlOtES. 213

Constance gouvernoit les Gaules, l'Espagne et la Grande-Bretagne. Il étoit doux , juste , to-

(JAI.illIbS , CoKSTAKCE ,

einp.

lérant envers les chrétiens, et si denue de ri- pape. chesses qu il étoit obligé d'emprunter de l'argenterie lorsqu'il donnoitun festin\ Suidas l'appelle Constance \% Pauvre ^, un des plus beaux surnoms que jamais pi*ice absolu ait portés.

Il eût d'Hélène , fille d'un hôtelier, sa femme légitime ou sa concubine , Constantin le Grand, et de Théodora, fille de la femme de Maximien- Hercule, trois filles et trois garçons. On le força de répudier Hélène , comme étant d'une naissance trop inférieure.

Constantin avoit alors dix-huit ans : entraîné dans l'humiliation de sa mère, il fut attaché à Dioclétien , et porta les armes en Egypte et dans la Perse. Galérius, jaloux de la faveur d6nt le lils de Constance jouissoit auprès des soldats, se voulut défaire de lui, en l'excitant à se battre d'abord contre un Sarmate, ensuite contre un

^ Eut. p. 587. Adeo autem cultûs modici, ut feritatis diebus, si cum amicis numerosioribus esset epulandum , privatorura ei aigento ostiatim petito triclinia sternerentur. (Eutrop. Rer. romanar. lib. ii, p. 135. Basileae , anno 1532.)

^ Pauper ita vocabatur Constantius. Ilavrep o^^rw i/.jd.u--^ Xwvçravrtoî. (Suidae Leiicon , t. 2, Genevse, 1690.)

lion \ Constantin sorti heureusement de ces épreuves, se déroba par la fuite aux complots de Galérius; afin de n'être pas poursuivi, il fit couper de poste en poste les jarrets des clievaux dont il s'étoit servi-. Il rejoignit son père à Boulogne , au moment où celui-ci , vainqueur de Garausius, s'embarquoit pour la Grande-Bretagne. Constance mourut à York. Les légions, par un dernier essai de leur puissance, sans attendre l'élection du palais, proclamèrent Constantin empereur, au nom des vertus de son père. Galérius n'accorda à Constantin que le titre de césar, conférant à Valère celui d'auguste.

Galérius , avoit ordonné un recensement des propriétés, afin d'asseoir une taxe générale sur les terres et sur les personnes; il y voulut soumettre l'Italie : Rome se soulève, appelle h la pourpre Maxence, gendre de Galérius , et fils de Maximien-Hercule. Le vieil empereur abdiqué sort de sa retraite, se joint à son fils. Sévère, réfugié dans Ravenne qu'il rend par capitulation à Maximien-Hercule, est condamné à mort, et se fait ouvrir les veines.

^ Photii Bib. c. 62. In Praxag. ; Zonar. Ann. Vitac. Diocl.

^ Zosim. lib. n , et lès deux Victor.

Maximien s'allie avec Constantin, lui donne co«sti5ti!., Fausta, sa fille, en mariage, et le nomme au- mabcellus, guste. Galérius fond sur l'Italie avec une armée: jmlicuuds, parvenu jusqu'à Narni , et forcé de i*etour- ^'*'*<^. J"^" •"

* J 1 •> papes.

ner en arrière, il élève Licinius , son ancien Dej.c.30733; compagnon d'armes , au rang d'où la mort avoit précipité Sévère. Daïa Maximin, le césar qui gouvernoit l'Egypte et la Syrie, enflammé de jalousie, se décore aussi de la dignité d'auguste. Six empereurs ( ce qui ne s'étoit jamais vu et ce qui ne se revit jamais) régnent à la fois : Constantin, Maxence et Maximien en Occident, Licinius, Maximin et Galérius en Orient.

La discorde éclate entre Maximien-Hercule et Maxence son fils. Maximien se retire en IIlyrie , ensuite dans les Gaules auprès de Constantin, son gendre. Il conspire contre lui, et, sur une fausse nouvelle de la mort de ce prince , s'empare d'un trésor déj)osé dans la ville d'Arles. Constantin, occupé au bord du Rliin à repousser un corps de Franks , revient , assiège son beaupère dans Marseille , le prend, et condamne à mort un vieillard dont l'ambition étoit tombée en enfance ^

Galérius meurt h Sardique d'une maladie dé-

' 11 } a divers récits contradictoires de sa mort.

goûtante ^ attribuée par les chrétiens à lu vengeance céleste : Galérius avoit été le véritable auteur de la persécution. Maximin Daia et Licinius se partagent ses états. Licinius fait alliance avec Constantin , Maximin avec Maxence. Conistantin, vainqueur des Franks et des Allamans, livre leur prince aux bêtes dans raniphithéàtre de Trêves^.

Maxence, oppresseur de l'Afrique et de l'Italie, invente le don gratuit ^ que les rois et les seigneurs féodaux exigèrent dans la suite pour une victoire , une naissance, un mariage, et pour l'admission de leur fiîs à l'ordre de chevalerie : sous les Romains, il s'agissoit du consulat du jeune prince. Maxence immole les sénateurs et déshonore leurs femmes. Sophronie, chrétienne et femme du préfet de Rome, se poignarde afin de lui échapper''.

Maxence médite d'envahir la Gaule. Constantin , décidé à prévenir son ennemi, voit dans les airs le Labarum , et commence h s'instruire de la foi. Maxence avoit rétabli les prétoriens ; son armée se composoit de cent soixante-dix

^ Lact.de morte peis. Euseb. ca|). 16 Aui'el. Vict. epit, ' Paneg. Orat. int. vet. paneg.

* Aurel. Vict. , p. 526.

* Rufin. Hist. eccl., p. 145.

miîle fantassins et de dix-huit mille cavaliers. Constantin ne craignit point d'attaquer Maxence avec quarante mille vieux soldats. Il passe les Alpes Cottiennes sur une de ces voies indestructibles qui n'existoient pas du temps d'Annibal ; il emporte Suse d'assaut, défait un corps de cavalerie pesante aux environs de Turin , un autre à Bresse : Vérone capitule ; la garnison captive est liée des chaînes forgées avec les épées des vaincus ^ Constantin marche à Rome , et gagne la bataille où Maxence perd l'empire et la vie.

Cette bataille est du petit nombre de celles qui, expression matérielle de la lutte des opinions, deviennent , non un simple fait de guerre , mais une véritable révolution. Deux cultes et deux mondes se rencontrèrent au pont Milvius; deux religions se trouvèrent en présence, les armes à la main , au bord du Tibre, à la vue du Capitole. Maxence interrogeoit les livres sibyllins , sacrifioit des lions, faisoit éventrer des femmes grosses, pour fouiller dans le sein des

^ Tu divino monitus instinctu, de gladiis eorum geraina manibus aptari claustra jussisti , ut servarent deditos gladiisui, quos non defenderant répugnantes. ( Incerti panegyricus Constantino Auguste, cap. 2, p. 498. I. 2. Trajecti ad Rhenum 1787.)

enfans arrachés aux entrailles maternelles : on supposoit que des cœurs qui n'avoient pas encore palpité, ne pouvoient receler aucune imposture. Constantin, dans son camp, se contentoit de dire , ce qu'on grava sur son arc de triomphe , qu'il arrivoit par l'impulsion de la divinité et la grandeur de son génie ^ Les anciens dieux du Janicule rangèrent autour de leurs autels les légions qu'elles avoient envoyées à la conquête de l'univers : en face de ces soldats étoient ceux du Christ. Le labarum domina les aigles, et la terre de Saturne vit régner celui qui prêcha sur la montagne : le temps et le genre humain avoient fait un pas.

Six mois après la victoire de Constantin, Maximin Daïa voulut enlever à Licinius la partie de l'empire qu'il gouvernoit ; vaincu auprès d'Héraclée, il alla mourir à Nicomédie. Des six empereurs il ne restoit plus que Constantin et Licinius.

Ceux-ci se brouillèrent. Une première guerre civile, suivie d'une seconde, amenèrent les batailles de Cibalis , de Mardie , d'Andrinople et de Chrysopolis , où Constantin fut heureux. Licinius, resté aux mains du vainqueur, fut exilé à Thessalonique. Quelque temps après ,,

^ Instiîictu divinitatis , mentis magnitudine .

on lui demanda sa tête, sous prétexte d'une conspiration ourdie par lui dans les fers : ce moyen de crime, si souvent reproduit dans l'histoire , accuse de stérilité les inventions de la tyrannie.

Constantin, demeuré en possession du monde, résolut, vers la fin de sa vie, de donner une seconde capitale à ses états : Gonstantinople s'éleva sur l'emplacement de Byzance , au nom de Jésus-Christ , comme Rome s'étoit élevée sur les chaumières d'Evandre, au nom de Jupiter ^ Le fondateur de l'empire chrétien déclara qu'il bâtissoit la nouvelle cité par l'ordre de Dieu ^ : il racontoit qu'endormi sous les murs de Byzance, il avoit vu dans un sonse une femme . accablée d'ans et d'infirmités, se changer en une jeune fille brillante de santé et de grâce, laquelle il lui sembloit revêtir des ornements impériaux^. Constantin, interprétant ce songe, obéit à l'avertissement du ciel : armé d'une lance , il conduit lui-même les ouvriers qui traçoient l'enceinte delà ville. On lui fait observer que l'espace déjà parcouru étoit immense: «Je suis,

^ Cum muros , arcemque procul , et rara domonim Tecta vident , quœnunc romana potentia cœlo ^quavit. ^i'"^-

^ Cod. Theod.,lib. v.

^ Sozomen., p. 444, con(|. de Const., liv. i.

)) répond il , le guide invisible qui marche de- » vant moi ; je ne m'arrêterai t[ne quand il M s'arrêtera \ »

La cité naissante fut embellie de la dépouille de la Grèce et de l'Asie : on y transporta les idoles des dieux morts , et les statues des grands hommes qui ne meurent pas comme les dieux. La vieille métropole paya surtout son tribut à sa jeune rivale, ce qui fait dire à saint Jérôme que Constantinople s'étoit parée de la nudité des autres villes^. Les familles sénatoriales et équestres furent appelées des rivages du Tibre à ceux (iu Bosphore, pour y trouver des palais sembla- ])les à ceux qu'elles abandonnoient. Constantin éleva l'église des Apôtres, qui, vingt atis après

1 Philostorg. Hist. eccles., lib. ii, cap, 9.

2 ConstantinopoUs dedicatur pêne omnium urbium nuditate. Chron., p. 181. Nuditas , qui n'est pas de la bonne latinité, ne peut éti'e employé ici que dans le sens de la Bible. Les principaux objets d'art transportés à Constantinople furent les ti'ois serpents qui soutenoient, à Delphes, le Trépied d'or consacré en mémoii'e delà défaite de Xercès, le Pa'n également consacré par toutes les villes de la Grèce , et les M uses d'Hélicon. La statue de Rhée fut enlevée au mont de Dyndeme; mais, par une barbarie digne de ce siècle , on changea la position des mains de la déesse , pour lui donner une attitude suppliante et on la sépara des lions dont elle étoit accompagnée.

sa dédicace, étoit tombante, et Constance Jbàtit Sainte-Sophie , plui célèbre par sou nom que par sa beauté. L'Egypte demeura ciiargée de nourrir la nouvelle Rome aux dépens de l'ancienne.

Il j a des jugements que les historiens répètent sans examen; vous aurez souvent lu que Constantin avait hâté la chute de la puissance des césars, en détruisant l'unité de leur siège : c'est, au contraire, la fondation de Constantinople qui a prolongé jusque dans les siècles modernes l'existence romaine. Rome , demeurée seule métropole, n'en eût pas été mieux défendue ; l'empire se seroit écroulé avec elle , lorsqu'elle succomba sous Alaric , si la nouvelle capitale n'eût formé une seconde tète à cet empire; tête qui n'a été abattue que plus de mille ans ^ après la première par le glaive de Mahomet II.

Mais, ce qui fut favorable à la durée du pouvoir temporel tel que le créa Constantin , devint contraire au pouvoir spirituel dont il se déclara le protecteur. Fixés dans l'Occident, sous l'influence de la gravité latine et du bon sens des races germaniques , les empereurs ne seroient point entrés dans les subtilités de l'esprit grec :

' 1047 ans.

moins d'hérésies auroient ensanglanté le monde et l'Eglise. Constantinople naquit cliétienne; elle n'eut point, comme Rome, à renier un ancien culte, mais elle détigura l'autel que Constantin lui avoit donné.

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