‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 40 sur 59 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

» donc toi qui ruine mon armée ^ ! » Voilà les temps comme ils sont.

Théodose fit abattre les statues de Jupiter placées sur la pente des Alpes; les foudres en étoientd'or : les soldats disoient qu'ils voudroient être frappés de ces foudres; fempereur leur livra le dieu tonnant^.

Les nombreuses réminiscences d'un autre ordre de clioses, qui fourmillent dans ces récits, ne vous auront point échappé. Les fictions de l'hellénisme vivoieut au fond des esprits convertis à l'Evangile; ils s'en accusoient ; ils s'en défendoient comme du crime de maerie , mais ils en étoient obsédés. Les poëmes d'Homère et de Virgile étoient comme des temples défendus par un démon puissant : les évéques, les prêtres, les solitaires ne les osoient brûler, mais ils déroboient à ces édifices merveilleux tout ce qu'ils pouvoient convertira un saint usage. Reine détrônée régnant encore par ses charmes, la JMythologie s'empara non -seulement de la littéra-

' A dsemone in sublimem raptum Joanni Baptistae conviciatum esse eumque quasi capite truncatum probris appetiisse , ità vociferando : « Tu me vincis , et exercitui meo insidiaris. » (Soz., p. 743.)

2 Eorumque fulmina quod aurea fuissent se ab illis

fulminari velle dicentibus, hilariter benigniterque donavit. (Aug., de Civil. Dei, lib. v, cap. 26, p. 110.)

ture chrétienne , mais de l'histoire: il fallut que les nations Scandinaves et germaniques descendissent des Grecs et des Troyens , que l'Iliade et l'Enéide devinssent les premières chroniques des Francks. Les Barhares du Nord se reconnurent enfants d'Homère , comme les Arabes veulent être fils d'Abraham ; miraculeux pouvoir du génie, qui donnoit pour père à la vérité le père des fables!

Nous voyons sous Théodose les destructeurs de l'empire établis dans l'empire; des Huns et des Goths au service des princes qu'ils alloient exterminer ; des Franks officiers du palais , faisant et défaisant des empereurs ; des Calédoniens, des Maures, des Sarrazins, des Perses, des Iberiens cantonnés dans les provinces : l'occupation militaire du monde romain précéda de cinquante années le partage de ce monde. Les hommes mêmes qui défendoient encore le trône des Césars, craquant sous les pas de tant d'ennemis, ne procédoient pas de la lignée des Sylla et des Marius: Stilicon étoit du sang des Vandales , ^Etius du sang des Goths. L'empire latin -romain n'étoit plus que lempire romain-barbare: il ressembloit à un camp immense que des armées étrangères avoient pris en passant pour une espèce de patrie commune et transitoire. Il ne manquoit à l'achèvement do la conquête que

quelques destructions, le mélange momentané des races, et ensuite leur séparation.

L'invasion morale s'étoit tenue à la hauteur de l'invasion physique ou matérielle ; les chrétiens avoient créé des empereurs comme les Barbares , et ils avoient soumis les Barbares eux-mêmes: «Nous voyons, dit saint Jérôme, » affluer sans cesse à Jérusalem des troupes » de religieux qui nous arrivent des Indes, » de la Perse, de l'Ethiopie. Les Arméniens M déposent leurs carquois, les Huns commen- » cent à chanter des psaumes. La chaleur de la » foi pénètre jusque dans les froides régions de » la Scythie j l'armée des Goths , où flottent des » chevelures blondes et dorées, porte des tentes » qu'elle transforme en églises '.

Des règnes de Théodose et de Gratien date la grande ruine du paganisme : ces princes frappèrent à la fois i'idolàtrie et 1 hérésie.

Gratien s'empara des biens appartenant au collège des Prêtres et à la congrégation des Vestales : il fit aussi enlever à Rome l'auteî de la Victoire , du lieu où les sénateurs avoient coutume de s'assembler; Constance l'avoit déjà abattu , et Julien restauré. Le sénat chargea Symmaque de solliciter le rétablissement de

^ Hieron., epist. 7, p. 54.

cet autel et la restitution des biens saisis. Le préfet de Rome plaida la cause du monde païen, l'évêque de Milan celle du monde clirétien. On est toujours oblit^é de rappeler le passage si connu du discours de Symmaque.

Rome , chargée d'années , s'adresse aux empereurs Théodose . Valentinien II et Arcadius : «Très-excellents princes, pères de la patrie, )) respectez les ans où ma piété m'a conduite; lais- )) sez-moi garder la religion de mes ancêtres ; je » ne me repens pas de l'avoir suivie. Que je vive )) selon mes mœurs, puisque je suis libre. Mon » culte a rangé le monde sous mes lois; mes sa- » crifices ont éloigné Annibai de mes murailles » et les Gaulois du Capitole. N'ai-je donc tant )) vécu que pour être insultée au bout de ma » longue carrière? J'(xaminerai ce que l'on pré- » tend régler; mais la réforme qui arrive dans )) la vieillesse est tardive et outrageuse \ »

^ Roiiiam hue piUemus assistera , atque his vobiscum agere sermonibus : optimi principes, patres patrice, rêve remini annos meos, in qiios me pius ritus adduxit. Utar cerimoniis avitis , neque enim me pœnitet. Vivam more meo, quia libéra sum. Hic cultus in legos meas orbem redegit. Hœc sacra Annibalem à mœnibus , à Capitolio Senonas repuierunt. Ad hoc ergo servata sum , ut longaevar reprehendav ? Yidero , quale sit ([uod instituendum putatur. Sera tamen et contumeliosa est emendatio

Symmaque demande où seront jurées les lois des princes, si l'on détruit l'autel de la Victoire ^ Il soutient que la confiscation du revenu des temples, inique en fait, ajoute peu au trésor de l'état. Les adversités des empereurs, la famine dont Rome a été affligée proviennent du délaissement de l'ancienne religion : le sacrilège a séché l'année ^.

Saint Ambroise répond à Symmaque. Rome, s'exprimant par la voix d'un prêtre chrétien, déclare « que ses faux dieux ne sont point la cause » de sa victoire puisque ses ennemis vaincus ado- » roient les mêmes dieux : la valeur des légions a » tout fait. Les empereurs qui se livrèrent à l'ido- )) latrie, ne furent point exempts des calamités » inséparables de la nature humaine : si Gratien , » qui professoit l'Evangile, a éprouvé des mal- » heurs, Julien l'Apostat a-t-il été plus heureux? » La religion du Christ est l'unique source de » salut et de vérité. Les païens se plaignent de )) leurs prêtres , eux qui n'ont jamais été avares y> de notre sang! Ils veulent la liberté de leur » culte , eux qui , sous Julien , nous ont interdit

senectutis. (Syram., lib. x , cpist, 54, p. 287, etc. ; et Arnbr. , t. II, p. 828.)

"i Ubi in lei^es vestras et verba jarabimus ? (Id., ibid.)

^ Sacrilegio annus exaruit. (Id., ibid. )

jusqu'à l'enseignement et la parole ! Vous vous regardez comme anéantis par la privation de vos biens et de vos privilèges? C'est dans la misère, les mauvais traitemens , les supplices, que nous autres chrétiens nous trouvons notre acccroissement , notre richesse et notie puissance. Sept vestales, dont la chasteté à terme est payée par de beaux voiles, des couronnes, des robes de pourpre , par la pompe des litières, par la multitude des esclaves et par d'immenses revenus ' , voilà tout ce que Rome païenne peut donner à la vertu chaste! D'innombrables vierges évangéliques d'une vie cachée , humble , austère , consument leurs jours dans les veilles , les jeunes et la pauvreté. Nos églises ont des revenus ! s'écrie-t-on. Pourquoi vos temples n'ont-ils pas fait de leur opulence l'usage que nos églises font de leurs richesses? Où sont les captifs que ces temples ont rachetés, les pauvres qu'ils ont nourris,

^ Quot tamen illis virgines praemia promissa fecerunt, vix septem vestales capiuntur puellae. En totus numerus, quem infulae vittati capitis , ])uipuietarum vestium murices pompa lecticae ministrorum circumfusa comitatu , privilégia maxima, lucra ingentia, praescripta denique pudicitise tempora coegerunt. Non est virginitas, qiux pretio emitur , non virtutis studio possidetur. (Ainbr., libel. II, contr. relat. Symm.)

» les exilés qu'ils ont secourus? Sacrificateurs! » on a consacré à l'utilité publique des trésors » qui ne servoient qu'à votre luxe , et voilà ce )) que vous appelez des calamités ^ I »

Dix -huit ou vingt ans après saint Anibroise. Prudence se crut obligé de réfuter de nouveau Symmaque : il redit à peu près dans les deux chants de son poëme , ce qu'avoit dit l'évéque de Milan; mais il emploie un argument qui semble emprunté à notre siècle , et qu'on oppose aujourd'hui aux hommes amateurs exclusifs du passé. Symmaque regrettoit les institutions des ancêtres ; Prudence répond que si la manière de vivre des anciens jours doit être préférée, il faut renoncer à toutes les choses successivement inventées pour le bienêtre de la vie , il faut rejeter les progrès des arts et des sciences, et retourner à la barbarie ^. Quant aux vestales , Prudence nie leur chasteté et leur boidieur; selon le poëte : «La pudeur » captive est conduite à l'autel stérile. La

^ Je n'ai pu traduire littéralement le texte diffus et prolixe des deux lettres de saint Ambroise. Je me suis contenté d'en donner la substance et d'en resserrer les arguments.

- Placet damnare gradatim

Quicquid posterius successor reppcrit usus.

( Prud. cont.Symra,, lib. ii, v. 280 et seq.)

» volupté ne périt pas dans les infortunées » parce qu'elles la méprisent, mais parce qu'elle » est retranchée de force à leur corps demeuré )) intact; leur âme n'est pas également restée » entière. La vestale ne trouve point de repos » dans sa couche ; une invisible Llessure fait » soupirer cette femme sans noces pour les M torches nuptiales \ »

Prudence se livre ensuite h des moqueries sur la permission accordée aux vestales , de se marier après quarante ans de virginité : « La » vieille en vétérance, désertant le feu et le » travail divin auxquels sa jeunesse fut con- M sacrée , se marie : elle transporte ses rides » émérites à la couclie nuptiale, et enseigne » à attiédir dans un lit glacé un nouvel » hymen ^. »

^ Captivus pudor ingratis addicitur aris. Nec contempla périt miseris , sed adempta voluptas Corporis intacti ; non mens intacta tenetiir. Nec requies datur ulla toris quibus innuba cœcum Vulnus , et amissas suspirat fœmina taedas.

(Id., ibid. ) 2 Nubit anus veterana, sacro perfuncta labore, Desertisque focis , quibus est famulata juventus. Transfert emeritas ad fulcra jugalia rugas^ Discit et in gelido nova nupta tepescere lecto.

(Ib., V. 1081-1084.)

Si les plaidoyers de Symmaque et de saint Ambroise n'étoient que les amplifications de deux avocats joutant au barreau , l'histoire dédaigneroit de s'y arrêter; mais c'étoit un procès réel , et le plus grand qui ait jamais été porté au tribunal des hommes : il ne s'agissoit de rien moins que de la chute d'une religion et d'une société, et de l'établissement d'une société et d'une religion. La cause païenne fut perdue aux yeux des empereurs ; elle l'étoit devant les peuples.

Théodose, dans une assemblée du sénat, posa cette question : «Quel Dieu les Romains adorerontils, le Clirit ou Jupiter ^ ? » La majorité du sénat condamna Jupiter. Les pères leregrettoient peutêtre, mais les enfants préférèrent le Dieu d'Ambroise au dieu de Symmaque. La prospérité de l'empire n'émanoit point de ces simulacres auxquels des mœurs pures ne communiquoient plus une divinité innocente: l'autel delà Victoire n'avoit eu de puissance que lorsqu'il étoit placé auprès de celui de la Vertu.

Prudence nous a laissé le récit de la conversion de Rome :

'' Orationem habiiit quà eos hortabatur ut missum facerent errorem ( sic enim appellabat ) , quem hactenus secuti fuissent et christianorum fîdem amplecterentur. ( ZfOiim. , fiist. , Ub. ^v , Basileae. )

« Vous eussiez vu les pères conscrits, ces » brillantes lumières du monde, se livrer à des )) transports, ce conseil de vieux Gâtons tres- » saillir en revêtant le manteau de la piété plus » éclatant que la toge romaine, et en déposant » les enseignes du pontificat païen. Le sénat )) entier, à l'exception de quelques-uns de ses » membres restés sur la roche Tarpéïenne, » se précipite dans les temples purs des Naza- » réens; la tribu d'Evandre, les descendants » d'Enée accourent aux fontaines sacrées des » apôtres. Le premier qui présenta sa tête fut le

» noble Anitius Ainsi le raconte l'auguste

» cité de Rome. L héritier du nom et de la race )) divine des Oljbres, saisit, dans son palais orné M de trophées, les fastes de sa maison , les fais- »; ceaux de Brutus , pour les déposer aux portes )) du temple du glorieux martyr, pour abaisser M devant Jésus la hache d'Ausonie. La foi vive » et prompte des Paul us et des Bassus les a » livrés subitement au Christ. Nommerai-je les » Gracques si populaires? Dirai-je les consulaires » qui , brisant les images des dieux , se sont » voués avec leurs licteurs à l'obéissance et au » service du Grucifié tout-puissant? Je pour- » rois compter plus de six cents maisons de race » antique rangées sous ses étendards. Jetez les » yeux sur cette enceinte: à peine y trouverez-

» vous quelques esprits perdus dans les rêveries » païennes , attachées h leur culte absurde , se » plaisant à demeurer dans les ténèbres, à fer- » mer les yeux à la splendeur du jour \ »

Ne croirait-on pas à ces vers de Prudence que Rome existoit au commencement du cinquième siècle, avec ses grandes familles et ses grands souvenirs ? il écrivoit l'an 403 ! sept ans après , Alaric remuoit et balayoit cette vieille poussière des Gracques et des Brutus , dont se couvroit l'orgueil de quelques nobles dégénérés.

Théodose étendit la proscription du paganisme

^ Exultare patres videas, pulcherrima iiiundi Lumina. conciliumque senum gestire Catonum ; Candidiore togâ niveum pietatis amictum Sumere et exuvias deponere pontificales.

Jamqueruitj paucis, Tarpeiâ in rupe relictis , Ad sincera virûm penetralia Nazareorum Atque ad apostolicos Evandria curia fontes^

Anniadum soboles

Fertur enim aute alios generosus Anitius urbis Illustrasse caput : sic se Roma inclyta jaclat. Quin et Olibriaci generisque et numinis haeres, Adjectis fastis, palniatâ insignis ab aulâ, Martyris ante fores, I3ruti submittere fasces Ambit, et Ausoniam Christo inclinare securltn. Non Paulinorum, non Bassorum dubitavit, Prompta fides dare se Christo —

aux diverses provinces de l'empire. Une commission fut nommée pour abolir les privilèges des prêtres, interdire les sacrifices, détruire les instruments de l'idolâtrie et fermer les temples. Le domaine de ces temples fut confisqué au profit de l'empereur, de l'église catholique et de l'armée. « Nous défendons, dit le dernier édit de » Théodose , à nos sujets, magistrats ou citoyens, » depuis la première classe jusqu'à la dernière, » d'immoler aucune victime innocente en l'hon- » neur d'aucune idole inanimée. Nous défendons » les sacrifices de la divination par les entrailles » des victimes. »

Jamquid plebicolas percurrain carminé Gracchos , Jure potestatis fultos , et in arce senatùs Praecipuos simulachra Deûm jussisse revelli ? Cumque suis pariter lictoribus omni potenti Suppliciter Christo se consecrasse regendos ? Sexcentas numerare domos de sanguine prisco Nobilium licet , ad Ghristi lignacula versas.

Respice ad illustrem, lux est ubi publica, cellam .- Vix pauca inventes gentilibus obsita nugis Ingénia, obstrictos aegrè retinentia cultus, Et quibus exactas piaceat servare tenebras Splendentemque die medio non cernere solem.

(Aurel, Prudentius , vir consulaiis , contra Symmachum, praefectum urbis , Corpus poetarum , tom. ÏV, p. 785, V. 128-161.)

Les fils de Théodose , Arcade et Honorius, et leurs successeurs , multiplièrent ces édits : on peut voir toutes ces lois dans le Code^; mais, plus comminatoires qu'expresses , elles étoient rarement exécutées ; quelquefois même elles étoient suspendues ou rappelées selon les besoins et les fluctuations de la politique. Le pape Innocent, à l'occasion du premier siège de Rome par Alaric (i08) , permit les Sàcvïûces , pourvu qu'ils se fissent en secret Aje% princes, agissant contradictoirement à leurs édits, conservoient des païens dans les hautes charges de l'état , et donnoient des titres aux pontifes des idoles. Aucune loi ne défendoit aux Gentils d'écrire contre les chrétiens et leur religion; aucune loi n'obligeoit un païen à embrasser le christianisme sous peine d'être recherché dans sa personne ou dans ses biens. Il y a plus , nombre dédits de cette époque ( j'en ai déjà cité quelques-uns ) s'opposent aux envahissements du clergé par voie de testament ou de donation, retirent des immunités accordées , règlent ce nouveau genre de propriétés de main-morte , introduit avec l'Eglise , interdisent l'entrée des villes aux moines , et fixent le sort des religieuses. Bien que le pouvoir politique fût chrétien, il étoitdéjà

^ Au titre : de Paganis sacrifîciis et templis.

inquiet de la lutte; il craii^noit d'élre entraîné: n'avant plus rien à craindre du paganisme, il commençoit à se mettre en garde contre les entreprises de l'autre culte. Les mœurs brisèrent ces foibles barrières, et le zèle alla plus loin que la loi.

De toutes parts on démolit les temples; perte à jamais déplorable pour les arts; mais le monument matériel succomba , comme toujours , sous la force intellectuelle de l'idée entrée dans la conviction du genre humain.

Saint Martin, évêque de Tours, suivi d'une troupe de moines , abattit dans les Gaules les sanctuaires , les idoles et les arbres consacrés. L'évêque Marcel entreprit la destruction des édifices païens dans le diocèse d'Apamée, capitale de la seconde Syrie, Le temple quadrangulaire de Jupiter, présentoit sur ses quatre faces quinze colonnes de seize pieds de circonférence; il résista; il fallut en produire l'écroulement à l'aide du feu. Plus tard, à Garthage, des chrétiens moins fanatiques sauvèrent le temple devenu céleste, en le convertissant en église, comme, depuis , Boniface III sauva le Panthéon h Rome.

Le renversement du temple de Sérapis à Alexandrie est demeuré célèbre. Ge temple, où l'on déposoit le Kilomètre , étoit bâti sur un

20b ETUDES

tertre artificiel ; on y niontoit par cent degrés; une multitude de voûtes éclairées de lampes le soutenoient : il y a voit plusieurs cours carrées environnées de bâtiments destinés à la bibliothèque , au collège des Elèves , au logement des Desservants et des Gardiens. Quatre rangs de galeries, avec des portiques et des statues, offroient de longs promenoirs. De riches colonnes ornoient le temple proprement dit : il étoit tout de marbre; trois lames de cuivre, d'argent et d'or en revêtoient les murs. La statue colossale de Sérapis , la tête couverte du mystérieux boisseau , touchoit de ses deux bras aux parois de la Celle, et à un certain jour le rayon du soleil venoit reposer wSur les lèvres du dieu \

Le païens ne consentirent pas facilement à abandonner un pareil édifice : ils y soutinrent un véritable siège , animés à la défense par le philosophe Olympius ^ , homme d'une beauté admirable et d'une éloquence divine. Il étoit

1 Ruf., lib. XXII, p. 192; Socr., p. 276, lib. vu, cap. 20; Expositio totius mundi, Geogr. minor. , tom. III, p. 8.

2 Ad postremum grassantes in sanguine civiuni ducem sceleris et audacise suai deligunt Olympium quemdam, nomine et habitu philosophum , quo antesignano arcem defenderent , et tyrannidem tenerent. (Ruf., lib. xxxxii. )

plein de Dieu , et avoit quelque chose du prophète \ Deux grammairiens, Hellade et Amnione comLattoient sous ses ordres : le premier avoit été pontife de Jupiter et le second d'un singe ^. Théophile , archevêque d'Alexandrie , armé des cdits de Théodose et appuyé du préfet d'Egypte , remporta la victoire. Hellade se vantoit d'avoir tué neuf chrétiens de sa main ^ Olympius s'évada après avoir entendu une voix qui chantoit alléluia au milieu de la nuit dans le silence du temple ^, L'édifice fut pillé et démoli. « Nous vîmes , dit Orose , malgré son zèle apos- » tolique, les armoires vides des livres; dévasta- » tions qui portent mémoire des hommes et du )) temps \ » La statue deSérapis, frappée d'abord à la joue par la hache d'un soldat , ensuite

^ Oùrw fîÈ y,v oXup-oç ninomt zov Bevj wttî. Olympus aulem adeô plenus erat Deo ut , etc. ( Suidas , in voce

OXufXTTQÇ.

^ EVK(y.Sioc; ah ovv iBoixic, toù Ar.o; sT.vai èXiySTO Ày.u.M'jioç Si riOyr/ov.Helladius quidem Jovis, Ammonius vero simiae sacerdos esse dicebatur. ( Socrat., lib. v, cap. 16, p. 275.)

3 Helladius verô apud quosdain gloriatus est quod novem homines sua manu in conflictu interemisset. (Id., ibid. )

'^ Olympius \erù, sicut à quibusdam accepi , nocte intempestâ quae illum diem piœcesserat , quemdam in Sera pio alléluia canentem audivit. (Soz., p 588, c, d.)

5 Nos vidibimus armaria librorum, quibus direptis, TOME n. 14

jetée à bas et rompue vive, fut brûlée pièce à pièce, dans les rues et dans l'amphithéâtre. Une nichée de souris ^ s'étoit échappée de la tête du dieu , à la grande moquerie de spectateurs ^

Le autres monuments païens d'Alexandrie furent également renversés, les statues de bronze fondues ^. Théodose avoit ordonné d'en distribuer la valeur en aumônes ; Théophile s'en enrichit lui et les siens ^

On mit rez-pied , rez-terre , le temple de Canope , fameuse école des lettres sacerdotales où sevoyoit une idole symbolique dont la tête reposoit sur les jambes : peu auparavant , Antonin le Philosophe y avoit enseigné avec éclat la théurgie et prédit la chute du paganisme : Sosipatre, sa mère, passoit pour une grande magicienne.

exinanita ea à nostris ho minibus , nostris temporibus memorant. (Oros,, lib, \i , cap. 15, p. 421.)

^ Ubi caput truncatuni est, murium aguien ex internis eripuit. (Thcodor., hist. eccl., li •. v, p. 229. Parisiis , 1673.)

- Ac templa quidem disturbata sunt. Statuas verô in lebetes et alios alexandrinae ecclesiae usas conflatae. ( Socr. , p. 275.)

^ Gultus numinis et Seiapidis dehibrum Alexandriae

disturbata dissipataque fuére Imperante tune Theo-

dosio praetorii prsefecto piaculari homine et Eurymedonte quopiam... templi qui dona vix nianus hostiliter injecerunt. (Eunap., p. 83. Antuerpise, 1568.)

Des religieuses et. des moines prirent à Cauope la place des dieux et des prêtres égyptiens \ »

Ainsi périt encore, sur les confins de la Perse , un temple immense qui servoit de forteresse à une ville. « Sérapis s'étant fait chrétien, dit » saint Jérôme , le dieu M armas pleura enfermé » dans son temple à Gaza : il trembloit , atten- » dant qu'on le vînt abattre ^. »

Le sang chrétien que répandirent les mains philosophiques d'Hellade, fut trop expié plusieurs années après par celui d'Hypatia ^ Fille de Théon le géomètre , d'un génie supérieur k son père, elle étoit née, avoit été nourrie et élevée à Alexandrie. Savante en astronomie , audessus des convenances de son sexe, elle fréquentoit les écoles et enseignoit elle-même la doctrine d'Aristote et de Platon : on l'appeloit le Philosophe. Les magistrats lui rendoient des honneurs ; on voyoit tous les jours à sa porte une foule de gens à pied et à cheval qui s'empressoient de la voir et de l'entendre *. Elle étoit mariée et cependant elle étoit vierge :

■• Monacos Canobi quoque collocârunt. ( Eunap. , p. 85. )

2 Hier,, epist. 7, p. 54, d,

^ La ruine du temple de Sérapis est de l'année 391, et la mort d'Hypatia est de l'année 415.

^ Suidas, \oce YT:u.Tix.

il arrivoit assez souvent alors que deux époux vivoient libres dans le lien conjugal ' , unis de sentiments, de sçoût, de destinée, de fortune, séparés de corps. L'admiration qu'inspiroit Hypatia n'excluoit point un sentiment plus tendre : un de ses disciples se mouroit d'amour pour elle ; la jeune platonicienne emploj'a la musique à la guérison du malade , et lit rentrer la paix par l'harmonie dans l'âme qu'elle avoit troublée ^. L'évêque d'Alexandrie, Cyrille , devint jaloux de la gloire d'Hypatia ^ La populace chrétienne , ayant à sa tête un lecteur nommé Pierre ''' , se jeta sur la fille de Théon , lorsqu'elle rentroit un jour dans la maison de son pète : ces forcenés la traînèrent à l'église Cesarium , la mirent toute nue, et la déchiquetèrent avec des coquilles tranchantes; ils brûlèrent ensuite sur le place Cinaron ^ les membres de la créature céleste qui vivoit dans

^ Isidori philosophi conjux, sed ità ut conjugii usu abstineret. (Fabric, Bibl. gr., lib. v, cap, 22.)

■^ Hypathiam ope musicœ illum à morbo isto libérasse.

^ Suidas, V. IVa-ta, p. 533.

'^ Quorum dux erat Petrus quidam lector. (Socrat., hist. eccl., lil>. vu, cap. 15. Parisiis , '(678.)

5 Eamque è sella detractam ad ecclesiam quae Caesareum cognominatur, rapiunt : et vestibus exutam testis interemerunl. Cùmque merabratim eam discerpsissent ,

la société des astres qu'elle égaloit en beauté, et dont elle avoit ressenti les influences les plus sublimes.

Le combat des idées anciennes contre les idées nouvelles à cette époque oflre un spectacle que rend plus instructif celui auquel nous assistons ^ Cen'étoit plus comme au temps de Julien un mouvement rétrograde , c'étoit au contraire une course sur la pente du siècle; mais de vieilles mœurs , de vieux souvenirs , de vieilles habitudes , de vieux préjugés clisputoient pied à pied le terrain : en abandonnant le culte des aïeux, on croyoit trahir les foyers , les tombeaux , l'honneur, la patrie. La violence exercée en opposition avec l'esprit de la loi , rendoit le conflit plus opiniâtre ; on reprochoitaux chrétiens d'oublier dans la fortune les préceptes de charité qu'ils recommandoient dans le malheur.

Hommes de guerre et hommes d'état , sénateurs et ministres , prêtres chrétiens et prêtres païens, historiens, orateurs, panégyristes, phi-

membra in locum quem Cinaronem vocant comportata incendio coiisumps«runt. (Socrat., Hist. eccl., lib. vn , cap. 15, p. 352. )

^ Nous n'y assistons plus ; il est fini. Je corrige le 13 août 1 830, ces épreuves tirées avant le 27 juillet. Insensés qui êtes places à la tête des états , profiterez-vous de cette rapide et terrible leçon ?

losophes , poëtes accouroient à l'attaque ou à la défense des anciens et des modernes autels.

Théodose est un empereur violent et foible, livré au plaisir de la table, selon Zosime ^ : c'est un saint qui règne dans le ciel avec J.-G. aux yeux de saint Ambroise ^.

Les temples s'écroulent à la voix et sous les mains des moines et des évêques; ils tombent aux chants de victoire de Prudence : le vieux Libanius ranime sa piété philosophique pour attendrir Théodose en faveur de ces mêmes temples.

« Celui, dit-il à l'empereur, celui qui, lorsque » j'étois encore enfant (Constantin), abattit à ses » pieds le prince qui l'avoit traité avec outrage, » (Maxence) croyant qu'il lui convenoit d'adop- » ter un autre Dieu, se servit des trésors et des » revenus des temples pour bâtir Constantinople, » mais il ne changea rien au culte solennel : si )) les maisons des dieux furent pauvres , les cé- » rémonies demeurèrent riches. Son fils ( Gon- » stance) s'abandonna aux mauvais conseils de » faire cesser les sacrifices. Le cousin de ce fils, » (Julien), prince orné de toute les vertus , les » rétablit. Après sa mort l'usage des sacrifices » subsista quelque temps : il fut aboli, il est » vrai, par deux frères (Valentinien et Valens)

1 Zos., lib. rv.

^ Aiubr., tom. V, sermo de diversis ,'p. 122 , f.

» à cause de quelques novateurs , mais on con- » serva la coutume de brûler des parfums. Vous » avez vous-même toléré cette coutume, en » sorte que nous avons autant à vous remercier » de ce que vous nous avez accordé qu'à nous » plaindre de ce dont on nous prive. Vous avez )) permis que le feu sacré demeurât sur les au- » tels, qu'on y brûlât de l'encens et d'autres M aromates.

» Et voilà pourtant qu'on renverse nos tem- )) plesl Les uns travaillent à cette œuvre avec le )) bois, la pierre, le fer; les autres emploient » leurs mains et leurs pieds : proie de Mysiène » (proverbe grec qui signifie conquête facile) 1 On » enfonce les toits; on sape les murailles; on en- « lève les statues; on renverse les autels. Pour les » prêtres il n'y a que deux partis à prendre *: se » taire, ou mourir. D'une première expédition on » court à une seconde, à une troisième; on ne )) se lasse pas d'ériger des trophées injurieux à » vos lois.

» Voilà pour les villes : dans les campagnes » c'est bien pis encore 1 là se rendent les ennemis )) des temples; ils se dispersent, se réunissent en- )) suite et se racontent leurs exploits ; celui-là » rougit qui n'est pas le plus criminel. Ils vont » comme des torrents sillonnant la contrée et » bondissant contre la maison des dieux. La cam-

» pagne privée de temples est sans yeux; elle est » ruinéee, détruite, morte; les temples, ô em- » pereur, sont la vie des champs; ce sont les pre- » miers édifices qu'on y ait vus , les premiers » monuments qui soient parvenus jusqu'à nous » à travers les âges ; c'est aux temples , que le » laboureur confie sa femme , ses enfants ses

)) bœufs , ses moissons

» Voilà la conduite des chrétiens : ils protes- » tent qu'ils ne font la guerre quaux temples^ » mais cette guerre est le profit de ces oppres- » seurs ; ils ravissent aux malheureux les fruits » de la terre , et s'en vont avec les dépouilles , » comme s'ils les avoit conquises et non volées. M Cela ne leur suffit pas : ils attaquent encore )) les possessions particulières, parce que, au dire » de ces brigands , elles sont consacrées aux » dieux. Sous ce prétexte, un grand nombre de » propriétaires sont privés des biens qu'ils te- » noient de leurs ancêtres, tandis que leurs spo- » liateurs qui, à les entendre, honorent la divi- » nité par leurs jeûnes^ s'engraissent aux dépens )) des victimes. Va-t-on se plaindre aa pasteur » ( nom qu'on aifecte donner à un homme qui n'a » certainement pas la douceur en partage)? il » chasse les réclamants de sa présence , comme » s'ils dévoient s'estimer heureux de n'avoir pas )) soufifert davantage

» On prétend que nous avons violé la loi qui » défend les sacrifices. Nous le nion?. On répond » que, si aucun sacrifice n'a eu lieu, on a égorgé » des bœufs au milieu des festins et des réjouis- » sances: cela est vrai; mais il n'y avoit pas d'au- )) tels pour recevoir le sang; on n'a brûlé aucune » partie de la victime; on n'a point offert de gâ- » teaux; on n'a point fait de libations. Or si un )> certain nombre de personnes, pour manger un » veau ou un mouton , se sont rencontrées dans » quelque maison de campagne ; si, couchées sur » le gazon , elles se sont nourries de la chair de » ce veau ou de ce mouton après l'avoir fait bouil- » lir ou rôtir, je ne vois pas quelles lois ont » été transgressées; car, ô divin empereur, vous » n'avez pas prohibé les réunions domestiques. » Ainsi, bien qu'on aitchanté unhymneen l'hon- » neur des dieux , et qu'on les ait invoqués , on » n'a point violé votre édit , à moins que vous » ne vouliez transformer en crime l'innocence » de ces festins. »

» Nos persécuteurs se figurent que par leur » violence , ils nous amènent à la pratique )i de leur religion ; ils se trompent : ceux qui » paroissent avoir varié dans leur culte, sont » restés tels qu'ils étoient. Ils vont avec les » chrétiens aux assemblées; mais , lorsqu'ils font » semblant de prier, ils ne prient point ou ce

» sont leurs anciens dieux qu'ils adjurent. . . »

» En matière de religion , laissez tout à la » persuasion, rien à la force. Les chrétiens n'ont- » ils pas une loi conçue en ces termes? Pratiquez » la douceur-^ tâchez d'obtenir tout par elle ; » ajez horreur de la Tiécessité ou de la con- » trainte. Pourquoi donc vous précipitez-vous » sur nos temples avec tant de fureur? vous » trangressez donc aussi vos lois?

» Mais puisque les chrétiens allèguent

» l'exemple de celui qui le premier a dépouillé » les temples (Constantin), j'en vais parler à » mon tour. Je ne dirai rien des sacrifices ; il » n'y toucha pas : mais qui fut jamais plus rigou- )) reusement puni que le ravisseur des trésors » sacrés? De son vivant , il vengea les dieux sur » lui-même , sur sa propre famille ; après sa » mort, ses enfants se sont égorgés.

» Les chrétiens s'autorisent encore de î'exem- » pie du fils de ce prince (Constance); il démo- » lit les temples avec d'aussi grands travaux qu'il M en eût fallu pour les construire; ( tant il étoit M difficile de séparer ces pierres liées ensemble » par un fort ciment 1) il distribuoit les édifices » aux favoris dont il étoit entouré de la môme » manière qu'il leur eût donné un cheval , un » esclave, un chren , un bijou. Eh bien! ces

» présents devinrent funestes à celui qui les ac- » cordoit comme à ceux qui les acceptoient. . . »

» De ces favoris, les uns moururent dans l'in- » fortune, sans postérité, sans testament; les )) autres laissèrent des héritiers : mais qu'il eût M mieux valu pour eux n'en avoir point! Nous » les voyons aujourd'hui ces enfants qui habitent » au milieu des colonnes arrachées aux temples; » nous les voyons couverts d'infamie et se faisant » une guerre cruelle K »

Cette citation , trop instructive pour être abrégée, ofire un tableau presque complet du quatrième siècle : usage et influence des temples dans les campagnes; fin de ces temples; commencement de la propriété du clergé chrétien par la confiscation de la propriété du clergé païen; cupidité et fanatisme des nouveaux convertis qui s'autorisent des lois en les dénaturant , pour commettre des rapines et troubler l'intérieur des familles; et, de même que Lactance a raconté la mort funeste des persécuteurs du christianisme , Libanius raconte les désastres arrivés aux persécuteurs de l'idolâtrie. Mais, quoiqu'il en soit , Dieu qui punit l'injustice particulière de lindividu , n'en laisse pas moins

^ Liban., pro teinplis.

s'accomplir les révolutions générales calculées sur les besoins de l'espèce.

Les moines furent les principaux ouvriers de la démolition des temples ; aussi les outrages et les éloges leur sont-ils également prodigués.

Sozomène assure que les Pères du Désert pratiquent une philosophie divine.

« Les religieux , dit saint Augustin , ne ces- » sent d'aimer les hommes , quoiqu'ils aient cessé » de les voir, s entretenant avec Dieu et contem- » plant sa beauté ^ »

Saint Chrysostome, au sujeldela sédition d'Antioche, compare la conduite des philosophes et des moines. « Où sont maintenant, s'écrie-t-il , » ces porteurs de bâtons , de manteaux , de îon- » gués barbes, ces infâmes cyniques, au-dessous » des chiens leurs modèles ? Ils ont abandonné » le malheur ; ils se sont allés cacher dans les ca- » vernes. Les vrais philosophes (les moines des » environs d'Antioche) sont accourus sur la place » publique; les habitants de la ville ont fui au » désert; les habitans du désert sont venus à la )) ville. L'anachorète a reçu la religion des apô- » très ; il imite leur vertu et leur courage. Va- » nité des païens ! foiblesse de la philosophie l

^ Aug., lib. rotractatio , cap. 21.

» on voit k ses œuvres qu'elle n'est que fable , » comédie, parade et fiction ^ »

« Quels sont les destructeurs de nos teni- » pies ? dit à son tour Libanius. Ce sont des » hommes vêtus de robes noires qui mangent )) plus que des éléphants, qui demandent au M peuple du vin pour des chants, et cachent » leur débauche sous la pâleur artifielle de leur visage ^. »

« Il y a une race appelée moines, dit pa- » reillement Eunape; ces moines, hommes » par la forme , pourceaux par la vie , font et

» se permettent abominables choses

» Quiconque porte une robe noire et présente » au public une sale figure , a le droit d'exercer » une autorité tjrannique ^ »

« Sur la haute mer ( c'est le poète Rutilius qui » parle) s'élève l'île de Capraria , souillée par des » hommes qui fuient la lumière. Eux-mêmes se

■* Chrysost., hom. 17, p. 196, c.

^ Liban., pro templis.

^ Monacos sic dictos, homines quidem specie, sed vitain turpem porcorum more exigentes , qui in propatulo infi-

nita atque infanda scelera committebant Natn eâ

tempestate quivis atram vestem indutus, quique in publico sordido habitu spectari non abnuebat, is tyrannicam obtinebat autoi'itatem. ( Eunap. , in vitâ iEdesii , p. 84. Antuerpiae, 1568.)

» sont appelés mornes , parce qu'ils aspirent à » vivre sans témoins. Ils redoutent les faveurs » de la fortune , parce qu'ils n'auroient pas la » force de braver ses dédains; ils se font mal- » heureux de peur de l'être. Rage stupide d'une » cervelle dérangée ! s'épouvanter du mal et ne » pouvoir souffrir le bien ! Leur sort est de ren- » fermer leurs chagrins dans une étroite cellule, » et d'enfler leur triste cœur d'une humeur » atrabilaire ^ »

Après avoir passé Capraria , petite île entre la côte del'Etrurie et celle de la Corse, Rutilius aperçoit une autre île , la Gorgone : « Là s'est )) enseveli vivant, au sein des rochers, un citoyen

^ Processu pelagi jam se Capraria tollit.

Squalet lucifugis insula piena viris.

Ipsi se monaclîos grajo cognomine dicunt ,

Quod soli nullo vivei'e teste volunt.

M.unera fortunae metuunt , dum damna verentur ;

Quisquam sponte miser ne miser esse queat. Quaenam perversi rabies tam stulta cerebri ,

Dum mala formides , nec bona posse pati ! Sive suas repetunt fato ergastula pœnas ,

Tristia seu nigro viscera telle tument : Sic nimiae bilis morbum adsignavit Homerus

Bellerophontels soliicitudinibus ; Nam juveni offeaiso , saevi post tela doloris ,

Dicitur humanum displicuisse genus.

(Riîtilii Itineraiium , lib. i, p. 105.)

> romain. Poussé des furies , ce jeune homme , I) noble d'aïeux , riclie de patrimoine et non moins ) heureux par son mariage , fuit la société des ) hommes et des dieux. Le crédule exilé se cache

au fond d'une honteuse caverne; il se figure <) queleciel se plaît aux dégoûtantes misères; il se ) traite avec plus de rigueur que ne le traiteroient ) les dieux irrités. Dites-moi , je vous prie, cette

secte n'a-t-elle pas des poisons pires que les ) breuvages de Gircé? Alors se transformoient ) les corps; à présent se métamorphosent les ) âmes •. M

^ Adversus scopulos, damni monumenta recentis,

Perditus hic vivo funere civis erat.

Noster enim nuper juvenis, majoribus amplis,

Nec censu infeiior, conjugiove minor, Tmpulsus fui'iis homines divosque reliquit ,

Et turpem latebrara credulus exul agit.

Infelix putat , illuvie cœlestia passi,

Seque preinit laesis saevior ipse deis.

Non , rogo , deterior Circaeis secta venenis ?

Tune mutabantur corpora, nunc animi.

(Rutilii Itinerarium , lib. i, v. 517-526.)

Saint Augustin parle avec estime de ces moines de l'île de Capraria si décriés par Rutilius. Il raconte que Mascerel descendit dans cette île, qu'il en emmena avec lui deux religieux, Eustathe et André, aux prières desquels il dut en Afrique sa victoire sur Gildon , son frère. (Epist. 81, p. 142.)

Les foiblesses et les jongleries des prêtres du paganisme étoient exposées par le clergé chrétien à la risée de la multitude. Il se servoient de l'aimant pour opérer des prodiges , pour suspendre un cliar de bronze attelé de quatre chevaux ^ ou faire monter un soleil de fer à la voûte d'un temple ^. Ils s'enfermoient dans des satues creuses adossées contre des murailles, et ils rendoient des oracles.

Fieury a osé rappeler, dans \ Histoire ecclésiastique ^ , un anecdote racontée avec moins de pudeur par Ruffin ''*. « Un prêtre de Saturne

^ Prosperii, lib. m, cap. 38, p. 150.

2 Ruf., p. 138.

3 Tom. IV, liv. XIX, p. 628.

'* Sacerdos erat apud eos Saturni, Tyrannus nomine. Hic , quasi ex responso numinis , adoratitibus in templo nobilibus quibusque et primariis viris, quorum sibi matronîE ad libidinem placuissent , dicebat Saturnum praecepisse ut uxor sua pernoctaret in templo. Tum is qui audierat, gaudens quod uxor suâ dignatione numinis vocaietur, exornatam comptiùs insuper et donariis onustam, ne vacua scilicet repudiaretur , conjugem mittebat ad tempium. In conspectu omnium conclusâ intrinsecùsmatronâ, Tyrannus, clausis januis et traditis clavibus discedebat. Deindè, facto silentio , per occultos et subterraneos aditus, intrà ipsum Saturni simulacrum patulis erepebat cavernis. Erat autem simulacrum illud à tergo excesum, et parieti diligenter annexum. Ardenti-

» nommé Tyran abusa ainsi c^e plusieurs femmes » des principaux de la ville: il disoit an mari » que Saturne avoit ordonné que sa femme vînt » passer la nuit dans le temple. Le mari ravi de » l'honneur que ce dieu lui faisoit, cnvoyoit sa )) femme parée de ses plus beaux ornements, et » chargée d'oflfrandes. On fenfermoit dans le » temple devant tout le monde; Tyran donnoit » les clefs des portes et se retiroit; mais pendant » la nuit il venoit par sous terre et entroit dans » l'idole. Le temple étoit éclairé, et la femme » attentive à sa prière , ne voyant personne , et » entendant tout d'un coup une voix sortir de w l'idole, étoit remplie d'une crainte mêlée de

busqué intra aedem luminibus intentae , supplicantique mulieri vocem subito per simulacrum oris concavi proferebat, ita ut pavore et gaudio infelixinulier trepidaret, quod dignam se tai.ti numinis putaret alloquio. Posteaquam verô quae libitum fuerat vel ad conslernationem majorera , vel ad libidinis incitamentum , deseruisset numeu impurum , arte quâdam linteoUs obductis , repente lumina extinguebantur universa, Tum descendens obstupefacta; et consternatœ mulierculœ adulterii fucum profanis commentationibus inferebat. Hoc cum per omnes miserorum matronas muho jam tempore «erereritur, accidit quamdam pudicae mentis fœminam horruisse facinus, et attentiiis designantem cognovisse vocem Tvranui, ac domum regressam viro de fiaude sceJeris indicasse. (RufF., hist. eccl. , lib. u, p. 245.)

Page 1