‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 41 sur 59 · TOME U. I · texte numérisé non relu

TOME U. I

» joie. Après que Tyran , sous le nom de Saturne , » lui avoit dit ce qu'il jugeoit à propos pour » l'étonner davantage ou la disposer à le satis- » faire, il éteignoit subitement toutes les lu- » mières , en tirant des linges disposés pour cet » eft'et. Il descendoit alors et faisoit ce qui lui » plaisoit à la faveur des ténèbres. Après qu'il )) eut ainsi trompé des femmes pendant long- » temps, une plus sage que les antres eut hor- » reur de cette action ; écoutant plus attentive- » ment, elle reconnut la voix de Tj'ran , retournu » chez elle, et découvrit la fraude à son mari, » Celui-ci se rendit accusateur. Tyran fut mis à » la question , et convaincu par sa propre con- » fession qui couvrit d'infamie plusieurs famille^ » d'Alexandrie, en découvrant tant d'adultères » et rendant incertaine la naissance de tant d'en- » fants. Ces crimes publiés contribuèrent beau- » coup au renversement des idoles et des tem- » pies. »

Une aventure à peu près pareille avoit eu lieu à Rome sous le règne de Tibère ^ ; elle rappeloit encore celle de ce jeune homme qui, jouant le rôle du fleuve Scamandre, abusa de la simplicité d'une jeune fdle ". On étaloit, à la honte

'' Joseph., Ant., lib. 8, cap. 4.

- Lucian.

de l'idolâtrie , les poupées empaillées, les simu lacres rjd.cules, obscènes ou monstreux , les instruments de magie , et jusqu'aux têtes coupées de quelques enfants dont on avoit doré les lèvres ' • toutes divinités trouvées dans les sanctuaires les plus secrets des temples abattus.

Les païens tenoient ferme et rendoient mépris pour mépris ; ils insultoient le culte des martyrs- « Au lieu des dieux de la pensée, les moines obligent les hommes à adorer des esclaves de la pire espèce; ils ramassent et salent les os et les têtes des malfaiteurs condamnés à mort pour leurs crimes; ils les translatent cà et là les montrent comme des divinités, s'agenouillent devant ces reliques, se prosternent à des tombeaux couverts d'ordure et de poussière. Sont appelés martyrs, ministres, intercesseurs auprès du Ciel, ceux-là qui jadis esclaves infidèles ont été battus de verges et portent sur leurs corps la juste marque de leur infamie : voilà les nouveaux dieux de la terre -. »

Au milieu de ces combattans animés des hommes plus justes et plus modérés . dans l'un et l'autre parti , reconnoissoient ce qu'il pouvoit v avoir à louer ou à blâmer parmi les disciples des

1 Ruf., p. 188.

- Eunap., in vilâ .Ecies.

deux relit^ions. Anmiien Marcellin , parlant du pape Damase , remarque que les chrétiens avoient de bonnes raisons pour se disputer , même à main armée , le siège épiscopal de Rome : « Les candidats préférés sont enrichis par les » présents des femmes ; ils sont traînés sur » des chars , et vêtus d'habits magnifiques ; la » somptuosité de leurs festins surpasse celle des » tables impériales. Ces évêques de Rome qui » étalent ainsi leurs vices , seroient plus révérés » s'ils ressembloient aux évêques de province, » sobres, simples , modestes , les regards baissés » vers la terre , s'attirant l'estime et le respect )) des vrais adorateurs du Dieu éternel ^

^ Neque ego abnuo , ostentationem rerum considerans urbanarum, hujus rei cupidos ob impetrandum quod appetunt omni contentione laterum jurgari debeie : cùni id adepti, futuri sint ita securi, ut ditentur oblationibus matronarum piocedantque vehiculis insidentes, circumspectè vestiti, epulascurrentes profusas , adeo ut eorum convivia regales superant mensas. Qui esse poterant beati reverà , si raagnitudine urbis despecta quàm vitiis , ad imitationem anstititum quorumdam provincialium viverent : quos tenuitas edendi potandique parcissimè , vilitas etiam indumentorum , et supercilia humum spectantia , perpétue Numini verisque ejus cultoribus ut puros commendant et verecundos. ( Amm. Marcell. , lib. xxvii , cap. 4. )

« Faites-moi évêque de Rome, disoit le préfet » Pretextus , à Damase , et je me fais chrétien ^ »

Saint Jérôme , souvent raisonnable à force d'être passionné , écrit : « Voici une grande » honte pour nous : les prêtres des faux dieux , » les Lateleurs , les personnes les plus infâmes » peuvent être légataires; les prêtres et moines )) seuls ne peuvent l'être ; une loi le leur interdit , » et une loi qui n'est pas faite par des empereurs » ennemis de la religion, mais par des princes » chrétiens. Cette loi même, je ne me plains » pas qu'on l'ait faite , mais je me plains que » nous l'ayons méritée : elle fut inspirée par w une sage prévoyance; mais elle n'est pas assez » forte contre l'avarice : on se joue de ses défenses » par de frauduleux fidéicommis ^. »

Le même père dit ailleurs : « Il y en a qui » briguent la prêtrise ou le diaconat, pour voir )) les femmes plus librement. Tout leur soin est » de leurs habits , d'être chaussés proprement , » d'être parfumés. Ils frisent leurs cheveux avec » le fer, les anneaux brillent h leurs doigt* : ils » marchent du bout du pied; vous les prendriez

'' Facile me Romanae urbis episcopum , et ero protinùs christianus. (Hieron., t. II, p. 165.)

2 J'emprunte l'élégante imitation de M. Villemain. (Mél. hist. et littér. ]

» pour de jeunes fiancés, plutôt que pour des » clercs. Il y en a dont toute l'occupation est de » savoir les noms et les demeures des femmes » de qualité, et de connoître leurs inclinations : )) j'en décrirai un qui est maître en ce métier. » Il se lève avec le soleil; Tordre de ses visites est » préparé ; il cherche les chemins les plus courts; )) et ce vieillard importun entre presque dans les )) chambres où elles dorment. S'il voit un oreiller, » une serviette, ou quelque autre petit meuble » à son gré, il le loue , il en admire la propreté, « il le tâte , il se plaint de n'en avoir point de » semblable, et l'arrache plutôt qu'il ne l'ob- » tient ^. »

Grégoire de Nazianze parle des chars dorés, des beaux chevaux, de la suite nombreuse des prélats; il représente la foule s'écartant devant eux comme devant des bêtes féroces^.

Ces controverses avoient lieu partout ; elles passoient les mers; elles se continuoient par lettres de la Grote de Bethléem à Hippone, du Désert de la Thébaïde à Alexandrie, d'Antioche à Constantinople , de Constantinopie à Rome. Tous les esprits étoient émus dans tous les

' Fleury, hist. eccles. , tom. IV, lib. xviu , pag. 493. Molière a imité quelque chose de ce tableau dans le Tartufe.

^ Greg. Naz., oral. 32, p. 526.

rangs, à mesure que la catastrophe approchoit; mais, par un eflfet naturel , ceux qui s'attachoient à la cause perdue afin de parvenir à la puissance, n'y trouvoieiit que leur ruine.

Photius nous a conservé un fragment de Damascius , dans lequel ce philosophe fait l'énumération des personnages qui entreprirent inutilement de ressusciter le culte des Hellènes. Julien est nommé le premier. Lucius, capitaine des gardes à Constantinople , voulut tuer Théodose pour ramener l'idolâtrie ; mais il ne put tirer son épée , effrayé qu'il fut d'une femme au regard terrible, qui se tenoit derrière l'empereur , et l'entouroit de ses bras. Marsus et lîlus perdirent la vie dans une entreprise delà même nature; Ammonius, après avoir conspiré , déserta à un évêque ; Severianus ourdit une nouvelle trame , mais il fut trahi par Americhus qui découvrit le complot à Zenon , empereur d'Orient '.

Eugène , empereur d'Arbogaste , met l'image d'Hercule dans ses bannières, rend aux temples leurs revenus, et ordonne de rétablir à Rome l'autel de la Victoire. Dans cette même Rome qui avoit tant de peine à renoncer au dieu Mars , un oracle s'étoit répandu : des

^ Yid. et Voss., de histor. gr., lib. ii , cap. 21 .

vers grecs annonçoient que le christianisme subsisteroit pendant trois cent soixante-cinq ans: Jésus étoit innocent de son culte; mais Pierre, versé dans les arts magiques, avoit consacré pour ce nombre fixe d'dnnées la religion du Christ ^ Or, à compter de la résurrection, cette période expiroit sous le consulat d'Honorius et d'Eutjchianus , l'an 898 de l'ère chrétienne. Les païens pleins de joie attendoient l'abolition complète et immédiate de la loi évangélique, et ce même an les temples de l'Afrique furent renversés ou fermés par les ordres d'Honorius^.

Une autre espérance survint : Radagaise, païen et Barbare, ravageoit l'Italie et menaçoit Rome. «Comment, disoient les pieux idolâtres, pourrons-nous résister à un homme qui olire soir et

■• Cum enim vidèrent , nec tôt tantisque persecutionibus eam potuisse consumi, sedhis potiùs mira incrementa sumsisse , excogitaverunt nescio quos versus graecos , tanquam consulenti cuidam divino oraculo efFusos , ubi Christum quidem ab hujus tanquam sacrilegii crimine faciunt innocentem , Petrum autem maleficiis fecisse subjungunt, ut coleretur Christi nomen per trecentos sexa ginta quinque annos ; deinde complète memorato numéro annorum sine morâ sumeret finem. { De civit. Dei, lib, XVIII , cap. 53. ) 2 Id..ibid.

matin d'agréables victimes à ces dieux que nous abandonnons \ » Et Radagaise fut vaincu , tandis qu'Alaric, Barbare aussi, mais chrétien, entra dans Rome. Eucher, fils de Stilicon , étoit l'objet de vœux secrets ; il professoit le paganisme.

Attale même , ce jouet des Goths , eut des partisans ; il avoit distribué les principaux offices de l'état à des polythéistes, et Zozime remarque que la famille chrétienne des Anices s'affligeoit seule du bonheur public ^ La passion ne pouvoit aller plus loin.

Enfin un des derniers fantômes d'empereur crée parRicimer, Anthémius , donna une dernière palpitation au cœur des vieux hellénistes : il inclinoit aux idoles; il avoit promis à Sévère, tout livré à l'ancien culte, de rétablir la ville éternelle dans sa première splendeur, et de lui rendre les dieux auteurs de sa gloire. Le pape Hilaire traversa ce dessein en faisant promettre à Anthémius d'écarter de lui un certain Philothée^ delà secte des Macédoniens, qui plaçoit Anthémius entre le paganisme et fhérésie: Alaric etGenseric avoient déjà pillé Rome , et Odoacre, roi d'Italie , étoit au moment de remplacer l'empereur d'Occident.

' De civit. Dei, lib. v, cap. 23 , p. 63. - Zoimy., lib. V, p. 827.

* Phot., c. 242, p. 1040.

Le paganisme alla s'ensevelir dans les catacombes d'où le christianisme étoit sorti : on trouve encore aujourd'hui , parmi les chapelles et les tombeaux des premiers chrétiens, les sanctuaires et les simulacres des derniers idolâtres ^ Non-seulement les restes de la religion grecque se conservèrent en secret, mais elle domina publiquement quelque partie du nouveau culte : saint Boniface , dans le huitième siècle , s'en plaint à la cour de Rome ^.

^ D'Agincourt , monument du moyen âge à Rome. 2 Bonif., epist. ad Serran., et D. Mart. Thés. Anecd.

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