Inter quas erat Maria Magdalena et Maria Jacobi
Les femmes eurent une relation immédiate avec l'Eiçîise, en vertu de l'institution des diaconesses. La diaconesse devoit être chaste , sobre et fidèle. Les veuves choisies pour cette fonction ne pouvoient compter moins de soixante ans; elles dévoient avoir nourri leurs enfants, exercé l'hospitalité, lavé les pieds des voyageurs, consolé les affligés \
Les instructions des apôtres et des premiers pères montrent de quelle importance étoient les femmes à la naissance même de la société chrétienne. Tertullien écrivit deux livres sur leurs ornements et l'usage de leur beauté. « Re- » jetez le fard , les faux cheveux , les autres » parures ; vous n'allez point aux temples , aux » spectacles, aux fêtes des Gentils. Vos raisons » pour sortir sont sérieuses : visiter les frères » malades, assister au saint sacrifice, écouter la » parole de Dieu ^. Secouez les délices pour ne
et Josephi Mater. (Evang. secundumMathaeuni., cap 27. V. 55-56.)
1 9. Vidua eligatur non minus sexaginta annorum quae fuerit uTor unius viri.
10. In operibus bonis testiaionium habens si filios educavit , in hospitio lecepit , si sanctoium pedes lavit , si tribulationem patientibus subministravit. ( Epist. B. Pauli ad Thimoth., cap. 5. v. 9-10. )
- Nam nec templa circuitis, nec spectacula postulatis ,
» pas être accablées des persécutions. Des mains » accoutumées aux bracelets supporteroient mal » le poids des chaînes; des pieds ornés de ban- » delettes s'accommoderoient peu des entraves; » une tête chargée de perles et d'émeraudes ne » laisseroit pas de place à l'épée ^ »
Les vierges n-e dévoient paroître à l'église que voilées jusqu'à la ceinture ; une pension leur étoit accordée ainsi qu'aux veuves.
Dans le traité ad uxorem, on voit paroître la femme toute différente de la femme de l'antiquité, et telle qu'elle est aujourd'hui. C'est en même temps un tableau véritable de ce qui se passoit alors dans la communauté générale et dans la famille privée des chrétiens.
Tertullien invite sa femme à ne pas se rema-
nec festos dies sçentilium nostis. NuUa est strictius prodeundi causa, nisi imbecilis aliquis ex fratribus visitandus, aut sacrifîcium afFertur, aut Dei verbum administratur. (TertuU. de Cultu faeminar. , lib. ii , p. 315, Parisiis, 1568.
^ Discutiendae enim sunt deliciae quarum mollitiâ et fluxu fidei virtus efFseminaii potest. Caeterum nescio an manus spatbalio circumdari solita in duritiâ catenae stupesceresustineat. Nescio an crus de periscelio in nervum se patiatur artari. Timeo cervicem , ne margaritarum et smaragdorum laqueis occupata , locum spathae non det. (Id. ib.) "
lier s'il venoit à mourir, surtout à ne pas épouser un infidèle. Le christianisme , conforme h la nature et à l'ordre, condamnoit la polygamie des nations orientales et le divorce admis par les Grecs et les Romains.
« La femme chrétienne, ditTertullien, rendra » à son mari païen des devoirs de païenne : elle » aura pour lui beauté, parure, propreté mon- » daine , caresses honteuses. Il n'en est pas ainsi » chez les saints : tout s'y passe avec retenue sous » les yeux de Dieu ^
» Comment pourra-t-elle (l'épouse chrétienne) » servir le ciel ayant à ses côtés un esclave du » démon chargé de la retenir? S'il faut aller » à l'église, il lui donnera rendez -vous aux » bains plus tôt qu'à l'ordinaire ; s'il faut jeûner, » il commandera un festin pour le même jour; » s'il faut sortir, jamais les serviteurs n'au- » ront été plus occupés ^. Ce mari souffrira-t- » il que sa femme visite de rue en rue les » frères dans les réduits les plus pauvres? souf- » frira-t-il qu'elle se lève d'auprès de lui , à fin
^ Tanquam sub oculis Dei modeste et moderatè transiguntur. (Tertull. , ad Ux. , lib. ii^ p. 332 , cap. 4. )
2 Ut statJo facienda est, maritus de die condicat ad balneas. Si jejunia observanda sunt, maritus eâdem die convivium exerceat. Si procedendum erit ^ numquam magis familiae occupatio adveniat. ( Id. ib. )
» d'assister aux assemblées de nuit ? soufFrira-t-il )) qu'elle découche à la solennité de Pâques? » la laissera-t-il se rendre à la table du Seigneur , » si décriée parmi les païens? Trouvera-t-il bon » qu'elle se glisse dans les prisons, pour baiser » la chaîne des martyrs , pour laver les pieds » des saints, pour offrir avec empressement » aux confesseurs la nourriture ^ ? S'il vient un )) frère étranger, comment sera-t-il logé? dans » une maison étrangère? S'il faut donner quel- » que chose, le grenier, la cave, tout sera » fermé.
)) Quand îe mari païen consentiroit à tout, » c'est un mal d'être obligé de lui faire confi- » dence des pratiques de la vie chrétienne. Vous » cacherez-vous de lui en faisant le signe de la » croix sur votre lit , sur votre corps, en soufflant » pour chasser quelque chose d'immonde? Ne » croira-t-il pas que c'est une opération ma- » gique ? ne saura-t-il point ce que vous prenez » en secret, avant toute nourriture? et, s'il sait
■* Quis denique in solemnibus paschae abnoctantem securus sustinebit ? Quis ad conviviiim dominicum illud quod infamat sine sua suspicione dimittet ? Quis in carcerem adosculanda vincula martyris reptare patietur ? aquam sanctoium pedibus offerre? (TertuU., ad Uxor. , lib. 2.)
w que c'est du pain, ne supposera-t-il pas qu'il » est tel qu'on le dit ^ :
» Que chantera dans un festin la femme cliré- )) tienne avec son mari païen? elle entendra des » hymnes de théâtre : il n'y aura ni mention de )) Dieu^, ni invocation de Jésus-Christ, ni lec- » ture des Ecritures, ni salutation divine.
» L'église dresse le contrat du mariage chré- » tien , l'oblation le confirme , la bénédiction en )) devient le sceau , les anges le rapportent au » Père céleste qui le ratifie. Deux fidèles portent » le même joug : ils ne sont qu'une chair, qu'un » esprit; ils prient ensemble; ils jeûnent en- )) semble ; ils sont ensemble à l'église et à la » table de Dieu , dans la persécution et dans » la paix ^ »
'' Il s'agit de l'eucharistie et toujours de l'histoire de l'enfant que dévoient manger les chrétiens.
Cum aliquid immuudum flatu expuis , non magiae aliquid videberis operari ? Non sciet maritus quid secretô ante omnem cibum gustes ? et si sciveret paneui non illum crédit esse qui dicitur. (TertuU., ad Uxor, p. 333. )
2 Quid maritus suus illae , vel marito quid illa cantabit ? quae Dei mentio ? quse Ghristi invocatio ? (Id. ib. )
' Ecclesia conciliât, et confirmât oblatio. Obsignatum
angeli renuntiant, pater ratô habet .*
: duo in carne unâ , ubi et unâ
caro , unus et spiritus, Simul orant, simul jejunia tran
Les femmes chrétiennes devinrent des missionnaires à leurs foyers , des intelligences du ciel au sein des familles païennes. Vous venez de voir qu'elles étoient chargées de soigner les malades et les pauvres : c'était surtout dans les temps de persécution qu'elles prodiguoient les trésors du zèle. Elles se glissoient dans les prisons , portoient les messages , distribuoient l'argent , pansoient les plaies des torturés et mouroient elles-mêmes avec un héroïsme au-dessus de ce qu'on raconte des femmes de Sparte et de Rome. Dans leurs vertus, et jusque dans leurs foiblesses, étoit un charme pour adoucir les persécuteurs : la nourrice de Caracalla et la maîtresse de Commode étoient chrétiennes.
Plus tard, dans l'âge philosophique du christianisme , les femmes , mères, épouses, et filles d'empereurs , étendirent la puissance évangélique, tandis que d'autres femmes, emmenées en esclavage par les Barbares, convertissoient des nations entières ; ainsi vous l'ai-je dit à propos des Ibériens. Vous avez également appris comment les Hélène et les Eudoxie renversèrent des temples et élevèrent des églises.
Plus tard encore, les vierges unies à Dieu
sigunt. In ecclesiâ Dei paritcr, in connubio Dei pariter, in angustiis , in refrigerîis. (Ib. ib.)
dans les monastères se signalèrent par tous les genres de sacrifices et de dévouement. Saint Jérôme nous a fait connoitre Marcelle, Aselle, sa sœur, et leur mère Albine; Principia, fille de Marcelle; Paule, amie de Marcelle ; Pauline , Eustochie , Léa , Fabiole qui vendit son patrimoine pour fonder le premier hôpital que Rome ait opposé aux monuments de sang et de prostitution : dans cette maison de miséricorde les descendantes des consuls servoient les pauvres et les étrangers, avant de venir mourir pauvres et étrangères dans la grotte de Bethléem. Accomplissement des choses ! les femmes qui adorèrent les premières au fond des Catacombes , remplissent les dernières ces églises où elles amenèrent les pères, où elles ne peuvent retenir les fils. Elles pleurèrent au pied du Calvaire qui vit expirer la grande victime; elles pleurent encore au pied de ce Calvaire, mais celui qu'elles mirent au tombeau est remonté au ciel: il n'y a plus rien sur la croix , rien au saint sépulcre.
L'émancipation de la femme n'est pas encore totalement achevée, surtout en ce qui regarde l'oppression des lois : elle le sera dans la rénovation chrétienne qui commence.
L'ère des martyrs offre un spectacle extraordinaire : chez un même peuple des hommes et des
femmes couroient aux jeux publics dans l'éclat du luxe et l'enivrement des plaisirs : et d'autres hommes et d'autres femmes, consacrés à tous les devoirs, faisoient, en répandant leur sang, partie essentielle de ces jeux. L'âge héroïque du paganisme eut ses Hercules guerriers ; l'âge héroïque du christianisme enfanta ses Hercules pacifiques qui domptèrent une autre espèce de monstres, les vices, les passions, les erreurs : héros dont la victoire étoit non de tuer, mais de mourir.
De tous les grands fondateurs de religions, Jésus est le seul qui n'ait point été puissant par la naissance, les armes, la politique, la poésie ou îa philosophie ; il n'avoit ni sceptre , ni épée, ni plume, ni lyre ; il fut pauvre, ignoré, calomnié, et le premier martyr de son culte. Ses apôtres souffrirent après lui ; leur supplice forma la chaîne qui unit la Passion aux Passions particulières renouvelées pendant quatre siècles. L'hostie spirituelle étoit venue remplacer l'hostie matérielle; mais l'effusion du sang chrétien (qui étoit le sang même du Christ) ne se dut arrêter que quand l'holocauste païen disparut. Cela explique, d'après les fondements de la foi , la longueur des persécutions : il y eut des victimes chrétiennes à l'amphithéâtre, tant qu'il y eut des victimes païennes dans les temples;
l'immolation des premières continua en proportion de celle des secondes : Constantin et ses fils abolirent le sacrifi^ce , et le martyre cessa ; Julien rétablit le sacrifice , et le martyre recommença.
Rendus habiles par le malheur , les chrétiens avoient perfectionnné l'art de secourir : point de ruses que la charité n'inventât pour pénétrer dans les cachots, pour corrompre les geôliers, c'est-à-dire, pour les faire chrétiens et les conduire avec leurs prisonniers à la mort. L'histoire du philosophe Pérégrin, qui se brûla à son de trompe et à jour marqué, nous a transmis une preuve inattendue de l'activité évangélique.
Pérégrin, en voyageant, s'étoit donné comme néophyte ; arrêté en Palestine, les chrétiens se hâtèrent de l'environner. Dès le matin des femmes, des veuves , des enfants assiégeoient la prison ; la nuit quelque prêtre s'introduisoit à prix d'argent auprès du philosophe. De toutes les cités de l'Asie pffluoient des frères qui , par ordre de la communauté , venoient encourager le prisonnier. « C'est une chose inouïe, dit Lucien, que l'em- » pressement de ces hommes : quand quelques- )) uns d'entre eux sont tombés dans le malheur, » ils n épargnent rien. Ces misérables se figurent » qu'ils vivront après leur vie. Ils méprisent la
» mort, et plusieurs s'abandonnent volontaire- )) ment aux supplices ^ »
Dix batailles générales, les dix grandes persécutions, furent livrées, sans compter une multitude d'actions particulières : les femmes brillèrent dans ces combats. Sjmphorien étoit conduit au martyre à Autun , dans les Gaules; sa mère lui crioit du haut des murailles delayille: «Mon » fils, mon fils Sjmphorien, élève ton cœur en M haut; on ne te ravit pas la vie ; on te la change » pour une vie meilleure ^. »
Blandine , esclave , fut la dernière couronnée parmi les confesseurs de Lyon : elle subit les fouets, les bêtes, la chaise de fer embrasée; elle alloit à la mort comme au lit nuptial , comme au festin des noces ^
Il y avoit en Egypte une autre esclave d'une rare beauté, nommé Potamiène; son maître, devenu amoureux d'elle , voulut d'abord la séduire , et ensuite la ravir de force : repoussé par
^ Lucian. in Peieg.
2 Nate, nate, Symphoriane ,
Sursum cor suspende , fili ; hodiè tibi vita non toUitur, sed mutatur in melius. (Act. marty. in Syuaphor., p. 72. Parisiis, 1689.)
' Beata vero Blandina ultima omnium... festinat , exsuhans, ovans, valut ad thalamum sponsi invitata , et ad nuptiale convivium. (Euseb., lib. iv, cap. 3 , p. 539.)
la vertueuse fille il la livra au préfet Aquiîa , comme chrétienne. Le préfet invita Potamiène à céder aux désirs de son maître ; sur son refus il la condamna à être plongée dans une chaudière de poix bouillante, et la menaça de la faire violer par les gladiateurs. Potamiène dit : « Par » la vie de l'empereur , je vous supplie de ne » pas me dépouiller et de ne pas m'exposer » nue. Que l'on me descende peu à peu dans la » chaudière avec mes habits. » Cette grâce lui fut accordée, et Marcelle sa mère subit le supplice du feu \
La dérision qui se mêloit à la cruauté débauchée, n'ôtoit rien à la gravité du malheur. Les sept vierges d'Ancyre, abandonnées à l'insolence de quelques jeunes hommes avant d'être noyées, ont effacé par un seul mot ce qui se pouvoit attacher d'étrange à l'infortune de leur vieillesse. La plus âgée ôta son voile, et montrant sa tête chenue au jeune homme : « Tu as peut-être une » mère blanchie comme moi. Laisse-nous nos » larmes et prends pour toi l'espérance ^.
Félicité, matrone romaine d'un rang illustre ,
^ Cum venerabili matre Marcellâ ignis suppliciis consummata est. (Euseb., îib. vi, cap. 5.)
2 Vélum raptim discerpens ostendebat ei capitis sui canitiem : et hasinquit reverere, fili, nam et tu forsetiau TOME n. 24
fut jugée à mort avec ses sept fils qu'elle encouragea h confesser hardiment.
Symphorose, de Tibur, avoit également sept fils; A-drien l'appela devant lui et l'exhorta à sacrifier; elle répondit : «Gétulius, mon mari, et » son frère Amantius, étoient vos tribuns, et ils » ont préféré la mort à vos idoles..» Sjanphorose, pendue par les cheveux , fut précipitée dans ces cascades qui avoient baigné les courtisanes et rafraîchi le vin d'Horace. Les sept fils suivirent leur mère \
Un des quarante martyrs de Sébaste avoit résisté à la double épreuve de la glace et du feu : les bourreaux, l'oubliant à dessein et le laissant sur la place , espéroient qu'il abjureroit ; sa mère, le mit de ses propres mains dans le tombereau : «Va, dit-elle, mon fiîs! achève ton )) heureux voyage avec tes compagnons, afin que » tu ne te présentes pas à Dieu le dernier^.»
matrem jam canam habes. Et nobis quidem miseris relinque lacrymas ; tibi vero spem habe. ( Act, mart. sincera, p. 360. Paris, 1689.)
^ Aliâ vero die jussit Adrianus imperator simul omnes septem filios ejus sibi praesentari et ad trochleas extendi. ( Acta. mart. sincera , p. 29.)
2 O nate, iuquit, perfice cum tuis contubernahbus iter beatum , ne unus desis illorum choro , de reliquis seriùs. Domino praesenteris. (Act. sine, p.469.Veron,, 173 1 .)
Il n'est rien de plus célèbre dans les Actes Sincères, que le martyre de Perpétue et de Félicité à Carthage. Perpétue, femme noble, étoit âgée de vingt-deux ans; son père et sa mère vivoient; elle avoit deux frères ; elle étoit mariée et nourrissoit un enfant : Félicité étoit esclave et enceinte.
Le père de Perpétue , païen zélé , engageoit sa
fille à sacrifier. « Après avoir été quelques jours
)) sans voir mon père ( c'est Perpétue qui écrit
» elle-même la relation du commencement de
)) son martyre) j'en rendis grâces au Seigneur,
» et son absence me soulagea. Ce fut dans ce peu
» de jours que nous fûmes baptisés : je ne de-
)) mandai au sortir de l'eau, que la patience
n dans les peines corporelles. Peu de jours après
» on nous mit en prison ; j'en fus effrayée , car
» je n'avois jamais vu de telles ténèbres. La rude
» journée M un grand cbaud à cause delà foule!
)) les soldats nous poussoient. Enfin je mourois
)> d'inquiétude pour mon enfant. Alors les bien-
» heureux diacres, Tertius et Pompone, qui nous
» assistoient , obtinrent, pour de l'argent, que
» nous pussions sortir et passer quelques heures
» en un lieu plus commode dans la prison. Nous
» sortîmes; chacun pensoit à soi : je donnois à
^ O diem aspei'um !
372 ÉTUDES )) téter à mon enfant ^ , je le recommandois à » ma mère ; je fortifiois mon frère ; je séchois de )) douleur de voir celle que je leur causois : je » passai plusieurs jours dans ces angoisses. . . ))
» Le bruit se répandit que nous devions être » interrogés. Mon père vint de la ville à la » prison, accablé de tristesse; il me disoit : ma » fille, prends pitié de mes cheveux blancs! aie )) pitié de moi " ! si je suis digne que tu m'ap- » pelles ton père, si je t'ai moi-même élevée )) jusqu'à cet âge , si je t'ai préférée à tes frères , » ne me rends pas l'opprobre des hommes ! Re- » garde ta mère , regarde ton fils qui ne pourra )) vivre après toi : quitte cette fierté de peur de » nous perdre tous ; car aucun de nous n'osera » plus parler, s'il t'arrive quelque malheur.
» Mon père s'exprimoit ainsi par tendresse, » me baisant les mains, se jetant à mes pieds, )) pleurant , ne me nommant plus sa fille , mais )) sa dame ^ Je le plaignois, voyant que de toute M ma famille il seroit le seul à ne se pas ré- » jouir de notre martyre. Je lui dis pour le con-
■■ Ego infantem lactabam. (Act. sine, p. 81.) ^ Miserere, filia,canisrueis : miserere patri ! (Act. sine, p. 82.
^ Et lacrymis non fîliam sed dominam vocabat.
« soler : « Sur Téchafaud , il arrivera ce qu'il » plaira à Dieu : car sachez que nous ne sommes » point en notre puissance, mais en la sienne \ » )) Il se retira contristé.
» Le lendemain, comme nous dînions, on vint » nous chercher pour être interrogés. Le bruit » s'en répandit aussitôt dans les quartiers voisins, » il s'amassa un peuple infini. Nous montâmes
» au tribunal
)) Le procureur Hilarien me dit : Épargne la » vieillesse de ton père : épargne l'enfance de ton » fils : sacrifie pour la prospérité des empereurs. )) Je n'en ferai rien, répondis-je. — Es-tu chré- » tienne? me dit-il. Et je répliquai : Je suis » chrétienne ^. Comme mon père s'efforçoit de » me tirer du tribunal, Hilarien commanda » qu'on l'en chassât , et il reçut un coup de ba- » guette ; je le sentis comme si j'eusse été frappée » moi-même, tant je souffris de voir mon père » maltraité dans sa vieillesse ^ Alors Hilarien » prononça notre sentence, et nous condamna » tous à être exposés aux bêtes. Nous retournà- )) mes joyeux à la prison. Comme mon enfant
^ Scito enim nos non in nostrâ potestate esse cousti tutos, sed Dei.
2 Christiana sum. ( Act. sine, p. 82 et 83.) ' Sic dolui pro senectâ ejus misera !
» avoit été accoutumé de me téter et de demeu- » rer avec moi , j'envoyai aussitôt le diacre » Pompone pour le demander à mon père : » mais il ne le voulut pas donner ^ , et Dieu » permit que l'enfant ne demandât plus la ma- » nielle, et que mon lait ne m'incommodât
» plus. ))
La relation de Perpétue finit à la troisième des visions qu'elle eut dans son cachot.
« Félicité étoit grosse de huit mois ; et voyant » le jour du spectacle si proche, elle étoit » fort affligée, craignant que son martyre ne » fut différé , parce qu'il n'étoit pas permis » d'exécuter les femmes grosses avant leur terme. ') Les compagnons de son sacrifice étoient sensin blement tristes de leur côté , de la laisser » seule dans le chemin de leur commune espé- » rance ^. Ils se joignirent donc tous ensemble >i à prier et à gémir pour elle, trois jours avant » le spectacle. Aussitôt après leur prière les dou- » leurs la prirent : et comme l'accouchement est )) naturellement plus difficile dans le huitième » mois, son travail fut rude, et elle se plaignoit. » Un des guichetiers lui dit: Tu te plains; que
' Sed dare pater noluit. .
^ Ne tarn bouarn sociain quasi comitetn solaai in via ejusdem spei n linqiierent.
» feras- tu quand tu seras exposée aux bêtes ^ ? )» Elle accoucha d'une fille , qu'une femme chré-
» tienne éleva comme son enfant Les
» frères et les autres eurent la permission d'en- » trer dans la prison et de se rafraîchir avec eux. >) Le concierge de la prison étoit déjà converti. ') Le jour de devant le combat on leur donna, w suivant la coutume, le dernier repas que l'on » appeloit le souper libre ^, et qui se faisoit en » public : mais les martyrs le convertirent en )) une agape. Ils parloient au peuple avec leur
» fermeté ordinaire
» Remarquez bien nos visages, disoient-ils, afin » de nous reconnoître au jour du jugement ^
» Celui du combat étant venu , les martyrs » sortirent de la prison pour l'amphithéâtre » comme pour le ciel, gais, plutôt émus de )» joie que de crainte. Perpétue suivoit d'un » visage serein et d'un pas tranquille , comme une » personne chérie de Jésus-Chrit, baissant les M yeux pour en dérober aux spectateurs la viva- » cité ^ Félicité étoit ravie de se bien porter de » sa couche, pour combattre les bêtes. Étant
■■ Quid faciès objecta bestiis ? ( Act. sine, p. 86. )
2 Illa caena ultima quam liberam vocant.
^ Ut cognoscatis nos in die illo judicii.
* \igorem oculorum dejiciens. (Act. sine, p. 87.)
» arrivés à la porte, on les voulut obliger, sui- » vant la coutume, à prendre les ornements de » ceux qui paroissoient à ce spectacle. C'étoit )) pour les hommes un manteau rouge , habit » des prêtres de Saturne ^ ; pour les femmes une » bandelette autour de la tête, symbole des » prêtresses de Cerès. Les martyrs refusèrent ces
)) livrées de l'idolâtrie
» Perpétue et Félicité furent dépouillées et » mises dans des filets pour être exposées à une » vache furieuse. Le peuple en eut horreur ^ » voyant l'une si délicate et l'autre qui venoit )) d'accoucher : on les retira , et on les couvrit )) d'habits flottans. Perpétue fut secouée la pre- » mière, et tomba sur le dos : elle se mit en son » séant, et voyant son habit déchiré parle côté, » elle le retira pour se couvrir la cuisse, plus » attentive à la pudeur qu'à la souffrance \ Elle )) renoua ses cheveux épars , pour ne pas paraître » en deuil , et voyant Félicité toute froissée , elle )) lui donna la main k fin de l'aider à se relever*. » Elles allèrent ainsi vers la porte Sana-Vivaria » où Perpétue fut reçue par un cathéchumène
'' Yiri quidem sacerdotuin Saturni.
2 Horuuit populus.
^ Ad velamentum femorum adduxit , pudoris potiusmemor quam doloris.
'' Sed manum ei tradidit et sublevavit illam.
» nommé Rustique. Alors elle s'éveilla comme » d'un profond sommeil et commença à regarder » autour d'elle, en disant : Je ne sais quand on » nous exposera à cette vache? On lui dit ce qui » s'étoit passé : elle ne le crut que lorsqu'elle vit » sur son corps et sur son habit des marques de )) ce qu'elle avoit souiFert \ Elle fit appeler son » frère et s'adressant à lui et à Rustique, elle » leur dit : demeurez fermes dans la foi ; aimez » vous les uns les autres et ne soyez point scan-
» dalisés de nos souffrances
» Le peuple demanda qu'on les ramenât au mi- » lieu de l'amphitéâtre. Les martyrs y allèrent » d'eux-mêmes après s'être donné le baiser de » paix ^. Félicité tomba en partage à un gladia- )) teur maladroit qui la piqua entre les os et la fit » crier, car ces exécutions des bestiaires demi- )) morts, étoient l'apprentissage des nouveaux )) gladiateurs. Perpétue conduisit elle-même à » sa gorge la main errante du confecteur ^ » Dans cette même Carthage qui rappeloit tant
■* Quando, inquit , producimur ad vaccam nescio
non prius credidit nisi quasdam notas vexationis in corpore et habitu suo recognovisset. ( Act. sine, p. 590.)
- Osculati invicem ut martyrium pei' solemnia pacis consummarent.
' Inter costos puncta exululavit et errantem
dexteram tiruncuii gladiatoris ipsa in jugulura suuni posuit. ( Act. sine. , p. 88. )
d'autres souvenirs, Gyprien remporta la palme due à son éloquence et à sa foi ; ce premier Fénélon eut la tête tranchée : il se banda lui-même les yeux; Julien, prêtre, et Julien, diacre, lui lièrent les mains; ses néophytes étendirent des linges pour recevoir son sang.
Long-temps avant lui Polycarpe , qui gouvernoit l'église de Smyrne depuis soixante-dix ans, et qui avoit été placé par l'apôtre Jean, fit d'après l'ordre du consul son entrée sur un âne dans sa ville épiscopale, comme le Christ dans Jérusalem. Le peuple crioit : « C'est le doc- » teur de l'Asie, le père des chrétiens, le des- » tructeur de nos dieux; qu'on lâche un lion » contre Polycarpe. » Cela ne se put, parce que les combats de bêtes étoient achevés. Alors le peuple cria tout d'une voix : « Que Polycarpe » soit brûlé vif. »
Le bûcher préparé, Polycarpe ôta sa ceinture et se dépouilla de ses habits. On le voulait clouer au bûcher comme son maître à la croix; il déclara que cette précaution étoit inutile et qu'il demeureroit ferme; il fut donc smiplement attaché : il ressembloit à un bélier choisi dans le troupeau comme un holocauste agréable et accepté de Dieu '. Le vieillard regarda le ciel et dit :
' Tanquam aiies insignis et immenso grege delectus , ut holocaustum gratiim et acceptum Deo.
« Dieu de toutes les créatures je te rends » grâces ! Je prends part au calice de la passion » de ton Christ, pour ressusciter à la vie éternelle. M Je te bénis, je te glorifie par le Pontife , Jésus- » Christ ton fils Lien aimé , à qui gloire soit ren- » due, à toi et à l'Esprit saint, dans les siècles à » venir. Amen \ »
Quand il eut dit, le feu fut mis au bûcher; les flammes se déployèrent autour de la tête du martyr comme une voile de vaisseau enflée par le vent ^. Ses actes portent qu'il ressemb^oit à de l'or ou de l'argent éprouvé au creuset ^ et qu'il exhaloit une odeur d'encens ou d'un parfum vital ■^. Le confecteur chargé d'achever les bêtes blessées perça Polycarpe; il sortit tant de sang des veines du vieillard qu'il éteignit le feu ^.
^ Deus totius cieaturae , tibi gratias aa;o. In calice passionis Christi tui particeps fiam in resurrectionem vitae aeternae. Te laudo , le benedico , te glorifico per Jesum Chîistum dilectum tuum fiUum pontificem : gloria nunc et in secula seculorum. Amen. ( Euseb., Eccl. bdst., lib. IV, p. 73.)
- Tanquam vélum navigii ventorum flatibus turgescens, caput martyris undique obvallat. ( Ibid. )
' Tanquam aurum et ar^entum in camino ii^nis ardore probatuni. Ibid. )
^ Fragrantem odorem indè hauiiebamus , valut ex tbuie odorifeio , aut quam vitalio aromate. (Ibid.)
^ Tanta cruori.s copia effluxit ut igncm prorsùs extin gucret. ' Euseb., hist., lib. iv , c. 14, p. 72.
Pothin , évêque de Lyon , âgé de plus de quatre-vingt-dix ans , foible et infirme , fut battu, foulé aux pieds, traîné dans l'arène et rejeté dans la prison où il rendit Fesprit. Ses compagnons de souffrances sembloient , au milieu des supplices , se guérir d'une plaie par une plaie nouvelle; les exécuteurs, en les tourmentant, a voient moins l'air de bourreaux qui font des blessures que de médecins qui les pansent ; tant ces confesseurs étoient joyeux. Plusieurs d'entre eux , du fond des cachots où on les replongea avant de leur donner le coup de la mort, écrivirent en grec le récit de leur martyre. La lettre portoit cette suscription : les serviteurs de Jésus -Christ , qui demeurent à Vienne et à Ljon, en Gaule ^ aux frères d'Asie et de Phrjgie qui ont la même foi et la même espérance dans la rédemption : paix, grâce et gloire de la part de Dieu , le Père , et de Jésus-Christ notre seigneur ^
Je ne vous parlerai point du martyre de séductions, employé après l'inutilité des menaces
"i Servi J. C. qui Viennaœ et Lugdunum Galliae incolunt, fratribus in Asiâ et Phrygiâ qui eamdem nobiscum redemptionis fidem et spem habent , pax , gratia et gloria , a Deo pâtre et Christo Jesu domino nostri sit vobis. (Euseb., hist,, lib. v, cap. 1 , p. 84.
et des douleurs : dignités, honneurs, fortune, voluptés même essayées par de belles femmes , furent sans succès comme les lions et le feu.
Il j a de la puissance dans le sang : ces générations de l'âge héroïque chrétien qui subjuguèrent les classes industrielles, enfantèrent les générations de l'âge philosophique chrétien , qui conquirent à leur tour les hommes de l'intelligence. Cet âge philosophique n'est pas séparé brusquement de l'âge héroïque; il prend naissance dans celui-ci; ses premiers génies enseignent et meurent sur l'échafaud, mais leur doctrine règne et triomphe dans leurs successeurs, quand l'ère des confesseurs est passée. Le christianisme philosophique ne détruisit pas non plus le christianisme héroïque, mais les sacrifices s'accomplirent d'une autre façon dans les combats contre les hérésiarques, ou sous le fer des Barbares.