TOME U
» ils prétendirent qu'ils voyoient ces choses en » songe, après avoir jeûné dix soleils et dépensé
» les nuits à chanter leurs hymnes
» Alors, avec un faux sourire, ils se penchèrent M hors des lits chétifs sur lesquels ils se repo- » soient \ »
Cette assemblée, peinte par un ennemi , diffère étrangement du concile de Nicée. Les chrétiens étoient si méprisés à l'époque où fut écrite cette satire, qu'on les mettoit au-dessous des juifs. C'étoient pourtant ces hommes cachés dans un galetas, ces gueux que l'on traînoit au supphce aussitôt qu'ils étoient reconnus, ces coupables non de crime mais de naissance, ces créatures dégradées à qui l'on ne reconnoissoit pas même le droit des plus vils serfs; c'étoient ces esclaves mis hors la loi , qui dévoient rendre au genre humain ses lois et ses libertés.
L'embarras des chrétiens devant leurs pères
^ Pliilopat. et, dans Bull., hist. de l'établiss. du Christ, tirée des seuls auteurs juifs et païens, p. 261 .
Lardner, Jewish and keathen testimonies , etc., t. 11^ p. 366. J'ai conservé la version de BuUet, en faisant disparaître des contre-sens , des négligences et des obscurités de style; le texte est lui-même fort embarrassé, et n'a aucun rapport avec l'élégance de Lucien. Le Philopatris a été aussi traduit par d'Ablancourt et par Blin de Saint-Maure.
païens , offre une ressemblance singulière avec ce qui se passe de nos jours entre les anciennes générations et les générations nouvelles : les premières ne comprennent point et ne comprendront pas ce qui est clair et accompli pour les secondes \ Le christianisme , véritable liberté sous tous les rapports, paroissoit aux vieux idolâtres nourris au despotisme politique et religieux une nouveauté détestable; ce progrès de l'espèce humaine étoit dénoncé comme une subversion de tous les principes sociaux. « Dans les maisons » particulières on voit, dit Celse, des hommes » grossiers et ignorants , des ouvriers en laine qui » se taisent devant les vieillards et les pères de » famille. Mais rencontrent-ils à l'écart quelques » enfants, quelques femmes? ils les endoctrinent; » ils leur disent qu'il ne faut écouter ni leurs » pères, ni leurs pédagogues; que ceux-ci sont » des radoteurs, incapables de connoître et de » goûter la vérité. Ils excitent ainsi les enfants » à secouer le joug; ils les engagent à se rendre )) au gynécée, ou dans la boutique d'un foulon , » ou dans celle d'un cordonnier, pour ap- » prendre ce qui est parfait ^. w
^ Tout ceci étoit écrit long-temps avant les ioiirnées des 27, 28 et 29 juillet.
^ Oiig. cont Cels.
Les vertus , conséquence nécessaire du premier christianisme , faisoient haïr ceux qui les pratiquoient, parce qu'elles étoient un reproche aux vices opposés. Un mari chassoit sa femme devenue sage depuis qu'elle étoit devenue chrétienne ; un père désavouoit un fils autrefois prodigue et volontaire, transformé par le changement de religion en enfant soumis et ordonné '. Les accusations portées contre les chrétiens étoient l'histoire même de leur innocence : « J'en prends à témoin vos registres, disoit Tertullien, vous qui jugez les criminels : y en a-t-il un seul qui soit chrétien? L'innocence est pour nous une nécessité, l'ayant apprise de Dieu qui est un maître accompli. On nous reproche d'être inutiles à la vie, et pourtant nous allons à vos marchés, à vos foires, à vos bains, à vos boutiques, à vos hôtelleries. Nous faisons le commerce , nous portons les armes, nous labourons ^. Il est vrai
^ Uxorem jam pudicam, maritus non jam zelotypus ejeciL Filium subjectutn pater relro patiens abdicavit. (Tertul. Apologet., cap. 3 , p. 16, t. II, Parisiis, 1648.)
^ Itaque non sine foro , non sine macello , non sine balneis , tabeinis oflicinis , stabulis , nundinis vcstris , caîterisque commerciis cohabitamus hoc seculum, Navigamus et nos vobiscum , et rusticamur et mercamur. (Tertull, i^pologet.,p. 343, cap. 42, t. II.)
que les trafiquants de femmes perdues , que les assassins, les empoisonneurs, les majriciens, les aruspiceSj les devins, les astrologues, n'ont rien à gagner avec nous ^ »
On accusoit les chrétiens d'être une faction , et ils répondoient : « La faction des chrétiens ) est d'être réunis dans la même religion, dans ') la même morale , la même espérance. Nous ') formons une conjuration pour prier Dieu en ) commun , et lire les divines Ecritures. Si quel- ) qu'un de nous a péché , il est privé de la > communion des prières et de nos assemblées I) jusqu'à qu'il ait fait pénitence. Ces assem- ') blées sont présidées par des vieillards dont la » sagesse a mérité cet honneur. Chacun ap- ) porte quelque argent tous les mois , s'il le ) veut ou le peut. Ce trésor sert à nourrir et à ) enterrer les pauvres, à soutenir les orphe- ) lins, les naufragés, les exilés, les condamnés ) aux mines ou à la prison, pour la cause de ) Dieu. Nous nous donnons le nom de frères; ) nous sommes prêts à mourir les uns pour
"" Plane confitehor si forte verè de sterililate Christianorum conqueri possunt. Primierunt lenones , perduetores, aquarioli. Tum sicarii, venenarii, magi. Item aruspices , arioli, inathematici. Ilis infructuosos esse magnus fructus est. (Tertull. Apologetic., cap. 43, p. 356. )
» les autres. Tout est en commun entre nous, » Lors les femmes. Notre souper commun s'ex- » plique par son nom d'Agape , qui signifie » charité ^ . )>
La congrégation apostolique embvassoit alors le monde civilisé comme une immense société secrète qui s'avançoit vers son but, en dépit des proscriptions et de la folle inimitié de la terre. Dès l'âge héroïque du christianisme , on entrevoit les changements radicaux que cette religion alloit apporter dans les lois : c'étoit la philosophie mise en pratique. En attendant l'abolition de l'esclavage par des transformations graduelles , l'émancipation du sexe féminin commençoit.
Les femmes parurent seules au pied de la croix ; Jésus-Christ pendant sa vie pardonna à leur foiblesse et ne dédaigna pas leur hommage : il les affranchit dans la personne de Marie , sa divine mière.
Des femmes suivoient les apôtres pour les servir, comme Magdelaine et les autres Maries avoient suivi le Christ ^. Saint Paul salue à Rome les femmes de la maison de Narcisse.
'' Tertull. Apolog.
^ 55. Erant autem ibi mulieres muho à longe quae secutae erant Jesum à Galileâ , ministrantes ei.