EXTRAIT DU POÈME DES NIBELUNGEIN
Écrit en 4316 strophes de quatre vers rimes (espèce d'alexan drius ) divisé en quarante a\-entures.
Gunlher, fils de Danckart et d'Ute , roi de Bourgogne , résidant à Worms, avoit deux frères , Gernot et Giselher, et une sœur objet de leurs soins, nommée Chriemhild ; leur cour étoit la première de ce temps, et les plus célèbres chevaliers y servoient : la jeune princesse étoit également célèbre dans tout le monde par sa beauté et la noblesse de son cœur. Elle eut un songe : elle rêva que, tenant dans ses mains un faucon , deux aigles se précipitoient sur lui et le tuoient. Sa mère lui expliqua ce songe : le faucon signifioit un noble chevalier qu'elle auroit pour époux , et qu'elle perdroitpar une mort violente.
En ce temps -là, il y avoit à Santen un héros qui, par sa beauté et sa bravoure, surpassoit tous les chevaliers : Sigfrid, fils de Sigmunt et de Sigelint. Après avoir tué un dragon, dont le sang le rendit invulnérable, à l'exception d'un endroit
entre les deux épaules , après avoir vaincu les frères Nibelong et Scliilbong, propriétaires d'un trésor, il alla à la cour de Worms pour demander la main de Chriemliild. Hageii , le premier des chevaliers du roi , s'y opposoit ; mais Sigfrid ayant rendu deux grands services au roi, le roi lui promit de lui donner sa fille en mariage.
Le premier service fut de combattre les puissants ennemis de Gnntlier, les Saxons et les Danois : le second fut de l'aider à vaincre la célèbre amazone Brunehild, reine d'Isenlant; elle obligeoit tous ceux qui venoient demander sa main , de combattre trois fois avec elle; ils perdoient la tête s'ils étoient vaincus ; ils obtenoient la reine pour épouse , s'ils réussissoient à la vaincre. Jusqu'ici tous avoient péri ; Gunther auroit eu le même sort , si Sigfrid ne l'avoit assisté invisiblement : un habit magique , qu'il avoit enlevé à un nain , Albiich , gardien du trésor des JNibelougs , lui procura cet avantage.
Brunehild vaincue , fut emmenée à Worms , où l'on célébra les noces de Gunther et de Sigfrid. La fière Brunehild ne permit pas à Gunther d'user de ses droits : lorsqu'il s'approcha d'elle, elle le lia , et lui fit promettre de n'attenter jamais cà sa virginité. Mais Sigfrid aida encore son beaufrère à vaincre la belle amazone : ils attachèrent une nuit Brunehild sans qu^elle s'en aperçût; elle cria merci , et devint dès lors épouse obéissante de Gunther.
Dans la lutte avec Brunehild, Sigfrid lui enleva sa ceinture et l'emporta : cette ceinture fut la première cause de son malheur et de la chute de toute la maison de BouraoG'ne.
Chriemhild, ayant découvert cette ceinture, tourmenta son mari par sa jalousie, jusqu'à ce que celui-ci, dans un moment de foiblesse et contre la parole donnée à Gunther, trahit le mystère : il donna la ceinture de Brunehild à sa femme , qui , de son côté, lui promit de la garder secrètement.
Quelque temps après , les deux princesses se rendirent à l'église; Brunehild ne voulut pas permettre à l'épouse de Sigfrid, qui avoit été présentée comme vassale de Gunther, d'entrer à côté d'elle. Chriemhild offensée , lui montra la ceinture, et l'appela concubine de son mari. Brunehild jura de tirer vengeance de cet affront ; elle accusa Sigfrid de s'être vanté d'avoir joui des faveurs de la reine : celui-ci prouva son innocence par un serment public. Le roi étoit satisfait , mais la reine appela Hagen , qui lui promit de la venger par la mort de Sigfrid. Il communiqua son dessein aux princes et au roi, qui céda aux insinuations du traître et aux larmes de sa femme. Hagen feignit la plus grande amitié pour Sigfrid, et, voyant Chriemhild, qui n'oublioit point son rêve, inquiète sur le sort de son mari, il lui promit de ne s éloigner jamais de lui, en ajoutant toutefois que cela paroissoit assez inutile, puisque le héros était invulnérable. Alor? Chriemhild révéla à
Hagen le point vulnérable , et marqua , par une croix rouge , l'endroit entre les épaules où le sang du dragon n'avoit pas pénétré.
Le succès de la trahison étant assuré , on arrangea une chasse sur une île du Rhin ; et , lorsque le héros alla se désaltérer à une fontaine dans la forêt , Hagen le perça : il fit placer le corps inanimé de Sigfrid devant la porte de Chriemhild , qui le lendemain fut épouvantée de ce spectacle lorsqu'elle sortit de ses appartements.
La première partie du poëme se termine ici. Chriemhild vécut dans le deuil le plus profond pendant treize années , pleurant la perte de son mari et le trésor des Nibelongs qu'on lui avoit enlevé.
Eizel , roi des Huns , ayant entendu parler de la gloire de Sigfrid et de la beauté de sa veuve, résolut, après la mort de sa première femme , Helche , de demander la main de Brunehild. L^idée de se remarier, et surtout à un païen, effraya Chriemhild : elle ne céda que lorsqu'un des vassaux allemands d'Etzel, le margrave Rudiger, lui promit de ne l'abandonner jamais , de l'aider à venger l'assassinat de son premier mari et l'enlèvement du trésor de Nibelongs.
Chriemhild épousa le roi des Huns , qui la reçut à Vienne. Sa douleur continua , et sa soif de vengeance contre Hagen s'accrut. Elle feignit de mourir du désir de revoir ses parents. Etzel , pour la consoler, lui promit d'inviter toute la cour des
Bourguignons à venir la voir. Gunther fut ainsi invité : Hagen lui conseilla de ne pas y aller, mais le roi partit avec raille soixante chevaliers et neuf mille de ses gens.
Arrivés au Danube , Hagen se fît prédire l'issue du voyage par les nymphes du fleuve , auxquelles il enleva leurs habits : elles lui déclarèrent que tous dévoient périr dans cette expédition, hors le chapelain du roi. Hagen , pour faire mentir la destinée, précipita le prêtre dans le fleuve : mais celui-ci fut sauvé miraculeusement. Alors Hagen brisa le seul vaisseau sur lequel ils avoient traversé le Danube, et annonça à ses compagnons qu'ils ne retourneroient plus chez eux.
Etzel reçut ses hôtes avec cordialité : mais la reine ne cacha pas sa fureur contre Hagen. Elle tenta de le faire tuer lui seul : n'ayant pu réussir, elle résolut de les faire périr tous. Tandis que les héros de Bourgogne étoient assis à un banquet , le maréchal du roi arriva , tout ensanglanté , avec la nouvelle que ses neuf mille soldats avoient été massacrés par Blodel , frère d'Elzel , qu'il venoit de tuer. Hagen se lève , abat la tête du jeune prince , fils d'Etzel et de Chriemhild , assis à la table, et se retire avec les autres Bourguignons au château qui leur avoit été assigné pour demeure. Les Huns envoyés par la reine , ne pouvant pas y pénétrer, mirent le feu aux quatre coins de la forteresse : les chevaliers de Bourerosrne étouffèrent l'incendie sous les cadavres des ennemis , et ranimèrent le.«.rs forces
épuisées en buvant du sang , d'après le conseil de Hagen , ce qui leur donna une rage et un courage invincibles.
Le lendemain , Rudiger et Théodoric cliercbèrent en vain à obtenir le libre retour des Bourguignons : Cbriemhild voulut la tête de Hagen , mais le roi refusa fortement de le livrer à sa vengeance. Rudiger, dont la fille devoit épouser le prince Gise- Iber de Bourgogne, fut forcé , comme vassal d'Etzel, de renouveler l'attaque : après une scène attendrissante entre ce prince et Hagen auquel il donna son bouclier ( touché de l'héroïsme de son ennemi qui lui demanda ce dernier signe de sou estime), il attaqua les héros de Bourgogne : le prince Gernot tomba entre ses mains : enfin lui et Giselher périrent au même moment en combattant corps à corps l'un contre l'autre.
Les gens de Rudiger furent tous tués. Lorsque les vassaux de Dietrich, roi des Amelongs (Ostrogoths), apprirent cette nouvelle , ils demandèrent la permission d'enlever le corps du margrave. Le roi Gunther étoit disposé à le leur donner, mais Volkner et Hagen exigèrent d'eux de venir le reconnoître parmi les autres morts. Ainsi commença une querelle qui eut pour suite un nouveau combat, où tous les hommes de Ditrich, envoyés vers les Bourguignons, restèrentsur la place.
Le grand prince des Amelongs s'avança alors avec Hildebrandt, le plus brave de ses compagnons. 11 ])ria le roi de se livrer à lui avec le peu de héros,
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qui vivoient encore : sous cette condition il promit de sauverleur vie.
Les fiers Bourguignons refusèrent de se rendre; le héros des Ostrogotbs vainquit le roi et Hagen, l'un après l'autre , et les emmena liés devant Chriemliild, en l'exhortant ù respecter leur vie. Chriemhild parla d'abord à Hagen seul , en lui promettant la vie sauve, s'il vouloit lui dire ce qu'étoit devenu le trésor des Nibelongs. Hagen refusa de trahir le secret tant que son roi vivroit. Chriemhild lui fit montrer aussitôt la tète de Gunther. En la voyant, Hagen lui dit quil avoit prévu sa cruauté, et qu'il avoit voulu la pousser jusqu'au meurtre de son propre frère : il lui déclara qu'elle ne sauroit jamais le secret , que maintenant lui seul possédoit , après la mort de tous les princes de Bourgogne.
A ces mots Chriemhild saisit un glaive, et fit voler la tête du héros , Hildebrandt , compagnon de Dietrich , à qui la garde de Hagen étoit confiée, saisi d'horreur assomma la reine. Ainsi périrent les Bourguignons, et Etzel resta seul avec Dietrich pour pleurer les morts.
J'ajouterai à ces notes, communiquées par S. Exe. M. Bunsen, que les Allemands ont une tragédie d'Attila de Warner. Il existe une Vie d'Attila
écrite dans le douzième siècle , par Juvencus Cœcilius Calanus Delmaticus, et une autre Vie écrite dans le seizième, par Olaûs , archevêque d'Upsal. Il a paru dernièrement en Allemagne une histoire des Huns.