TOME m
n'est plus l'Eglise militante, esclave, démocratique dans les cachots et dans le sanq; c'est l'Eglise triomphante, libre, royale, à la tribune et sur la pourpre. Les docteurs succèdent aux martyrs : ceux-ci n'avoient eu que leur foi; ceux-là ont leur foi et leur génie. La partie choisie du monde païen , qui n'avoit cédé ni à la simplicité apostolique ni à l'autorité des bûchers, écoute, s'étonne , et bientôt se rend, en retrouvant dans la bouche des Pères les systèmes des Sages plus clairement et plus éloquemment expliqués.
Les hautes écoles chrétiennes rcssembloient aux écoles philosophiques; les chaires comptoient une suite non interrompue de professeurs comme à Athènes. Rodon hérite de Tatien , et Maxime, successeur de Rodon, examine la question de l'origine du mal et de l'éternité de la matière \ Clément d'Alexandrie qui remplace Pantliénus, s'étoit nourri des ouvrages de Platon ; il cite , clans ses S tramâtes , les maîtres sous lesquels il avoit étudié : un en Grèce, un en Italie, deux en Orient: « Mon maître en Palestine, clit-ii, étoit » une abeille qui , suçant les fleurs de la prairie
■* Rodon... eruditus a Tatiano, libros quam piuriruos et contra Marcionis haeresim scripsit. ( Euseb. , List., Jib. V, cap. 13. )
» apostolique et proplictique , deposoit dans » l'esprit de ses auditeurs un doux et immortel » trésor. »
Dans son Traité du vrai Gnostiqiie (celui qui connoît) , Clément fait le portrait du Sage même des philosophes : « Le gnostique n'est plus sujet » aux passions; rien dans cette vie n'est fâcheux » pour lui : il a reçu la lumière inaccessible; il » ne fait pas sortir son corps volontairement de » la vie parce que Dieu le lui défend, mais il » retire son àme des passions \ Le gnostique » use de toutes les connoissances humaines ^. )) C'est foiblesse de craindre la philosophie des )) païens; la foi qu'elle ébranleroit seroit bien )) fragile ^. Le gnostique se sert de la musique » pour régler les mœurs; ^\ vit libre, ou, s'il » est marié et s'il a des enfants, il regarde sa » femme comme sa sœur, puisque cette femme
' Seipsum qr.idem à vitA non educit : non est enim ei permissum, sed animam abducit à œotibus et afl'ectionibus. (Clem. Alexand., Stromatum, lib. vi , p. 652; Lutetix Parisiorum , 1641. )
2 Sive judaicas. sive philosophorum discit scripturas... communem facit veritatem. ( Id. , il)id. , p. 941.)
^ IMulti au te m , non seciis ae picri iarvat, timcnt graccam philosophiam, dmn verenlur ne eos abducat. Veritas eni.n est insuperabilis, dissolvitur autem fa!sa opinio ( Id. , p. 655. )
)) ne sera plus pour lui qu'une sncur, (juand » elle sera dans le ciel. Les sacrifices agréables » à Dieu sont les vertus et l'humilité avec la » science. »
La renommée d'Origène étoit répandue dans tout le monde romain, et les polythéistes mêmes admiroient le docteur chrétien : étant un jour entré dans l'école de Plotin , au moment où celui-ci faisoit sa leçon, Plolîn rougit, interrompit son discours, et ne le continua qu'à la sollicitation de son illustre auditeur, dont il fit un pompeux élog'^^ en reprenant la parole ^
Plotin, fondateur du néoplatonisme, n'en étoit pas l'inventeur; c'étoit Ammonius Saccas qui avoit enseigné mystérieusement sa doctrine à Plotin et à Origène : Origcne trahit le secret.
Ces pères de l'Eglise, la plupart sortis des écoles philosophiques et nés de familles jDaïennes, furent non - seulement des professeurs éloquents , mais encore des hommes politiques : alors brillèrent ces évêques qui bravoient la puissance des empereurs et la brutalité des rois barbares. Athanase livre ses combats contre les Ariens: cité au concile de Tyr, déposé à celui de Jérusalem , il est exilé à Trêves par
' Euseb., Hist. eccles. , lib. vr, cap. 19.
Constantin, il revient; les peuples accourent sur son passage ; il rentre en triomphe dans sa ville épiscopale. Quatre-vingt-dix évêques ariens, ajant ù leur têteEusèbe de Nicomédie, le condamnent de nouveau à Antioche ; cent évêques orthodoxes le déclarent innocent dans Alexandrie : le pape Jules confirme cette sentence à Rome. Le prélat remonte sur son siège; il en est chassé par ordre de Constance, qui met à exécution les décrets ariens des conciles d'Arles et de Milan. Athanase célébroit une fête solennelle dans l'église de Saint - Tliéon à Alexandrie ; comme il chantoit le psaume du triomphe d'Israël sur Pharaon, le peuple répétant à la fin de chaque verset : « La miséricorde du Seigneur est M éternelle , » des soldats enfoncent les portes : le peuple fuit ; Athanase reste h l'autel entouré des prêtres et des moines qui le dérobent à la perquisition des soldats. Il se réfugie dans les lieux écartés de l'Egypte; les religieux qui lui donnent asile sont inquiétés : ce génie enthousiaste s'enfonce plus avant dans la solitude, comme un glaive ardent dans le fourreau. Un serviteur qui lui reste va chaque jour, au péril de sa vie, chercher la nourriture de son maître. Que fait Athanase parmi les sables? Il écrit : les sépulcres des princes de Tanis, les puits où dorment les momies des persécuteurs de Moïse, sont les biblio-
théques de ce seul vivant; c'est là qu'il trace les pages qui du fond du désert remuent les passions du monde. A la mort de Constance, Atlianase reparoît au milieu de son peuple; Julien le force k rentrer dans la Tliébaïde; il revient quand Julien est passé. Valens le proscrit, et il se cache au tombeau de son père. Enfin il émerge une dernière fois do l'ombre, et torrent calmé achève paisiblement sa course. Sur les quarante-six années de l'épiscopat d' Atlianase, vingt s'étoient écoulées dans l'exil.
Grégoire de Nazianze, nommé évoque orthodoxe de Constantinople dont il ne fut d'abord que le missionnaire , eut à soutenir les outrages des Ariens : Théodose, qui l'avoit intronisé à main armée, l'abandonna. Grégoire, obligé de s'arracher à l'église de sa création et de son amour, lui lit ces adieux pathétiques qui ont retenti jusqu'à nous. Il passa la fin de ses jours dans sa retraite de Cappadoce, chantant, car il étoit poëte , l'inconstance des amitiés humaines, la fidélité du commerce de Dieu, et la beauté qui fait oublier toutes les autres, celle de la vertu.
Basile, archevêque de Césarée, mérita le surnom de grand. 11 donna des règles en Orient à la vie cénobitique. On a de lui plus de trois cent cinquante lettres , des homélies et un pa-
négyrique des quarante martyrs. Ces ouvrages nous apprennent une infinité de choses ; ils sont écrits d'un grand style : saint liasile est peut-être^ avec saint Ephrem, un des pères qui s'éloigne le plus du génie antique et se rapproche le plus du génie moderne. Il excelle dans les descriptions de la nature. Je ne citerai point, parce qu'elle est trop connue, sa lettre à Grégoire de Nazianze sur la solitude que lui, Basile, avoit choisie dans le Pont ' : ses neuf homélies sur l'hexaemeron, ou l'œuvre de six jours, sont une espèce de cours d'histoire naturelle; il les prêchoit pendant le jeûne du carême, le matin et le soir, et, lorsqu'il reprenoit la parole, il renvoyoit ses auditeurs à ce qu'il avoit dit la veille. La physique de l'hexaemeron n'est pas bonne, mais les détails en sont charmants. L'orateur s'applique à faire sortir de l'histoire des plantes et des animaux les instructions de la morale. Un jour, parlant des reptiles et des quadrupèdes, il passoit sous silence les oiseaux ^; aussitôt la rustique assemblée de
^ Voyez encore les nouveaux Mélanges historiques et littéraires de M. Villemain , p. 322 et suiv. Il en existe aussi deux autres traductions.
^ Et sermo hujusmodi nobis cum avibus evolaverat, ( Saint Ambr. , Hexaemeron , lib. y , p. 90, t. I , Parisiis, 1586.)
lui indiquer son oubli }3ar des signes. Le naturaliste chrétien naïvement interrompu , reconnoît son tort; il change de sujet et décrit l'instinct des oiseaux avec un bonheur extraordinaire : il tire même un enseignement religieux d'une erreur : selon lui , il est des oiseaux chastes qui se reproduisent sans s'unir : de Ici la virginité de Marie \
Valens voulut contraindre Basile h embrasser l'arianisme; il lui envoya Modeste, préfet d'Orient , avec ordre de l'effrayer par des menaces. Modeste s'étonna de la fermeté de Basile. «Apparemment, lui dit le saint, que » vous n'avez jamais rencontré d'évéque. » Après sa mort, Basile fut en si grande renommée, qu'on cherchoit à l'imiter jusque dans ses défauts : on affectoit sa pâleur , sa barbe , sa démarche, sa lenteur à parler, car il étoit pensif et recueilli. On s'habilloit comme lui, on se couchoit comme lui; on se nourrissoit des choses dont il airaoit h se nourrir. Cet évêque universel a fondé les premiers hôpitaux de l'Asie.
Flavien et Jean Chrysostome furent encore
^ Impossibile putatur in Dei mati'e quod in vulturibus possibile non negatur. Avis sine niasculo parit , et nullus refellit : et quia virgo Maria peperit pudori ejus quaestionem faciunt. (Id. Ib., lib. v, cap. 20, p. 97. )
plus mêlés que Basile k la politique. Daos la sédition d'Antioche, Clirysostome , alors simple prêtre, sema des consolations par ses discours, et Flavien , malgré son grand âge, se rendit à Constantinople. Arrivé au palais de l'empereur, introduit dans les appartements , il se tint debout sans parler, baissant la tête , se cachant le visage comme s'il eût été seul coupable du crime de son peuple. Tliéodose s'approcha de lui et lui représenta l'ingratitude des Antiochiens. Alors l'évêque fondant en larmes : «Vous » pouvez en cette occasion orner votre tête d'un » diadème plus brillant que celui que vous por- M tez. On a renversé vos statues ; élevez-en de » plus précieuses dans le cœur de vos sujets.
» Quelle gloire pour vous quand un jour on M dira : une grande ville étoit coupable; gouver- )) neurs et juges épouvantés n'osoient ouvrir la )) bouche; un vieillard s'est montré , il a touché » le prince! Je ne viens pas seulement de la part » du peuple ; je viens de la part de Dieu vous dé- » clarer que si vous remettez aux hommes leurs » fautes, votre père céleste vous remettra vos pé- » chés. D'autres vous apportent de l'or, de i'ar- » gent , des présents ; moi je ne vous offre que » les saintes lois , vous exhortant h imiter notre M maître ; ce maître nous comble de ses biens M quoique nous l'offensions tous les jours. Ne
» trompez pas mes espérances : si vous par- » donnez à notre ville , j'y retournerai plein de » joie; si vous la condamnez, je n'y rentrerai » jamais. »
En entendant ce discours , Théodose s'écria : )) Serions-nous implacables envers les liommes , » nous qui ne sommes que des hommes, lorsque » le maître des hommes a prié sur la croix pour » ses bourreaux? S) Le christianisme étoit ci la fois un principe et un modèle : on ne sauroit croire combien cet exemple du pardon du Christ , incessamment rappelé pendant les siècles de barbarie et de despotisme, a été salutaire à l'humanité.
Saint Chrysostome avoit pratiqué quatre ans la vie ascétique sur les montagnes ; il passa deux années entières dans une caverne sans se coucher et presque sans dormir : il avoit fui, parce qu'on avoit songé à le faire évêque. Si dans l'âge héroïque chrétien, quand il s'agissoit d'être le premier martyr, ce n'étoit pas un léger fardeau que l'épiscopat, ce fardeau n'étoit pas moins pesant dans l'âge philosophique du christianisme : il falloit avoir le talent de la parole , la science de l'homme de lettres, l'habileté de l'homme d'état , la fermeté de l'homme de bien. Plus tard, lors de l'in-
^ Chrysost. Homel.
vasion des Barbares , toutes les tribulations des temps tomboient à la charge des prélats. Jean Bouche-d'Or, devenu évêque de Gonstantinople, corrigea le clergé , gouverna par ses conseils les églises de la Thrace et de IMsie, et résista aux entreprises du Gotli Gainas. Quelquefois il étoit obligé de quitter l'autel , ayant l'esprit trop agité pour offrir le sacrifice. On conspira contre lui ; on l'accusa d'orgueil , d'injustice , de violence , d'amour des femmes : afin de se justifier de cette dernière foiblesse, il offrit d'exposer l'état où l'avoient réduit les austérités de sa jeunesse. Condamné au concile du Chênes , chassé de Gonstantinople, et bientôt rappelé , il osa braver Eudoxie qui jura sa mort. Ce fut alors qu'il prononça le fameux discours où il disoit : « Hérodiade est en- )) core furieuse , elle danse encore , elle demande » encore la tête de Jean. » Précipité, comme Démosthènes, de la tribune dont il étoit la gloire, enlevé de l'autel où il avoit donné un asile k Eutrope , Chrysostome reçoit l'ordre de quitter Gonstantinople. Il dit aux évéques, ses amis: «Venez, prions; prenons congé de l'ange de » cette église. » Il dit aux diaconesses : « Ma » fin approche; vous ne reverrez plus mon vi- » sage. M II descendit par une route secrète aux rives du Bosphore pour éviter la foule, s'embarqua , et passa en Bythinie. Exilé à Gueuse , les
peuples, les moines , les vierges accouroient k lui; tous s'écrioient : «Mieux vaudroit que le » soleil perdît ses rayons que Bouche-d'Or ses » paroles. »
Tout banni qu'il étoit, les ennemis de Chrjsostome le redoutoient encore et sollicitèrent pour lui un exil plus lointain. Il fut enjoint au confesseur de se transporter h Pjtionte, sur le bord du Pont-Euxin. Le voyage dura trois mois : les deux soldats qui conduisoicnt Chrysostome, le contraignoient de marcher sous la pluie ou à l'ardeur du soleil, parce qu'il étoit chauve. Quand ils eurent passe Comane,ils s'arrêtèrent dans une église dédiée à ïiaint Basilisque, martyr. Le saint se trouva mal; il changea d'habits, se vêtit de blanc, communia ( il étoit à jeun ) , distribua aux assistans ce qui lui restoit, prononça ces mots qu'il avoit ordinairement à la bouche : « Dieu soit loué de tout; » puis, allongeant les pieds, il dit le dernier amen K
Rien de plus complet et de plus rempli que
^ Candidas vestes requirit, exutisque prioribus cas sibi jejimus induit omnibus ad calceamenta usque mutatis , atque reliquas piœsentibus distribuit ; et cum dixisset more suo : Gloria deo propter omnic , et ultiœum amen obsignasset, extendit pedes. (Pallad. , Dialog. de vit. s. Chrysost., p. 101 . )
la vie des prélats du quatrième et du cinquième siècle. Un évêque baptisoit, confessoit, prêchoit, ordonnoit des pénitences privées ou publiques, lançoit des anathèmes ou levoit des excommunications , visitoit les malades , assistoit les mourants, enterroit lesmiorts, raclietoit les captifs, nourrissoit les pauvres, les veuves, les orphelins , fondoit des hospices et des maladreries, administroit les biens de son clergé, prononçoit comme jui^e de paix dans des causes particulières, ou arbitroit des différends entre des villes : il publioit en même temps des traités de morale, de discipline et de théologie, écrivoit contre les hérésiarques et contre les philosophes, s'occupoit de science et d'histoire, dictoit des lettres pour les personnes qui le consultoient dans l'une et l'autre religions, correspondoit avec les églises et les évéques, les moines et les liermites, siégeoit à des conciles et à des sjDodes, étoit appelé aux conseils des empereurs, chargé de négociations, envoyé à des usurpateurs ou à des princes barbares pour les désarmer ou les contenir : les trois pouvoirs religieux , politique et philosophique , s'étoient concentrés dans l'évêque. Saint Ambroise va en ambassade auprès de Maxime, fait sortir Théodose du sanctuaire, réclame les cendres de Gratien , ne peut sauver Valentinien II, et refuse
de communiquer avec Eugène : au milieu de ces grandes occupations, il compose tons ces ouvrages qui nous restent, introduit la musique dans les églises d'Occident , et laisse des chants si renommés que dans les siècles suivants, le mot hymne et le mot ylmbrosanium devinrent synonymes.
Les travaux de saint Augustin ne sont point surpassés par ceux de saint Ambroise, Quatrevingt-treize ouvrages en deux cent trente-deux livres, sans compter ses lettres, attestent la fécondité et la variété du génie du fils de Monifjue. « Si je pouvois, dit-il dans une lettre à Mar- » celiin, vous rendre compte de mon temps et » des ouvrages auxquels j'ai été obligé de mettre )) la main, vous seriez surpris et affligé de la
» quantité d'affaires qui m'accablent
» .... Quand j'ai un peu de relâche de la part « de ceux qui ont recours à moi , je ne man- » que pas d'autre travail; j'ai toujours quelque « chose à dicter qui me détourne de suivre ce )) qui seroit plus de mon goût dans les courts » intervalles de repos que m'accordent les be- )> soins ou les passions des autres \ » Augustin
^ Si autem rationeni omnium dierum et liicubrationum aliis necessitatibusimpensarum, libipcssem reddere, çfraviter contristatus mirareris quanta me distendant
écrit contre les Donatistee; ceux-ci veulent le tuer ; il intercède pour eux : il a un démêlé avec saint Jérôme; il s'occupe d'arbitrage ; il reçoit, les fugitifs après le sac de Rome. Son amitié et ses liaisons avec le comte Boniface sont célèbres : la lettre qu'il écrivit à cet homme ojQfensé pour le rappeler k l'amour de la patrie, lui fait grand honneur. « Jugez vous-même : » si l'empire Romain vous a fait du bien, » ne lui rendez pas le mal pour le bien ; si » l'on vous a fait du mal , ne rendez pas le » mal pour le mal. » Augustin étoit propre, mais simple dans ses vêtements. « Il faut, » disoit-il , que mes habits soient tels que je les » puisse donner à mes frères , s'ils n'en ont » point, il faut qu'ils conviennent par leur mo- )) destie à ma profession , à un corps cassé de » vieillesse et à mes cheveux blancs '. » Il étoit
Cum enim ab eoriim hominum necessitatibus aliquanlu- Hini vaco , qui me sic augariant , non désuni quze dictanda piopono... Talcs ergo milii nécessitâtes dictandi aliquid , quod me ab eis dictationibus impediat quibus magis inardesco , déesse non possunt ; cum pauiulum spatii vix datur inter acervos occupationum , quibus nos alienœ vel cupiditates vel nécessitâtes angariata trabunt. (Aug. epist., p. 139.)
^ Testes ejus vel lectualia ex moderato et competenti habita erant , nec nitida nimirùm nec abjecta plurimnm. ( Possid. , in vit. Aug. , cap. 22. )
chaussé, et disoit à ceux qui alloient pieds nus : « J'aime votre courage; soullrez ma loiblcsse. » Aucune femme n'entroit dans sa maison , pas même sa sœur ; s'il étoit absolument obligé de communiquer avec des femmes, il ne leur parloit qu'en présence d'un prêtre : il se souvenoit de sa chute. Il mourut dans Hyppone assiégée sans faire de testament, car dans son extrême pauvreté, il n'avoit rien à laisser à personne.
Saint Jérôme est une autre grande figure de ces temps, mais d'une tout autre nature : orageux, passionné, solitaire, regrettant le monde dans le désert, le désert dans le monde; voyageur qui cherche partout un abri et qui se surcharge de travaux comme il se couvre de sable , pour étouffer ce qu'il ne sauroit étouffer ; matelot naufragé, pèlerin sauvage et nu qui apporte ses douleurs aux lieux des douleurs du fils de 1 homme, et qui courbé sous le poids des jours peut à peine rester au pied de la croix.
Augustin et Jérôme appartiennent aux temps modernes; on reconnoît en eux un ordre d'idées , une manière de sentir ignorés de l'antiquité. Le christianisme a fait vibrer dans' ces cœurs une corde jusqu'alors muette; il a créé des hommes de rêverie, de tristesse, de dégoût,
d'inquiétude, de passion, qui n'ont de refuge que dans l'éternité.
Le clergé régulier formoit une partie considérable de l'organisation chrétienne : dans le monde civilisé romain, les moines étoient des hommes de la nature, comme ils furent des hommes de la civilisation dans le monde barbare. On distinguoit trois sortes de religieux : les reclus enfermés dans leurs cellules, les anachorètes dispersés dans les déserts, les cénobites qui vivoient en communauté. Les règles de quelques ordres monastiques étoient des chefs-d'œuvre de législation. Trois causes générales peuplèrent les cloîtres: la religion , la philosophie et le malheur; on se mit à part de la société, quand elle eût perdu le pouvoir de protéger. Les couvents devinrent par cela même une pépinière d'hommes de talent et d'indépendance.
L'occupation manuelle des cénobites étoit de faire des cordes, des paniers, des nattes, du papier; ils transcrivoient aussi des livres ^; tra-
'' Funiculos efficis... ? In mente habeto illos qui per mare navigant. Sportulas exiguas operaris? Quae nuncu-
pantur mallaccia , cogita Piilchrè et eleganter scri-
bis ? Odium fabiicatores cogita. ( St. pati'is Ephraem. Syri Paraenesis quadragesima septima, p. 337. Antuerpiae, 1619.
vaux dont saint Ephrem se plait à tirer ries leçons.
Paul hermite, Antoine, Pacôme, Hilarion , Macaire, Siméon Stjlite , sont des personnages inconnus à l'hellénisme : leurs vêtements , leurs palmiers , leurs fontaines , leurs corbeaux , leurs lions , leurs montagnes , leurs grottes , leurs vieux tombeaux, les ruines où les démons les tentoient , les colonnes qui leur élevoient dans les airs une autre solitude, appartiennent à la puissance de l'imagination orientale chrétienne.
Les Ascètes erroient en silence sur le Sinaï comme les ombres du peuple de Dieu. Ces aspirants du ciel exerçoieut un grand pouvoir sur la terre : les empereurs les envoyoient consulter. Constantin adresse une lettre à saint Antoine et l'appelle son père ; saint Antoine assemble ses moines et leur dit : <f Ne sovez » pas surpris qu'un empereur nous écrive, ce » n'est qu'un homme; étonnez -vous plutôt )) de ce que Dieu ait écrit une loi pour les 5) hommes''. » Antoine se refuse à toute réponse; ses disciples le pressent, alors il mande
^ ]Ne miremini si ad nos scribat imperator, homo cùm sit ; sed miramini potius quod legem hominibus scripserit Deus. (St. Anasthasii achiepiscop. , St. Antonii vita, t. II, p. 856. Parisiis, 1698.)
à Constantin et à ses deux tils : « Méprisez le » monde, songez au jugement dernier, sou- » venez-vous que J.-C. est le seul roi véritable et » éternel; pratiquez l'humanité et la justice \ »
Dans la sédition d'Antioche , les moines descendirent de leurs montagnes, et s'établirent à la porte du palais, implorant la grâce des coupables. Un d'entre eux, Macédonius, surnommé le Critopliage , rencontre dans la ville deux commissaires de l'empereur; il en saisit un par le manteau et leur ordonne à tous deux de descendre de cheval : la hardiesse de ce petit vieillard couvert de haillons, indigne les commissaires; mais ayant apprit qui il était , ils lui embrassent les genoux. « Amis , s'écrie l'hermite, intercédez pour le saiîg des coupables; » dites à l'empereur que ses sujets sont aussi » des hommes faits à l'image de Dieu ; que » s'il s'irrite pour des statues de bronze, une » image vivante et raisonnable est bien préféra- » bleà ses statues Quand celles-ci sont détruites, » d'autres peuvent être faites: mais qui donnera )) un cheveu à l'homme qu'on a fait mourir ^. »
^ Sed potiùs diei judicii recordarentur , scirentque Chiistum solum et octernum esse imperatorem. Rogabat ut humanitati studerent ac curam justitise pauperumque gérèrent. (Id. , ibid. )
^ Ad principes ipsos accedentes ciim fiduciâ loqueban-
Ainsi renaissaient la liberté et la dignité de riiommc par le christianisme : ces bermites , exténués de jeûnes , retrouvoient dans l'indépendance et le mépris de la vie, les droits que la société avoit perdus dans le luxe et l'esclavage.
Les leçons n'étoient pas épargnées aux empereurs : Lucifer , de Galiari , apostrophe Constance au sujet d'Athanase : « Si tu étois tombé )) entre les mains de Mathatias ou dePhinées, ils » tauroient frappé du glaive; et moi parce que je » blesse de ma parole ton esprit trempé du sang » chrétien, je te fais injure! Que ne te venges-tu » d'un mendiant? Devons-nous respecter ton dia- » démettes pendants d'oreille, tes bracelets, tes » riches habits, au mépris du Créateur? Tu M m'accuses d'outrages : à qui t'en plaindras-tu? )) A Dieu, que tu ne connois pas! A toi même, )) homiTie mortel qui ne peux rien contre les
tur pro reis , et omnes sanguinem efFundere parati erant , et capita deponere, ut captos ab exspectatis tribulatio-
nibus eriperent
Statuae quidem defectœ
rursum erectae fuerunt ; si autem vos Dei imagineni occideretis, quomodo rursum poteritis peremptum revocare, etc.? (S. J. Chrysost. , Hom. 17, p. 173, t. IL Parisiis, 1718.)
« serviteurs de Dieu! Si tu nous fais mourir, » nous arriverons à une meilleure vie. Nous te » devons obéissance , mais seulement pour les w bonnes œuvres , non pour les mauvaises et » pour condamner un innocent '. »
Lucifer étoit légat du pape Libère : on voit déjà poindre l'esprit véhément et dominateur des futurs Grégoire VIL
Des vices s'étoient glissés à travers les vertus : les passions privées se nourrissent dans le silence de la retraite; les passions publiques naissent au bruit du monde. Saint Grégoire de Nazianze, saint Chr^sostome, saint Jérôme, saint Augustin, Salvien, plusieurs autres Pères , se plaignent de l'ambition des prélats, de la cupidité des prêtres et des mœurs des moines. Vous avez déjà vu des exemples à l'appui de ces reproches et j'ai rappelé les lois qui s'opposoient aux empiétements du clergé : que l'homme triomphe par les vertus ou par les armes, la victoire le corrompt. Ce fut surtout dans
'' Subditos nos debcre esse in bonis opeiibus, non iii nialis. An bonuni est opus si euui quein iunocentem scinius... inteiimanius... (De non parcendo in Denm delinquantibus. ■ — Luciferi , episcopi Calarkatiî , ad Constantium. Constantini magni Imp. Aug. Opuscula ^ |). 299. Parisiis, 1568.)
les sectes séparées de l'unité de l'Eglise qu'eurent lieu les plus grands désordres : les hérésies furent au christianisme ce que les systèmes philosophiques lurent au paganisme, avec cette différence que les systèmes philosophiques étoient les vérités du culte païen , et les hérésies les erreurs de la religion chrétienne.
Les hérésies sortoient presque toutes des écoles de la sagesse humaine. Les philosophies des Hébreux, des Perses, des Indiens, des Egyptiens, des Grecs, s'étoicut concentrées dans l'Asie sous la domination romaine : de ce foyer allumé par 1 étincelle évangélique, jaillit cette multitude d'hérésies aussi diverses que les mœurs des hérésiarques étoient dissemblables. On pourroit dresser un catalogue des systèmes philosophiques , et placer à côté de chaque système l'hérésie qui lui correspond. Tertullien l'avoit reconnu : «La philosophie, dit-il, )) qui entreprend témérairement de sonder la » nature de la divinité et de ses décrets , a » inspiré toutes les hérésies. De là viennent les » Eoiies et je ne sais quelles formes bizarres, » et la trinité humaine de Valentin , qui avoit » été platonicien ; de là le Dieu bon et indo- » lent de Marcion, sorti des Stoïciens : les » Epicuriens enseignent que l'àme est mortelle. )) Toutes les écoles de philosophie s'accordent
» à nier la résurrection des corps. La doctrine » qui confond la matière avec Dieu , est la doc- » trine de Zenon. Parle t-on d'un Dieu de feu? w On suit Heraclite. Les philosophes et les » hérétiques traitent les mêmes sujets, s'em- » barrassent dans les mêmes questions : d'oà » vient le mal, et pourquoi est-il? d'où vient » t homme , et comment ? et ce que Valentin a » proposé depuis peu : quel est le principe de >» Dieu? A l'entendre, c'est la pensée et un » avorton ^ »
Saint Augustin comptoit de son temps quatrevingt-huit hérésies, en commençant aux Siraoniens et finissant aux Pélagiens , et il avoue qu'il ne les connoissoit pas toutes. Comme l'esprit ne fait souvent que se répéter, il n'est pas inutile de remarquer que le mot hérésie signifie choix, et c'est aussi ce que veut dire le mot éclectisme si fort en vogue aujourd'hui : l'éclectisme est l'hérésie des hérésies ou le choix des choix philosophiques.
Ainsi , au moment de la destruction de l'empire romain en Occident, le christianisme ma rchoit avec douze persécutions générales ^ , les
' Prescrip, cont. heret. Fleury.
^ \jQf> Actes des apôtres démontrent qu'il y avoit en des
Ijersécutions de Néron , de Domitien , de Trajan , de Marc-Aurèle, do Sévère, de Maximin, de Décius, de Valérien, d'Aurélien, de Dioclétien, de Constance (persécution Arienne), de Julien ; avec trois scb)snK?s de l'ésçlise romaine , les schismes des anti-papes Novatien , Ursien et Eulalius; avec plus de cent hérésies. Par schisme il faut entendre, ce qu'on entendoit alors, le dissentiment sur les personnes; par hérésie, les différences dans les doctrines.
Les hérésies du premier siècle furent de trois sortes : les premières appartenoient à des fourbes qui prétendoient être le véritable Messie, ou tout au moins une intelligence divine ayant la vertu des miracles; les secondes sortirent de ces esprits creux qui recouroient au système des Emanations pour expliquer les prodiges des apôtres ; les troisièmes furent les imaginations de certains rêveurs qui voyoient en Jésus-Christ un Génie sous la forme d'un homme, ou un homme dirigé par un Génie : ils disoient encore que Jésus-Christ avoit enseigné deux doctrines, l'une publique, l'autre secrète; ils muti-
persécutions particulières, même avant la persécution de Néron. Saint Luc en fait foi et les Actes des apôtres , quoiqu'on en ait dit, sont authentiques.
loient les livres du Nouveau-Testament, composoient de faux évangiles et fabriquoient des lettres des apôtres. Dans ces trois classes dliérésiarques on trouve Simon , Dosithée, Ménandre, Théodote, Gorthée, Gléobuîe, Hymenée, Pbilète , Alexandre , Hermogènes , Cérintbe , les Ebionistes et les Nazaréens, Presque toutes les hérésies du premier siècle furent juives d'extraction.
Au second siècle les hérésies devinrent grecques et orientales. Plusieurs philosophes de l'Asie avoient embrassé le christianisme ; ils y apportèrent les idées spéculatives dont ils s'étoient nourris : la doctrine des deux Principes, la croyance des Génies, les Émanations chaldéennes, en un mot tout l'abstrait de l'Orient modifié par la philosophie grecque pétrie et repétrie dans l'école cV Alexandrie. Il y eut aussi des réformateurs du christianisme qu'ils trouvoient déjà altéré : Moutan , Praxéas, Marciou , Saturnin, Hermias, Artemon, Basilide, Hermogènes , Apelle , Taîien , Héracléon , Cerdon , Sévère, Bardesanes, Valentin , furent les plus célèbres hérétiques de cette époque.
Praxéas, de l'hérésie de Moutan, soutenoit que Dieu le père étoit le même que Jésus-Christ, et qu'en conséquence il avoit souffert. Les disciples de Praxéas furent appelés Patropassiens ,
parce qu'ils attribuoient au père comme au fils la passion et la croix \
Valeutin, suivant le génie grec qui personnifioit tout , transformoit les noms en personnes : les siècles qui dans l'Ecriture portent le nom d'Eones ou d'Aiones , devenoient des êtres ayant chacun leur nom. Le premier Eone se nommoit Proon, préexistant, ou Bjthos ^ profondeur : il avoit vécu long-temps inconnu avec Ennoia , la pensée, ou Charis , la grâce, ou Sigé, le silence. Bjthos engendra avec Sigé Nous ou l'intelligence, son fds unique. iVow5 devint le père de toutes choses. Nous enfanta deux autres Eones, Logos et Zoé, le verbe et la vie; de Logos et de Zoé naquirent Anthropos et Ecclesia, l'homme et l'église. Enfin après trente Eones qui formoient le Pleroma ou la plénitude , se trou voit la vertu du Pleroma , Horos ou Stauros , le terme ou la croix ^. Cette théologie s'étendoit beaucoup plus loin, mais l'esprit humain a des folies trop nombreuses pour les suivre dans toutes leurs ramifications.
Au troisième siècle la philosophie grecque continua ses ravages dans le christianisme : les hommes qui passoient incessamment des écoles
^ Append. ad Tertul. praescrip. , in fin. ^ Tertul. adv. Valent,
d'Athènes et d'Alexandrie à la religion évangélique, clierchoient à rendre celle-ci naturelle, c'est-à-dire qu'ils sefForçoient d'expliquer les mystères, afin de répondre aux objections des païens. Cette fausse honte de l'esprit, produisit les erreurs de Sabellius, de Noët, d'Hiérax, de Berylle, de Paul de Samosate : on compte aussi celles des Ophites, des Caïnites, des Sethiens et des Melchisédéciens.
Manès , dont l'hérésie éclata vers l'an 277, étoit un esclave appelé Coubric surnommé Manès , ce qui signifioit en persan l'art de la parole ; Manès y prétendoit exceller. Il eut pour disciple Thomas et rapporta de la Perse l'ancienne , doctrine des deux Principes : le Bon Principe est la Lumière, le Mauvais Principe les Ténèbres. Le monde étoit l'invasion du Mauvais Principe ou du principe Ténébreux, dans le Bon Principe ou le Principe Lumineux. Manès infdtroit sa doctrine dans le christianisme par l'histoire de la tentation de 1 homme produite de Satan , et par la mission de Jésus-Christ envoyé du Bon Principe pour détruire Faction de Satan ou du Mauvais Principe ^
' Beausobre , Hist. de Manecli.; Herbelot, Theodor. Ha;ret. ; Acta disput. Arch.j Monument, ceci., grec et lat. , ap. Vales et D. Cel.
Les hérétiques cherchoient assez souvent à rentrer dans le sein de l'Eglise ; on ne s'y refusoit pas, mais on difFéroit sur les conditions de leur réintégration : autre source de schismes au troisième siècle; celui des Novatiens est un des plus connus.
Le qnatrième siècle se distini^ue par la grande hérésie d'Arius. Le monde philosopliique à cette époque ëtoit devenu néoplatonicien; le néoplatonisme ne trouvoit plus de contradicteurs, et se rapprochoit de la théologie chrétienne à laquelle il s'étoit assimilé. La puissance politique ayant passé du côté des chrétiens, les hérésies affectèrent le caractère de la domination et les mœurs du palais ; elles voulurent régner et montèrent en effet sur le trône avec Constance : elles servirent de niarchepicd au jiaganisme pour reprendre un moment la pourpre avec Julien. Constance ayant divisé la doctrine orthodoxe par l'arianisme , il parut tout simple que la religion changeât dans Julien , comme elle avoit changé dans Constance, et que l'un forçât ses sujets d'adopter sa communion , ainsi que Vautre les y avoit obligés.
Sabelius avoit établi la distinction des personnes trinitaires; Marcion et Cerdon recounoissoient trois substances incréées; Arius voulut concilier ces opinions en faisant delà Trinité trois
substances, mais, posant en principe que le Père seul étoit incréé, le\erbe devenoit une créature : Macéclonius nia depuis la divinité du Saint-Esprit. Le mot consubstantiel fut inventé pour écarter les subtilités des Ariens; mot latin qui ne traduisoit pas exactement le fameux mot grec homoousios employé par les Pères de Nicée. Eusèbe et Théognis usèrent de supercherie en souscrivant le symbole ^ ; ils introduisirent un iota dans le mot homoousios et écrivirent homoiousios , semblable en substance au lieu de même substance. On chicana sur cet iota qui causa bien des persécutions et fit couler beaucoup de sang. Saint Hilaire, avec la droiture et la raison des peuples occidentaux , admit les deux expressions, disant que rien ne pouvoitêtre semblable selon la nature qui ne fût de même nature^. L'arianisme divisé en plusieurs branches, Eusébien, Demi-Arien, etc. , passa des Romains aux Goths ; son caractère se mélangeoit de faste , de violence et de cruauté. Arius , son fondateur, étoit pourtant un homme doux quoiqu'obstiné : l'antagoniste d' Arius fut , vous le savez , le fameux Atbanase.
Avec Arius, dans le quatrième siècle, vinrent
^ Philosto, lib. I , cap. 9.
^ Sulp. Sev. , lib. xm.
nussi des réformateuis qui atLiiquèrenl la discipline de l'Eglise et le culte de la Vierge : par l'austériié des mœurs, ils arrivofent à la dépravation. On compte Helvidius, Bonose, Audée, Collathe, Jovinien, Priscillius et plusieurs autres.
Le cinquième siècle vit les hérésies placées dans les prélats : celle du violent Nestorius, évêque de Constantinople, éclata. Il nia l'union liypostatique , admettant toutefois l'incarnation du Christ , mais disant qu'il n'étoit pas sorti du sein de la Vierge. L'Orient se divisa ; il y eut conciles contre conciles, anathèmes contre anathèmes, persécutions, dépositions , exils. Après le concile d'Ephèse, le Nestorianisme triompha ; bientôt Eutyclîès vint combattre Nestorius et remplacer une erreur par une erreur. Le Nestorianisme supposoit deux personnes dans Jésus-Christ; Eutichès, par un autre excès, prétendoit que les deux natures de 1 Homme-Dieu, la nature humaine et la nature divine, étoient tellement unies qu'elles n'en faisoient qu'une. Les moines avolent soutenu contre les Nestoriens la maternité de la Vierge ; ils s'enrôlèrent presque tous sous les bannières d'Eutychès. L'empire d'Orient , berceau de toutes les hérésies, continua de s'engloutir dans ces subtilités déplorables. Les patriarches de Constantinople acquirent une puissance qui
leur permettoit de disposer de la pourpre. Après Eutychès , des moines scythes , dans le sixième siècle, posèrent en principe qu'une des personnes de la Trinité avoit souffert. Dans le septième siècle, autres cliimères; dans le huitième , Léon Isaurien donna naissance à la secte des Iconoclastes; et enfin, vers le milieu du neuvième siècle , s'établit le grand schisme des Grecs.
L'Occident, ravagé par les Barbares au cinquième siècle , enfanta des hérésies qui sentoient , le malheur; des chrétiens opprimés cherchèrent une cause aveugle à des souffrances en apparence non méritées : Pelage , moine breton qui avoit beaucoup voyagé , fut fauteur d'un nouveau système; il disoitf homme capable d'atteindre le plus haut degré de perfection par ses propres forces. De cette hauteur stoïque, il étoit aisé de glisser à cette rigueur du destin qui écrase le juste sans l'abattre. Entraîné de conséquences en conséquences, tout en ayant l'air d'admettre la nécessité de la Grâce, Pelage se voyoit obligé de nier cette nécessité, de rejeter la contrainte du péché originel laquelle auroit détruit la possibilité de la perfection sans la Grâce. Julien, évoque d'Eclane succéda à Pelage. Des Semi-Pélagiens engendrèrent la Prédestination : ils soutenoient que la chute d'Adam a
suspendu le libre arbitre, et que Jésus- Christ n'est pas mort pour tous : le résultat étoit la Damnation éternelle et la Salvation éternelle forcées par la Prescience de Dieu. Cette hérésie dura ^; elle parvint jusqu'à Gohescale et même jusqu'à Jean Scot Erit^ène.
Dans les sixième, septième, huitième et neuvième siècles, l'unité croissante de l'Eglise catholique et l'autorité de Charlemagne diminuèrent les hérésies dogmatiques, mais il se forma des hérésies d'imagination : elles eurent leur source dans une nouvelle espèce de merveilleux né des faux miracles , des vies des saints, de la puissance des reliques, et du caractère crédule et guerrier prêt à procréer le moyen âge. La lumière classique jeta un rayon perdu à travers les ténèbres du neuvième siècle, et fit éclore une superstition , du moins excusable : un prêtre de Mayence prouva que Cicéron et Virgile étoient sauvés. L'étude de l'Ecriture amena des discussions subtiles, sur le nom de Jésus, sur le mot Chérubin, sur l'Apocalypse, sur les Nombres arithmétiques, sur les Couches de la Vierge. Tel fut ce long enchaînement de mensonges, de folies ou de puérilités.
' Norls. , Hist. Pelag. , lib. u ; Duchesne , praedest. ; Anna. Renedict., t. II, an. 829. • •
Des doctrines passons aux hommes, du tableau des croyances à la peinture des mœurs, de l'hérésie à l'hérésiarque : il est rare que la fausseté de l'esprit ne fasse pas gauchir la droiture du cœur, et qu'une erreur n'engendre pas un vice.
Marc, disciple de Valentin, séduisoit les femmes, en prétendant leur donner le don de prophétie; il s'en faisoit aimer passionnément; elles le suivoient partout. Ses disciples ^ possédoient le même talisman, et des troupes de femmes s'attachoient h leurs pas dans les Gaules. Ils se nommoient Parfaits ;i\s se prétendoieut arrivés à la vertu inénarrable. Selon eux le dieu Sabaoth avoit pour fils le diable, lequel avoit eu d'Eve, Gain et iibel.
Les Docites maudissoient l'union des sexes, disant que \e fruit défendu étoit le mariage, et les habits de peau la chair dont l'homme est vêtu ^.
Les Garpocra tiens, disciples de Carpocras, tenoient que Fàme étoit tout, que le corps n'étoit rien, et qu'on pouvoit faire de ce corps ce qu'on vouloit. Ephiphane prêchoit la même doctrine : de là pour ces hérésiarques le réta-
^ Iren. , lib. i , cap. 8 et 9 ; Théodor. , Her. . lib. i , cap. 10 et 11.
^ Clem, III , Strom.