TOME III
306 ANALYSE IIAISONNEE
France et une trentaine de seigneuries. Il se battoit contre ses vassaux à Gorbeil , à Mantes , à Montlhéry , à Montfort , au Puysaye dont le château lui coûta trois années de siège : cetoit plus qu'il n'en avoit Fallu aux François pour ravager l'Asie et prendre Jérusalem.
C'est ici l'occasion de remarquer que les nom^ les plus répétés dans notre histoire n'ont pas pour cela une origine plus ancienne que les autres noms. Les nobles, dont les terres se trouvoient dans le duché de Paris, étoieut par cette raison même mentionnés aux chroniques du petit domaine royal ; ces chroniques racontèrent les guerres que ces vassaux avoient eues avec la couronne, ou les honneurs qu'ils avoient obtenus du monarque. Les autres nobles, cantonnés au loin dansleurschàteaux,restèreut ignorés; on ne paria d'eux qu'à 1 occasion de quelques batailles où ils avoient été appelés en vertu des services du fief. Il est arrivé de là qu'une centaine de noms ont rempli les fastes nationaux dans la monarchie féodale; au lieu des annales de France, vous ne lisez réellement que celles du duché de France, et pour ainsi dire des voisins du roi.
Sous la monarchie absolue, Versailles et la cour envahirent à leur tour notre histoire , comme le duché de France l'avoit jadis usurpée : c'est toujours une centaine d'hommes de la banlieue
de Paris qui, tantôt chevaliers, tantôt valets décorés deviennent les personnages de la nation ; héros domestiques dont la gloire avoit le vol du chapon autour des antichambres de leur seigneur. Si l'on veut connoître enfin notre ancienne patrie, il en faut recomposer le tableau général avec les tableaux particuliers des provinfîes; seul moyen de rétablir le caractère aristocratique que notre histoire doit avoir, au lieu du caractère monarchique qu'on lui a mensongèrement donné. Au temps de Louis le Gros les quatre frères Guerlande et l'abbé Suger firent faire un pas à la puissance royale, en diminuant l'autorité des justices particulières, en affranchissant les serfs, en établissant les Communes: cet établissement dont ou a fait tant de bruit, doit être entendu avec restriction.
La France, au commencement du onzième siècle , loin d'être homogène étoit composée de trois ou quatre peuples différents de mœurs, de lois, de langage; il ne faut pas prendre ce qui se passoit dans le duché de Paris, en Picardie, en Champagne, le long du cours de la Marne et de l'Oise, de la Seine et de l'Yonne, pour ce qui se passoit au-delà de la Loire et du Rhône au-delà de l'Orne, de la Sarthe et de la Vilaine. Nos rois n'ont pas pu affranchir ce qui n'étoit pas de leur dépendance.
Mais l'histoire , qui n admet que les faits prouvés, en refusant à Louis le Gros l'honneur d'avoir fait naître la classe intermédiaire et libre de la bourgeoisie, ne peut pas non plus recevoir comme une vérité incontestable cet esprit général de liberté dont on pense que les villes furent simultanément saisies au douzième siècle : cette coïncidence n'existe pas. Presque toutes les Communes du midi de la France étoient libres et demeurées libres depuis l'administration romaine et . visigothe ; quelques privilèges, ajoutés à leur liberté primitive, ne constituent pas des chartes communales de la date du douzième siècle.
D'une autre part, on ne peut dire que Louis le Gros, en donnant des chartes à sept ou huit communes , n'ait fait que suivre l'impulsion d'un mouvement qu'il n'auroit pu arrêter. Nous voj'ons les Rois étoulièr avec la plus grande facilité les libertés municipales renaissantes , tirer tour à tour de 1 argent de la Commune qui avoit secoué le joug de son Seigneur, et du Seigneur qui , à l'aide de la force royale , avoit remis sa Commune sous le joug.
Je ne puis me refuser au plaisir de citer un passage de la dix-neuvième lettre sur V Histoire de France. L'auteur ( M. A. Thierry), après avoir cité les noms des treize bourgeois bannis de la
Commune de Laon , termine son récit par ces paroles d'une gravité pathétique : « Je ne sais si 1) vous partagerez l'impression que j'éprouve, » en transcrivant ici les noms obscurs de ces » proscrits du douzième siècle. Je ne puis » m'empêcher de les relire et de les prononcer » plusieurs fois, comme s'ils dévoient me ré- » vêler le secret de ce qu'ont senti et voulu » les hommes qui les portoient il y a sept cents » ans. Une passion ardente pour la justice , et » la conviction qu'ils valoient mieux que leur » fortune, avoient arraché ces hommes à leurs )) métiers, à leur commerce, à la vie paisible, » mais sans dignité, que des serfs dociles pou- )) voient mener sous la protection de leurs » seigneurs. Jetés , sans lumières et sans expé- » rience, au milieu des troubles politiques, ils » y portèrent cet instinct d'énergie qui est le » même dans tous les temps, généreux dans » son principe, mais irritable à l'excès, et sujet » à pousser les hommes hors des voies de l'hu- 1) manité. Peut-être ces treize bannis , exclus h )) jamais de leur ville natale, au moment où )) elle devenoit libre, s'étoient-ils signalés, entre » tous les bourgeois de Laon, par leur oppo- » sition contre le pouvoir seigneurial : peut- » être avoient-ils souillé par des violences cette M opposition patriotique; peut-être enfin furent-
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» ils pris au hasard pour être seuls chargés du » crime de leurs concitoyens. Quoi qu'il en soit, » je ne puis regarder avec indifférence ce peu » de noms et cette courte histoire, seul monu- » ment d'une révolution qui est loin de nous il )) est vrai, mais qui fit battre de nobles cœurs » et excita ces grandes émotions que nous avons » tous, depuis quarante ans, ressenties ou par- » tagées. » ,. »
Le bourgeois du moyen âge, qui reconstruisit la moyenne propriété dans lee cités, n'étoit pas du tout le bourgeois de la monarchie absolue : c'étoit un personnage important , souvent appelé h délibérer sur les plus graves affaires de la patrie. Il y avoit de grands, de petits, et de Iraucs-bourgeois : le bourgeois pouvoit posséder certains fiefs. Le nom de bourgeois signifioit quelquefois homme de guerre; il ne dérogeoit point à noblesse. Noble homme ^ damoiseau,, et bourgeois, sont des qualités données à une même personne dans des titres du quinzième siècle. Les nobles qui étoient bourgeois de certaines villes , se trouvoient dispensés de l'arrièreban. Les bourgeois de Paris s'appeloient les Bourgeois du Roi. « Au regard des non-nobles » ils sont en deux manières : dont les aucuns >' sont franches personnes , bourgeois du roi ou » de3 seigneuries sur lesquelles ils demeurent,
» et les autres sont serfs et de serve condition. » ( Coiitum. gén. )
Cette classe intermédiaire entre le noble et le serf, a donné naissance à une portion du peuple. Charles V accorda des lettres de noblesse à tous les bourgeois de Paris; Charles VI, Louis XI, François I". et Henri II, confirmèrent ces lettres de noblesse. Paris ne fut jamais une Commune, parce qu'il étoit franc par la seule présence du roi.
IiOUIS VII.
De 1137 à n8o.
Le règne de Louis VU, dit ie Jeune, vit beaucoup de choses : Le Code de Justinien retrouvé , la doctrine. d'Abailard condamnée au concile de Soissons; la faction des Guelfes et des Gibelins répandue en Italie; la seconde croisade prêchée par saint Bernard. Suger et Bernard étoient deux hommes supérieurs , de nature antipathique l'un à l'autre; mais Bernard , sans être ministre , gouvernoit le monde en sa double qualité de saint et de moine réformateur.
Louis le Jeune, revenu delà croisade, répudie Eiéonore d'Aquitaine pour cause présumée d'à-
(lultère avec un jeune Sarrazin : il lui restitue la Guyenne et le Poitou. Eléonore se remarie à Henri, comte d'Anjou et duc de Normandie, qui , devenu roi d'Angleterre sous le nom de Henri H, se trouva roi d'Angleterre, duc de Normandie et d'Aquitaine, comte d'Anjou, de Poitou , de Touraine et du Maine. Cette restitution probe, mais impolitique à laquelle Suger s'étoit opposé parce qu'il en prévoyoit les résultats, démembra la monarcbie, introduisit l'ennemi dans le cœur du pays, et favorisa les grandes guerres que l'Angleterre fit à la France avec des François.
Le douzième siècle est mémorable par de rapides progrès vers d'autres idées. Alexandre HI, dans le troisième concile de Latran , déclara que tous les chrétiens dévoient être exempts de la servitude : la croix portoit son fruit.
Les écoles se multiplièrent dans les cathédrales et dans les monastères; les collèges s'établirent en dehors de ces monastères; l'Université prenoit de nouvelles forces; les étudiants étrangers égaloient dans Paris le nombre des habitants.
En Angleterre survint le différend fameux entre Henri II et Thomas Beket, relativement aux immunités ecclésiastiques.
PHIZiIFFE II.
De 1180 à 1223.
Philippe Auguste, parvenu au trône, réunit à la couronne, par la confiscation féodale appuyée des armes, la Normandie, le Maine, l'Anjou, la Touraine et le Poitou; il fit l'acquisition des comtés d'Auvergne et d'Artois ; il recouvra la Picardie , grand nombre de places dans le Berry, et divers autres comtés, cbàtellenies et seigneuries. Il rétablit la subordination parmi les grands vassaux et fit sentir la monarchie; il cita Jean Sans-Terre devant la cour des Pairs pour y être jugé sur le meurtre d'Arthur commis dans le ressort du royaume : c'est le premier important arrêt politique de cette haute cour.
Philippe fit couronner son fiis roi d'Angleterre à Londres. Les Anglois conquirent à cette époque la grande Charte : entre plusieurs articles favorables aux Communes et à l'indépendance des tribunaux , le trente-troisième porte que nul homme ne sera arrêté , emprisonné , dépouillé , banni , mis à mort arbitrairement; que le roi n'agira ou ne fera agir contre qui que ce soit autrement que d'après le jugement légal des pairs de l'accusé , ou d'après la loi du pays. C'est le
fondement de toutes les libertés chf-z tous les peuples.
La bataiîle de Bouvines est la première où l'on reconnoisse un esprit de nationalité; la transformation est accomplie ; les Franks sont devenus François. Philippe n'offrit point avant le combat sa couronne au plus digne , mais en remportant la victoire sur l'empereur Othon il courut risque de la vie. Jeté à bas de son cheval , « s'il n'eût » été protégé, dit Guillaume le Breton, delà main » de Dieu et d'une excellente armure, il eût été » tué. »
Au règne de Philippe Auguste se rattachent deux incidences remarquables : la croisade contre Saladin et la croisade contre les Albiçreois: on avoit appris en marchant contre les infidèles à marcher contre les chrétiens.
Saladin avoit repris Jérusalem Tan 1187 de Jésus- Christ. I! laissa sortir tous les chrétiens au prix d'une rançon modique. Un historien arabe leur applique ce passage (ie l'Alcoran : « Oh combien ils quittèrent alors de jardins )) et (le fontaines , de champs ensemencés et » de nobles demeures qui faisoient leurs délices » et que nous donnâmes en héritage h un autre » peuple! » (Bibli. des crois, par M. Michaud, chron. Arab. )
Les princes d'Occident se croisèrent pour aller
une seconde fois délivrer la ville Sainte. Philippe passa en Orient; mais il y fut éclipsé par ce Richard Cœur de Lion , dont l'ombre faisoit tressaillir les chevaux sarraz^ins, et qui revenoit du combat la cuirasse hérissée de Jlèches comme une pelote couverte cVai^tilles ( Vinisanf) ; de ce Richard que Blondel ne délivra pas de sa prison par une chanson , mais qui chantoit lui-même dans la tour en langue romance :
Ja nus hom pris non dira sa raison ; Adreitament se com hom dolent non :
Ma per conort pot il faire chanson ; Pro a d'amis, mas pouve son li don; Onta i auron se por ma rcMon , Sois fait dos y ver prison.
La troisième croisade, commencée en 1187, fut suivie de la quatrième, en 1204 , et se termina à la prise de Constantinople par les Croisés. Beaudouin, comte de Flandres, fut élu empereur, et établit cet empire des Latins , qui ne dura que 58 ans.
L'an 1206 ouvrit la croisade contre les Albigeois : Innocent !II , saint Dominique , Raymond, comte de Toulouse , Simon , comte de Montfort, sont les personnages de cet abominable épisode de notre histoire.
Le progrès de l'esprit philosophique renaissant
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par l'hérésie, est remarquable dans les opinions diverses des Albigeois. Les principaux chefs ligués contre Raymond VI , leur protecteur , furent Eudes duc de Bourgogne , Henri comte de Nevers , et Simon comte de Montfort. Simon étoit un homme dissimulé et ambitieux , vaillant du reste , réglé dans ses mœurs , ayant , comme tous les hommes à part , commandement sur la fortune.
Cette guerre vit naître l'inquisition, et se distingua par ses auto-da-fés. On jetoit les femmes dans des puits ; on égorgeoit sans merci , et pendant les massacres les prêtres du comte de Montfort chantoient le V^eni , creator. Beziers fut emporté d'assaut : « Là se fit le plus grand » massacre qui se fut jamais fait dans le monde en- » tier; car on n'épargna ni vieux, ni jeunes, pas » même les enfants qui tétoient ; on les tuoit et )) faisoit mourir. Voyant cela , ceux de la ville » se retirèrent, ceux qui le purent, tant liom- » mes que femmes , dans la grande église de » Saint-Nazaire. Les prêtres de cette église de- 1) voient faire tinter les cloches quand tout le » monde seroit mort ; mais il n'y eut son de » cloche; car, ni prêtre, vêtu de ses habits, ni )) clerc ne resta en vie. « »
Toulouse , dont toutes les maisons étoient fortifiées , et dont les bourgeois se défendirent de
rue en rue , est prise et reprise , inondée de sang , à moitié brûlée.
Long - temps après , les ossements du vieux Raymond, qui ne furent jamais enterrés, se montroient dans un coffre tout profanés et à moitié mangés des rats , chez des frères liospitaîiers de Saint-Jean de Toulouse. Une simple Commune de France, la petite république de Toulouse , brava pendant vingt ans les anathèmes des papes , les fureurs de l'inquisition , les assauts de trois rois de France , parmi lesquels on compta Philippe Auguste et saint Louis. Simon de Montfort introduisit , avec ses Frajiçois y la langue picarde , ou le françois wallon ^ dans les villes de Languedoc. La belle langue romane se perdit, et ne subsista plus qu'altérée dans le patois des campagnes.
L'inquisition , née des troubles vaudois , ne se put établir en France , parce qu'elle rencontra une rivale puissante dans la justice parlementaire. «L'inquisition a été quelque temps en France en quelques endroits; mais elle n'y a proprement fait que des apparitions. Il n'y en reste plus qu'un vestige dans un village nommé Quingey, entre Besançon et Dôle, où un dominicain, qui y vit d'un petit hospice, porte le nom de Pape de Quingey. Tout son pouvoir est , Dieu merci , restreint à donner permission
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de lire les livres prohibés. Avant la conquête de la Franche-Comté , ce petit pape de Quiugey fit briller plus d'une l'ois par feu clair et nierveil le pouvoir de l'inquisiteur, m (Note sur BouUaimnUiers . )
Philippe Auguste fit enclore et paver Paris.
« Le bon roi se mit à une des fenêtres
» de laquelle il s'appuyoït aucunes lois pour re-
» garder la Seine couler si advint que
» charrette vint à mouvoir si bien la boue et
» l'ordure que le roi sentit cette
» pueur si corrompue , et s'entourna de cette » fenêtre en grande abomination de cœur. Lors )) fit mander li prévôt et borgeois de Paris , et )) li commanda que toutes les rues fussent pa- » vées, bien et soigneusement de grès gros et )) forts. » ^ ' '
Les deux cents trente-six rues de Paris étoient pleines de gens qui crioient :
Seigneurs , voulez-vous baigner,
Entrez donc sans délaïer ;
Les bains sont chauds , c^est sans mentir.
Le bon vin fort à trente deux , A seize , à douze , à dix , à huit.