ROBERT
De 996 à io3i.
Robert, héritier du trône de Hugues, étoit un prince pieux et savant pour son siècle ; il étoit poète : l'église chante encore des répons et des séquences composés par ce fils aîné de l'Eglise : 0 constantia martjrum ! veni, sancte spirilus ! il craignoit beaucoup sa femme et se laissoit voler par les pauvres. Son règne fut long; c'est ce qu'il falloit alors pour un monde au berceau.
HEBTRI T.
De io3i à 1060.
Le règne de Henri , qui vint après celui de Robert , fut encore un règne nourricier et tout rempli de petites guerres féodales.
Robert Guiscard paroissoit en Italie lorsque Guillaume le Bâtard occupoit la seigneurie de son père, Robert le Diable : ces deux INormands dévoient jouer un rôle important à l'Occident et à l'Orient de l'Europe, et lorsque Henri mourut Grégoire VII n'étoit plus qu'à quelques années de distance.
Le petit-fils de Hugues Capet fut un homme d'une valeur héroïque : il porta le premier un nom peu répété sur le trône de France et funeste à tous les rois marqués de ce nom.
FHI1.1FF1: I.
De 1060 à 1 108.
Les quatre-vingt-une années qui s'écoulèrent de Hugues Capet à Philippe P'. furent des années de conception, de travail, d'éducation première; mais au règne de Philippe!", la nuit , qui couvroit une enfance sociale laborieuse, se dissipe : le moyen âge paroit dans l'énergie de sa jeu-
300 ANALYSE UAlSOi^INEE
n(îï>se, l'àme toiiU; religieuse, le corps Lout barbare, et l'esprit aussi vigoureux que le bras.
Guillaume le 13àtard convoque les aventuriers de l'Europe pour aller subjuguer l'Angleterre; il triomphe h la bataille d'ilastings, et le roi de France se trouve avoir un vassal -roi plus puissant que lui.
Cet événement qui lut bientôt suivi des croisades , donne un nouveau mouvement aux populations. On avait vu des invasions fortuites, des peuples marchant en avant et au hasard , sans savoir où ils s'arrêteroient , allant plutôt à des découvertes qu'à des conquêtes , comme ces navigateurs qui cherchent des terres inconnues ; il en est tout autrement de Guillaume et de ses bandes. Pour la première fois un peuple est méthodiquement subjugué : le sol envahi reçoit de nouvelles forêts ; les anciennes propriétés sont cadastrées afin d'être imposées ou prises; la langue et les lois des vaincus sont changées par système; des espèces de moines armés bâtissent de toutes parts des châteaux moitié forteresses, moitié églises, et chaque soir le peuple conquis se couche au son d'une cloche, comme dans un couvent; grand tableau qui n'est plus h faire depuis qu'il a été peint de la main de M. Thierry. Gildas avoit dit que les Angles ( Anglois) n'étoient ni puissants dans la guerre, ni
fidèles dans la paix : Angli nec m bello fortes , ucc in p ace fidèles -^ les historiens des Siciliens et des Normands font observer que la Grande- Bretagne et la Sicile changèrent de face et devinrent des pays renommés aussitôt qu'ils
eurent reçu la race Normande : Jam indè Ans:iia » o
noji minus helli gloria quant humanitatis culta inter Jlorentissimas orbis cliristiani gentes in primis Jloruit. (Malmesb.) Siculi quod in patrio solo sunt , quod liberi sunt , quod omnes hodiè christiani sunt ingeTÙo Normannis acceptum ferunt. (Prosp. Fasel., de reb. sic.)
En Italie, un mauvais petit garçon de chétivc mine devient d'abord moine de Cluny, ensuite cardinal et enfin pape , sous le nom de Grégoire VIL Hildibrand dépose Boneslas, roi de Pologne , enlève le titre de royaume à la Pologne même, ordonne à l'empereur victorieux de Constantinople d'abdiquer, rend les aventuriers normands de la Pouille feudataires du saint -siège , écrit à l'archevêque de Rheims que le roi de France est un tyran indigne du sceptre, mande aux princes chrétiens de l'Espagne que saint Pierre est seigneur suzerain de leurs petits états et que la Hongrie est un domaine de l'église de Rome. Dans une lettre au roi Démétrius, Grégoire VII lui dit : « Votre fils nous a déclaré qu'il » vouloit recevoir la couronne de nos mains; cette
» demande nous aparujuiLe; et nous lui avons )> donné votre royaume de la part de saint Pierre.
On sait comment l'empereur Henri I\' fut déposé par Hildibrand , comment il fut obligé, pour obtenir son pardon, de se présenter au bas des murailles de la forteresse de Canosse , sans gardes, dépouillé desliabits impériaux, nu-pieds et couvert d'un ciîice. Après trois jours de jeûne et de larmes, il fut admis à baiser humblement la mule du pontife . un retour de fortune rendit l'empire à Henri IV. Après diverses entreprises guerrières où l'on voit paroitre Godefroi de Bouillon et un saccagement de Rome, Hildibrand va mourir fugitif, non vaincu, à Salerne, laissant après lui un grand nom mêlé à ceux de la comtesse Mathiîde et de l'aventurier Guiscar. Une plume habile ^ nous prépare 1 histoire de ce fameux pontificat. La querelle des Investitures ne finit pas avec Henri IV et Grégoire VII; l'esprit de domination populaire et religieuse se perpétua dans les successeurs d'Hildibrand. Mathiîde légua ses états au saint-siège.
Philippe I".,peu tle chose par lui-même, étoit un de ces hommes qui vivent seulement à fin que tout s'arrange autour d'eux : il aimoit les temmes et répudia la reine Berthe sous prétexte
1 M. Villeniain.
DE L'HISTOIRE DE FRANCE. 3o3
de parenté. Il enleva Bertrade de Montfort , femme de Foulque le Rechein , comte d'Anjou. De là des excommunications et des guerres dont Philippe triompha par sa fermeté dans le mal. Destiné aux grands spectacles sans y prendre part , Philippe vit la première croisade délibérée et résolue dans son royaume au concile de Clermont que présida Urbain II (1098). En ce même concile le nom de pape fut attribué exclusivement au souverain pontife.
Les flots des Barbares s'étoient calmés dans le bassin d la France où Dieu les a voit versés, et où la main de Karle le Martel et celle de son fils les avoit contenus; mais, après deux siècles de stagnation , gonllés par des générations nouvelles , ils se débordèrent. Les croisades furent comme un souvenir ou comme une prolongation de cette invasion générale qui avoit ravagé le monde; elles furent en outre des guerres de représailles. Les Sarrasins avoient menacé l'Europe de leur joug trois siècles avant que l'Europe eût pris les armes contre eux : leur migration , sortant de l'Arabie, conquit la Syrie et l'Egypte, s'avança le long de l'Afrique d'Orient en Occident jusqu'au détroit de Gade, passa ce détroit, inonda l'Espagne , surmonta les Pyrénées et ne s'arrêta qu'au milieu des Gaules contre l'épée de Karle le Martel.
304 ANALYSE RAISONINEE
Trop occupées alors les' populations chrétiennes remirent h un autre temps la vent^eance ; mais , quand ce temps fut venu , elles s'ébranlèrent à leur tour , se portèrent [d'Occident en Orient par l'Europe , traversèrent le Bosphore et allèrent attaquer lies enfantS| du) prophète aux lieux mêmes d'où ils étoient partis. Je ne sache pas de plus grand spectacle que ces invasions des peuples de l'Asie et des peuples de l'Europe marchant en sens opposé , les uns sous l'étendard de Mahomet , les autres sous l'étendard du Christ, autour de cette mer qu'avoit bordé la civilisation grecque et romaine. Les Portugais et les Espagnols ont seuls reproduit ces merveilles, lorsque les premiers à travers les mers de l'Orient, les seconds à travers les mers de l'Occident, retrouvoient un monde perdu et découvroient un monde nouveau.
Des mœurs pleines de splendeur et de naïveté, des crimes et des vertus, des croyances ardentes, des faits héroïques, des souvenirs merveilleux, d'immenses résultats matériels et moraux , scientifiques et politiques, voilà ce que présentent les croisades. Les rudes et simples expressions des chroniqueurs, relèvent l'éclat des actions; les hermites sont les historiens des chevaliers; des moines racontent, avec l'humilité delà religion et la simplicité du langage, l'orgueil de la
conquête et la grandeur des exploits guerriers , ces pèlerinages commencés avec le bourdon et continués avec 1 epée. On doit aux croisades la recomposition des armées nationales, décomposées par les petits cantonnements militaires de la féodalité : tant de cheftains éparpillés sur le sol, et étrangers les uns aux autres, apprirent à se connoître à la tête de leurs vassaux ; les serfs recommencèrent le peuple françois dans les camps, comme les bourgeois dans les villes. La chrétienté parut aussi pour la première fois sous la forme d'une immense nation , agissant par l'impulsion d'un seul chef. Et qu'alloit-elle conquérir? un tombeau.
Les derniers croisés, embarqués dansle dessein de reprendre Jérusalem sur un soudan ismaélite, prirent Gonstantinople sur un empereur chrétien ; fin extraordinaire d'une aventure àe quatre siècles , d'une chevalerie romanesque ranimée à Rhodesdevant Mahomet, évanouie à Malte devant l'homme historique qui devoit lui-même aller toucher la Cité Sainte , pour y puiser un autre sorte de merveilleux.