‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de FranceChapitre 25 sur 80 · I.OUIS IX · texte numérisé non relu

I.OUIS IX

De 1226 à isro.

Chaque époque historique a un homme qui la représente : saint Louis est l'homme -modèle du moyen âge ; c'est un législateur, un héros et un saint. Le temps où il a vécu rehausse encore sa gloire par le contraste de la naïveté et de la simplicité de ce temps. Soit que Louis combatte sur le pont de Tadlebourg ou à la Massoure; soit que, dans une bibliothèque, il rende compte de la matière d'un livre à ceux qui ie viennent demander; soit qu'il donne des audiences publiques ou juge des différends au Plaids de la Porte , ou sous le chêne de Vincennes, sans huissier ou gardes ; soit qu'il résiste aux entreprises des papes; soit que des princes étrangers le choisissent pour arbitre ; soit qu'il meure sur les ruines de Carthage , on ne sait lequel le plus admirer du chevalier , du clerc , du patriarche , du roi et de l'homme. Marc Aurèle a montré la puissance unie à la philosophie , Louis IX la puissance unie à la sainteté; l'avantage reste au chrétien.

Les amours et les chansons de Thibaut , comte de Champagne, ont répandu quelque chose de

romanesque sur ]e lemps orageux de la tutelle de saint Louis.

Saint Louis résista aux usurpations de la cour de Rome, et réclama en faveur des libertés de l'Eglise gallicane : toutes les libertés sont sœurs.

Les Etablis sèment s de saint Louis sont une espèce de Code où les diverses coutumes de la monarchie, les ordonnances des rois, les canons des conciles, l-es décisions des Décretales se trouvent mêlés au droit romain.

Louis avoit devancé son siècle : ses Etablissements ne furent point admis; s'il les eût publiés au commencement de son règne, peut-être leur auroit-il pu donner quelque chose de l'autorité de sa vie; mais les Etablissements furent le dernier présent et comme les derniers adieux qu'un saint faisoit à la terre. L'ignorance , les intérêts , les passions qui ne purent rien contre la mémoire de ce grand homme, furent toutpuissants contre ses lois.

Il s'embarqua le 1". juillet 1270 à Aigues- Mortes, ville k laquelle il donna une Charte que nous avons encore. Le temps, qui change tout, a reculé la mer qui haignoit la ville d'où saint Louis quitta pour jamais !a France. Les remparts qu'il avoit élevés, et qui devroient être sacrés, sont au moment d'êtie détruits par des TOME m. 21

322 A.NALYSE RAISONNEE

générations nouvelles qui se retireront h leur tour comme les flots.

J'ai vu le lieu de la mort de saint Louis : les historiens futurs trouveront peut-être dans le récit que j'ai fait de cette mort \ quelques détails que mes devanciers ont ignorés, et dont je n'ai dû la connoissance qu'aux vicissitudes de ma vie, yita est in fugâ. ,

Des pièces c!e mon noies qui nous restent de saint Louis sont percées; on croyoit qu'elles guérissoient de tous maux , et on les portoit suspendues au cou comme des reliques : ce roi passoit pour avoir conservé la puissance de soulager SCS peuples , même après sa mort.

PHII.IFFE IIX. . ' '

De r27o a i285.

Philippe le Hardi se trouve placé entre saint Louis son père et Philippe le Bel son fds, de même que Louis \1II l'avoit été entre Philippe-Auguste et saint Louis : comme le laboureur laisse une terre en friche entre deux moissons, la Providence ujissait reposer la France entre deux grands règnes. Philippe quitta Tunis, débarqua en Sicile, passa dans les Galabres , entra dans Rome , ville des tombeaux , portant avec lui les os du roi son père , du comte

^ Itinéraire de Paris à Jérusalem. - i ■ ;^ ,/: ..> -

de Nevers son frère et d'Isabelle d'Aragon sa femme. Arrivé en France, il déposa les restes de sa famille h Saint-Denis , et seize années après il mourut h Perpignan, non loin du port où son père s'étoit embarqué pour l'Afrique.

Philippe le Hardi donna les premières lettres d'anoblissement; attaque à la constitution aristocratique.

Au dehors de la France , la nature des événements faisait entrer dans le royaume des idées nouvelles. Le grand corps de la féodalité françoise étoit flanqué en Allemagne par un empire dont le chef étoit électif, ce qui produisoit des troubles et élevoit des doutes sur le droit divin des rois ; en Angleterre , une monarchie représentative avoit des parlements votant les subsides, et allant jusqu'à juger le souverain; en Espagne , les cortès et les lois de l'état n'octroyoient les trônes qu'avec des réserves; en Italie où les guerres des Guelfes et des Gibelins continuoient, la plupart des villes s'étoient affranchies. Charles d'Anjou, qui ne mourut que sous le règne de son neveu Philippe le Hardi, roi de France, portoit la couronne de Sicile, en vertu de la donation d'un pape qui n'avoit pas eu le droit de la donner : le premier en Europe, il fît décapiter un prince souverain injustement condamné. Prêt à poser le tête sur le

billot, Gonradin jeta son t^ant dans la foule: qui l'a relevé ? Louis XVI , descendant de saint Louis, dont Charles d'Anjou étoit frère.

PHIIiIPFi; IV.

De ii85 a i3i4.

Au règne de Philippe le Bel commence la Monarchie des Trois-états et la monarchie du Parlement.

Sous les rois des deux premières races, le peuple entier ( c'est-à-dire les soldats ou les conquérants) paroissoit aux assemblées de mars et de mai , doniioit son sulfrage pour la formation des lois et sa voix pour l'élection des souverains. Il ne faut pas confondre le tiers-état ^ appelé par Philippe , et avant lui par saint Louis, avec ces masses militaires. Le tiers-état se composoit des bourgeois nés dans les villes. du moyen âge, des gens de métiers affranchis, et des anciens magistrats municipaux romains. Ce furent ces bourgeois qui se soulevèrent dans le douzième siècle, c^m àe\'\nr eux. propriétaires collectifs, et par conséquent seigneurs^ obtinrent de Louis le Gros quelques Ghartes et prirent le nom de communes, nom nouveau et exécrable ^ dit un auteur contemporain; ce furent ces bourgeois qui arrivés aux états com-

mencèrent le peuple francois dans les villes ,. après la disparition de la peuplade franke et la métamorphose de la servitude en servage.

Ce n'est pas, je l'ai déjà dit, qu'avant le règne de Philippe le Bel on ne trouve des assemblées de notables , des bourgeois des Bonnes Villes semondréspar nos rois; mais ce n'est qu'à l'occasion des démêlés de Phi lippe IV avec lepapeBonifaee, et surtout à l'occasion d'une taxe générale de six deniers sur les denrées vendues , « qu'Enguerrand » de Marigny , surintendant de ses finances, » ministre phis célèbre encore par ses malheurs » que par son grand talent dans les affaires, » pour obvier à ces émeutes, pourpensa d'obte- » tenir cela du peuple avec plus de douceur. » Dans cette vue il engagea le monarque à con- » voquer à Paris les états généraux du royaume. » On fit dresser un échafaud ; là, en présence » du roi, le surintendant, après avoir loué hau- » tement la capitale , l'appelant la Chambre » royale , où les souverains anciennement pre- )) noient leurs premières nourritures, exposa » avec beaucoup de force les motifs qu'avoit ce » prince d'aller punir la désobéissance des Fla- » mands, exhortant vivement les trois états à le » secourir dans cette nécessité publique , où il » s'agissait du fait de tous.» (Pasqlier. )

Au moment où les Trois-états prennent siège,

326 ANALYSE RAISONNEE .

le Parlement de Paris, qui devoit hériter de la puissance politique de ces Etats, devient sédentaire; le môme roi qui constitue ces deux pouvoirs établit en même temps une nouvelle sorte de pairie : trois coups mortels portés à la monarchie féodale.

Les Trois-états, nommés depuis Etats gêné' vaux ^ qui ofïrirent souvent de grands talents et un haut instinct politique, n'entrèrent cependant jamais bien avant dans les mœurs du pays. D'abord ils n'agissoient pas sur une monarchie iiomogène : il 3' avoit des états de la langue d'Oc et de la langue d'Ojle et des états particuliers de provinces. Les grands vassaux et les petites seigneuries indépendantes ne se soumettoient que selon leur bon plaisir aux décisions des Etats. Quant aux trois Ordres, la Noblesse, minée graduellement par la couronne, ne sentit ni n'aima jamais cet autre pouvoir collectif qu'on lui dounoit dans ces assemblées mêlées du tiersétat et du clergé , en dédommagement de sa puissance aristocratique; elle s'y montra très-indépendante quant aux opinions, mais elle ne songea point à reprendre sur la couronne, en entrant dans les intérêts communs de la patrie, l'autorité qu'elle avoit perdue : cette idée abstraitement politique ne pouvoit venir d'ailleurs aux gentilshommes du moyen âge.

DE L'HtSTOIRE DE FRA]\CE. 327

Le Clergé , qui avoit ses synodes particuliers et généraux, se soucioit peu de ces réunions mixtes où sa voix ne comptoit que pour un tiers des suffrages. Ses intérêts, défendus dans les conciles, ne l'incitoient point à jouer un rôle important dans les Etats : il y porta de l'humeur, une opposition factieuse et des talents administratifs que lui seul possédoit alors.

Le Tiers-Etat faisoit entendre quelques doléances , mais il n'étoit guère occupé qu'à se tenir attaché au trône, son abri naturel contre les deux autres Ordres; il y étoit encore enclin par le penchant naturel qu'a la démocratie à s'unir au pouvoir absolu.

Les guerres civiles et étrangères, les invasions, le soulèvement des peuples , la défiance des rois, les résistances des seigneurs, la confusion qui régnoit dans les attributions politiques , mirent des obstacles à la tenue régulière des Etats : il y a des temps où ces Etats , enchevêtrés aux assemblées de notables, aux chambres du Parlement de Paris et au conseil du monarque, se peuvent à peine distinguer des pouvoirs auxquels ils étoient réunis.

Un mot à présent sur le Parlement.

Lorsque le Roi cessa de juger, son conseil jugea pour lui. Ce conseil , sous le nom de parlement,/>ar/«me«^Mm,( vers l'an 1 000) succéda aux

328 ANALYSE RAISONNEE

placita (le Grciroire de Tours et de Frédégher et au mallum'^ imperatoris des Capituhiires. Le Parlement, d'abord ambulant avecle monarque, fut ensuite rendu sédentaire; il eut des sessions fixes et devint enfin perpétuel : des conseillers jugeurs tirés de la classe de la noblesse et de léglise, des conseillers rapporteurs choisis parmi la classe des clercs et des bourgeois, lecomposoient. La noblesse d'épée se retira peu à peu du parlement; la noblesse de robe y demeura seule, d'où il arriva que les juges inamovibles ( les Nobles) laissèrent le dépôt de la justice aux juges amovibles (les Bourgeois). Charles VIÏ, en créant le conseil d'état, acheva de séparer le Parlement de la couronne, et chercha à le livrer aux pures fonctions judiciaires. Louis XI donna en 1467 un édit pour la perpétuité des offices de judicature;à lavérité il ne tint compte de son édit, parce qu'il n'étoit fidèle qu'à son despotisme de bas aloi.La vénalité des charges, si fâcheuse dans son principe, ramena l'inamovibilité et enfin l'hérédité de la magistrature.

Lorsque le roi, grand justicier de son royaume, venoit à miourir, toute justice cessoit ^, parce que

^ C'est du mot mallum qu'est venu notre mot mail, lieu planté d'arbres.

2 Nous verrons ci-après l'origine de la justice chez les Franks.

toute justice émanoit ciu roi. Le Parlement paroissoit aux obsèques du prince et entouroit le cercueil; quand le cri de la perpétuité de l'empire s'étoit fait entendre : Le roi est mort, vive le roi! les tribunaux se rouvroient et la justice renaissoit avec la monarchie.

D'autres parlements lurent successivement érigés à l'instar du parlement de Paris dans les différentes provinces. Celui-ci usurpa des droits politiques que n'exerçoient point lesTrois-états dans les longs et irréguliers intervalles de leurs sessions; les peuples s'accoutumèrent à le regarder comme le défenseur de leurs droits : « Par l'usase » d'enregistrer l'impôt, il acquit, selon l'expres- » sion énergique de Pasquier, le droit de vérifier » les volontés de nos princes. » La monarchie parlementaire survécut à celle des Etats , joua un rôle indépendant au temps de la Fronde, disparut dans la monarchie absolue de LouisXIV, fut brisée sous Louis XV, rétablie sous Louis XVI et servit au rappel des Etats généraux de 1 789.

Pour la justice civile le Parlement de Paris jugeoit d'après les coutumes des pajs qui ressortoient à son tribunal ; pour la justice criminelle, il emplojoit le droit royal (les ordonnances ) mêlé au droit romain , et au droit canon lorsque la relii^ion étoit incidente au délit ou au crime. Ce furent des personnages

comparables à ce qu'il y a de plus grave et déplus illustre dans l'histoire que les Flotte, les L'Hôpital , les de Thou , les Harlay , les Nicolai, les Lamoignon, les d'Aguesseau , les Brisson , les Mole , les Séguier ; avec les gens d'église, les clercs, les lettrés, les savants, les artistes et une centaine d'hommes de guerre de terre et de mer, ils forment les grands hommes delà partie plébéienne de l'ancienne monarchie. Néanmoins plusieurs magistrats étoient de familles nobles; quelques parlements étoient nobles, et la haute magistrature s'appela la noblesse de robe. '

Une multitude de rois s'en étoient allés à la fois , quand Philippe monta sur le trône ; il commença son règne au milieu des générations renouvelées. Ses querelles avec Boniface \' III sont célèbres : il s'agissoit d'abord de quelques levées de deniers faites ou à faire sur le clergé. Boniface s'emporta ; Philippe repartit qu'il ne se soumettroit jamais au pape pour les choses temiporelles.

L'évêque de Pamiers, légat de Boniface, insulte le roi en pleine audience; le roi le chasse de son conseil et le fait accuser de crime de haute trahison : une bulle de Boniface ordonne de livrer l'évêque au tribunal ecclésiastique. Autre bulle qui déclare le roi de France soumis

au pape, tant au temporel qu'au spirituel. Le garde des sceaux , Pierre Flotte, adresse au pape de la part du roi une lettre commençant ainsi : « Philippe , par la grâce de Dieu, roi des Français, » à Boniface prétendu pape, peu ou point de M salut. Que votre très-grande fatuité sache que » nous ne sommes soumis à personne pour le » temporel , etc. «

Survint alors une bulle où sont retracés les principaux torts de Philippe : « Il accable » ses sujets d'impôts; il altère les monnoies; » il perçoit les revenus des bénéfices vacants. » En vain il rejetteroit tous ses torts sur de «mauvais ministres, il doit changer ces mi- » nistres à l'admonition du saint-siége. » Si ces reproches étoient déplacés, ils étoient justes, et ces violences mêmes étoient utiles. La papauté avoit seule alors le droit de parler, et remplaçoit l'opinion publique pour les nations ; les répliques que les rois étoient obligés de faire , dévoiloient les abus de la cour de Rome : par les doubles passions de la couronne et de la tiare, les peuples obtenoient une partie des lumières

qui sont aujourd'hui le résultat de la liberté

de la presse.

Les trois Ordres écrivirent à Rome , le clergé

en latin, la noblesse, et vraisemblablement le

tiers-état, en français. La lettre du clergé étoit

332 ANALYSE RAÏSONIVEE

respectueuse , mnis ferme ; celle He la noblesse violente, et celle du tiers-état, qu'on n'a plus, vraisembluLlement aussi vit^oun-use que celle de la noblesse, à en jucher par la réponse des cardinaux. Le pape traita l'église gallicane de fdie folle , et se plaiijçnit de ce que la noblesse et les Communes n'a voient pas même daigné bji accorder le titre de souverain pontife.

Après la tenue d'un consistoire, l'assemblée d'un concile à Rome, et la promulgation de nouvelles bulles, (juillaume de Nogaret , chevalier du roi, dans une assemblée des prélats et des barons (1303) déclara que Boniface n'étoit point pape, qu'il étoit aux termes de l'Evangile, un voleur et un brigand; qu'il étoit temps d'arrêter ce misérable, de le mettre au cachot, d'assembler un concde pour le juger , ce qu'étant fait, les cardinaux éliroient un vrai pape; Boniface lança une bulle d'excommunication contre Philippe, et mit le royaume en interdit: il se trompoit d'époque ; le siècle de Grégoire VII étoit déjà loin. ■ ■ , ■

Les deux nonces chargés de porter au roi la sentence papale furent jetés en prison , les bulles saisies, le temporel des ecclésiastiques françois qui s'étoient rendus à Rome confisqué, les Ordres du royaume convoqués au Louvre afin d'aviser au moyen de se venger ^

du pontife. Dans cette assemblée un procès public fut intenté à Boniface par Guillaume de Plasian ; les principaux articles portaient : que le pape nioit l'inimortalité de l'àme, qu'il doutoit de la réalité du corps de Jésus- Christ dans TEucharistie, qu'il étoit souillé du péché infâme, et qu'il appeloit les François Patarins. Le roi, sur les conclusions de Nogaret et de Plasian, en appelle des ijulles de Boniface aux conciles futurs et aux papes futurs. Les Troisétats adhèrent à cette déclaration.

Ncgaret se trouvoit alors en Italie; il fin chargé de signifier au pape la résolution de l'assemblée générale de France. Le violent pontife, retiré à Agnanie , sa ville natale , préparoit de nouveaux foudres. Nogaret avoit reçu l'ordre de l'enlever, de le conduire à Lyon où il seroit privé des clefs dans un concile général : c'étoit à leur tour les rois qui déposoient les papes.

Nogaret s'entendit avec Colonne, de cette puissante famille romaine que Boniface avoit persécutée. L'entreprise fut conduite avec secret et succès : Nogaret et Colonne, à l'aide de quelques seigneurs gagnés et d'aventuriers enrôlés, s'introduisent dans Agnanie , le 7 septembre 1303 , au lever du jour. Le peuple se joint aux assaillans et force le palais du pape. Les portes de son appartement sont brisées; on entre:

334 ANALYSE RAISONNEE

]e pontife étolt assis sur un trône, portant sur les épaules le manteau de saint Pierre , sur sa tête une tiare ornée de deux couronnes , symbole des deux puissances, et tenant k la main la croix et les clefs.

Nogaret, étonné, s'approche avec respect de Boniface , accomplit sa mission , et l'invite à convoquer à Lyon le concile général. « Je me con- » solerai , répondit Boniface, d'être condamné )) par des Patarins. » Le grand-père de Nogaret étoit Patarin, c'est-à-dire Albigeois , et avoit été brûlé vif comme hérétique. « Veux-tu déposer » la tiare? s'écria Colonne. — Voilà ma tête, » répliqua Boniface ; je mourrai dans la chaire » où Dieu m'a assis. » Pie VI prisonnier, à moitié expirant, dépouillé des marques de sa puissance, étoit arrivé à Aalence; le peuple, entourant la maison où il étoit déposé , l'appeloit à grands cris ; le vicaire de Jésus-Christ se traîne à une fenêtre , et , se montrant à la foule, dit : jEcce homo l C'étoit là toute une autre grandeur et toute une autre manière de mourir.

Boniface après sa haute réponse à Colonne se répandit en outrages contre Philippe. Colonne donne un soufflet au pape , et lui auroit plongé son épée dans la poitrine , si Nogaret ne l'eût retenu. « Ghétif pape, s'écrie Colonne, regarde

» de monseigneur le roi de France îa bonté , qui » te garde par moi et te défend de tes ennemis.» Boniface, craignant le poison, refusa tout aliment ; une pauvre femme le nourrit pendant trois jours avec un peu de pain et quatre œufs. Le peuple , par une de ses inconstances accoutumées, délivra le souverain pontife qui partit pour Rome; il y mourut d'une fièvre frénétique (Il octobre 1303). Quelques auteurs ont écrit qu'il se brisa la tête contre les murs , après s'être dévoré les doigts.

Les troubles de la Flandre , à peine conquise par Philippe le Bel , recommencèrent. Il y eut de grands massacres, principalement à Bruges. Pour reconnoître les François qu'on vouloit égorger, on les forçoit de répéter ces mots en bas allemand : Scilt ende wriendt , bouclier et ami; le mot ciceri avoit ainsi servi d'arrêt de mort aux Vêpres siciliennes. Il y a des mots auxquels les Gaulois et les François ont encore mieux dénoncé leur double race : pour s'épargner l'ennui d'apprendre les langues étrangères, ils ont enseigné la leur les armes à la main, à toute la terre; il est probable que ce ne fut pas en latin que Brennus prononça au Gapitole le uœ victis.

Le massacre de Bruges fut suivi de la bataille de Courtray; des paysans et des bourgeois,

336 ANALYSE RAISONNËE

commandés par le tisserand Pierre le Roy qui se fit armer chevalier à la tête du camp , remportèrent une victoire signalée sur les plus grands capitaines et la plus haute noblesse <!e Trance. Il demeura prouvé que la valeur n'étoit pas exclusivement du côté delà chevalerie; lumière de plus montrée aux peuples. Quatre mille paires d'éperons dorés lurent enlevés à quatre mille chevaliers par les bons hommes de Flandre (130J).

Cette victoire donna lieu à une singulière aventure : quelques Flamands déguisés en mendians , se tirent passer pour des seigneurs françois échappés à la journée de Gourtraj, ayant juré de demeurer pendant sept ans sous l'habit de pauvres, sans révéler leur naissance; les veuves les prétendirent reconnoître , et les admirent à jouir de leurs droits.

Philippe prit sa revanche à la bataille de Mons en Puèle : La consécration de la statue grossière que l'on voyoit encore avant la révolution dans la cathédrale de Paris, attestoit cette victoire.

La découverte de la boussole est du règne de Philippe le Bel , et coïncide avec celle de la poudre; inventions qui ont changé, l'une le globe , l'autre la société matérielle , en attendant la découverte de l'imprimerie, qui

devoit transformer le monde de l'intelligence. Il n'est pas clair néanmoins que Jean Gira , ou Goya, ou Flavio Jivia d'Amalfi , soit l'inventeur de la boussole; Marc Paul pouvoit l'avoir apportée de la Chine vers l'an 1260, et un vieux poète, François Guyot , de Provins, décrit exactement la boussole, sous le nom de marinetta ou pierre marinière , vers la fin du douzième siècle, cinquante ans et plus avant le voyage du Vénitien en Chine. La fleur de lis, qui chez tous les peuples signale le nord sur la rose des vents, semble assurer à la France l'invention ou le perfectionnement delà boussole: cette fleur a de même indiqué bien d'autres gloires, avant l'époque où elle n'a plus marqué que des malheurs.

Le mouvement général des esprits, qui fait du quatorzième siècle un siècle à jamais mémorable, amena , en 1308, l'insurrection des trois cantons de Schweitz, d'Uri et d'Undervalden; la liberté se réveilla au milieu des lacs et des rochers des Alpes: tandis que les Communes de Flandre préparoient dans leurs plaines les républiques industrielles des Artavelle, la république agricole et guerrière de Guillaume Tell se formoit dans les montagnes de la Suisse.

Lyon, en 1310, fut réuni h la couronne : Cette même année vit la conquête de File de TOME m. 22

338 ANALYSE RAISONNEE

Rhodes par Jes chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem.

Le concile de Vienne, 1311 , termina le dé-, mêlé de la couronne de France et de la tiare, car Philippe avoit poursuivi la mémoire même dcBouiface. Ce concile traita aussi de l'abolition de l'ordre des Templiers : elle remplit la fin du règne de Philippe.

Neuf" gentilshommes François établirent, en 1118, l'ordre dos Templiers à Jérusalem. Cet ordre acquit d'immenses richesses, et devint susnect aux jjeuples et aux rois. Les Templiers étoient accusés de se vouer entre eux à d'infâmes voluptés, de renier le Christ, de cracher sur le crucifix, d'adorer une Idole à longue barbe, aux moustaches pendantes, aux yçux d'escarboucle, et recouverte d'une peau humaine, de tuer les enfants qui naissoient d'un Templier, de les faire rôtir, de frotter de leur graisse la barbe et les moustaches de l'idole, de brûler les corps des Templiers décédés, et de boire leurs cendres détrempées dans un philtre. On peut toujours deviner les siècles au genre des calomnies historiques : brutales et absurdes dans les temps de grossièreté et de foi, raffinées et presque vraisemblables dans les temps de civilisation et de doute.

L'abolition de l'ordre des Templiers ne. fut

pas cependant une pure affaire de finances : Il paroît assez prouvé que les Chevaliers appartenoient à la secte des Manichéens , et que Philippe se montra plus jaloux de leur autorité qu'avide de leurs trésors. Quoi qu il en soit, l'humanité et la justice furent également violées dans ce procès : la nature des accusations fut si bien calculée pour frapper l'esprit de la foule , que l'opinion vulgaire a transformé en monstres ces moines-chevaliers qui n'étoient vraisemblablement coupables que de passions et d'erreurs. Ce n'est qu'au commencement du dix-neuvième siècle qu'un savant et un poëte a vengé leur mémoire (M. Raynouard). Il faut descendre presque jusqu'à nos jours, pour trouver dans l'abolition de l'ordre des Jésuites (la différence des époques admise ) quelque chose de l'appareil et du fracas qu'excita dans le monde catholique l'abolition de l'ordre des Templiers.

Le ministre de Philippe le Bel , Enguerrand de Marigny, fut, dans le règne suivant, victime de cette même iniquité des hommes qu'il avoit soulevée contre les Templiers; il expia par une injuste mort le supplice injuste de Jacques de Molay : Dieu patient et vengeur suspend quelquefois son bras , mais ne détourne jamais les yeux.

340 ANALYSE RAISONNEE

Si l'on en croit une vieille chronique , les chevaliers du Temple, sur le bûcher, citèrent Philippe le Bel et Clément V à comparoître dans l'an et jour au tribunal suprême; et le prince et le poutile se présentèrent dans le délai légal à la barre de l'éternité. Ferdinand IV, roi de Gastiîle, mandé de même à l'audience de Dieu par deux gentilshommes qu'il avoit fait mourir, expira juste au terme de l'assignation, d'où lui resta le terrible surnom de Ferdinand l'ajourné. Ces récits ne sont point sans dignité morale; l'histoire se plaît aux choses graves et tragiques : on ne doit point écarter les faits qui peignent les croyances, les mœurs, la disposition des esprits, et qui donnent de salutaires leçons. Dans tous les cas, il sera toujours vrai que le Ciel entend la voix de l'innocence et du malheur, et que l'oppresseur et l'opprimé paroîtront tôt ou tard aux pieds du même

juge- Philippe le Bel ouvrit un des siècles les plus

féconds en transformations sociales, et ce prince lui-même fut une nouveauté : il connut la raison d'état, et commença la conversion du vassal en sujet. Mais si d'un côté la liberté Feligieuse, politique et civile fit un pas considérable sous son règne par le choc de la puissance temporelle et de la puissance spirituelle, par la

convocation des Trois-états, par l'établissement du Parlement sédentaire; d'un autre côté, Philippe donna naissance à l'esprit de la monarchie absolue, et montra dans l'avenir des rois tels que la France ne les devoit pas long-temps supporter.

Page 1