‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de FranceChapitre 26 sur 80 · I.OUIS X · texte numérisé non relu

I.OUIS X

De i3i4 a i3j6

Philippe le Bel laissa trois fils : Louis X , surnommé le Hutin, Philippe V, dit le Long, et Charles IV, dit le Bel. Tous trois moururent vite , tous trois furent déshonorés par leurs femmes. Cette succession de trois frères se présente deux autres fois dans notre histoire , et toujours à la maie heure : François II, Charles IX, Henri III; Louis XVI, Louis XVIII, et Charles X. Marguerite, reine de Navarre, femme de Louis le Hutin, Blanche, fille cadette d'Othon IV, comte palatin de Bourgogne, femme de Charles le Bel, furent enfermées au château Gaillard bâti par Richard Cœur de Lion , et où l'on racontoit qu'il avoit plu du sang; on les tondit et rasa, punition de l'adultère : Marguerite fut étranglée avec le linceul de sa bière: Blanche, répudiée, prit le voile dans l'abbaye

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deMaubuisson. Jeanne , comtesse de Bourgogne, sœur aînée de Blanche et femme de Pliilippe le Long, emprisonnée d'abord au château de Dourdan, acquittée ensuite par arrêt du parlement, rentra dans le lit de Philippe. Les séducteurs de Marguerite et de Blanche étoient deux frères bossus. Philippe et Gauthier d'Aulnay : ils furent écorchés vils, traînés dans la prairie de Maubuisson nouvellement fauchée , mutilés et pendus à un gibet par-dessous les bras :

Que il furent vif escorchiez ,

Puis fu lo nature copée

Aux chiens et aux bestes jetée.

Ils ne croyoient pas avoir acheté trop cher leur supplice.

Enguerrand de Marigny fut alors poursuivi pour anciennes concussions sous le règne de Philippe le Bel. L'avocat qui plaida contre lui allé^ gua les exemples des serpents qui clesgatoient la terre de Poitou au temps de monseigneur saint Hilaire , et appliqua et comparagea les serpents à Enguerand et à ses parents et ajjins. On ne permit pas môme à l'accusé de parler : Si ne lui fut en aucune manière audience donnée de soi défendre. Le comte de Valois persécutoit Marigny à causes de quelques paroles

hautaines proférées au jour de la fortune. On ne put cependant faire condamner cet homme illustre qu'en produisant l'accusation de sorcellerie , dernière ressource de l'injustice et de -la délation dans ces temps, comme on employoit l'accusation de trahison dans la république romaine , et de lèse-majesté dans l'empire romain : toutes les consciences se fermoient et se taisoient au seul mot de sorcellerie , et l'innocent devenoit coupable. Le roi déclara qu'il ôtoit sa main de Marigny : Charles I". ôta sa main de Strafford. Le parlement ne jugea point Marigny qui fut pendu (30 avril 1315) au gibet de Montfaucon avant le lever du jour , par arrêt d'une commission de barons et de chevaliers convoquée au bois de Vincennes ; c est la première commission assemblée dans ce bois; on sait quelle a été la dernière. « Montfaucon a apporté tel » malheur, dit Pasquier (dans le chapitre in- » titulé : Plus malheureux que le bois dont, on ^> fait le gibet , liv. VIII, chap. 40, p. 742) , à )) ceux qui s'en sont meslez, que le premier qui » le fit bastir (qui futEnguerrant de Marigny ) » y fut pendu; et depuis, ayant esté refaict par » le commandement d'un nommé Pierre Remy )) (général des finances sous Charles le Bel) , luy- » même y fut semblablement pendu (sousPhi- » lippe de Valois ) ; et , de nostre temps , maître

» Jean Moulnier, lieutenant civil de Paris j jr » ayant lait mettre la main pour le refaire , la )) fortune courut sur luy, sinon clc la penderie, » comme aux deux autres, pour le moins d'a- M mende honorable , à laquelle il fut depuis con- » damné. »

Ici la civilisation rétrograde; la justice recule et est moins avancée que dans les Etablissements de saint Louis ^ et dans les Règlements de Philippe le Bel; mais l'exécution de nuit et la corde pour le gentilhomme ne sont point, comme on l'a pu croire, des infractions à la loi des temps. Les Etablissements de saint Louis stipulent qu'un gentilhomme coupable du déshonneur d'une iille de famille, sera pendu. Il y avoit, ce cas échéant, égalité de supplice pour le noble et le roturier ; on supposoit que le crime faisoit déroger. Depuis, les gentilshommes ont prétendu qu'il y avoit des crimes de race, comme il y avoit une noblesse d'extraction, et ils ont réclamé le privilège de l'échafaud.

Les regrets du roi et du peuple vengèrent Marigny. En ce temps-là l'imagination des hommes , plus sensible parce qu'il y avoit plus de foi en toute chose , expioit les fautes des passions : une calamité générale qui survenoit ( comme il arriva alors) après une injustice individuelle , étoit prise pour un châtiment du Ciel : Dieu, juge ♦

en dernier ressort, établissoit, pensoit-ôn , la peine auprès de la prévarication ; grave système qui lioit par la morale les destinées de tout un peuple h l'iinquiLé accomplie sur un seul homme; système sans danger qui n atfoiblissoit point le pouvoir en lui commandant le repentir, parce que l'ordre émanoit de la puissance éternelle.

Mais si la civilisation recula dans l'ordre civil , à propos du supplice d'Enguerrand, la voici qui avance dans l'ordre politique. Louis le Ilutin publia , le 3 juillet 1305, des lettres qui méritent d'être rapportées pour l'honneur des to\s> frajics et du peuple ^«nc.

« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France » et de Navarre, etc.: Comme selon le droit de » nature chacun doit mnsirejranc, et par aucuns » usages ou coustumes, qui de grant ancienneté 1) ont été introduites et gardées jusques cy en » nostre royaume, et par aventure j!)o^^r le mef- ^^ fet de leurs prédécesseurs, mou\t de personnes » de nostre commun pueple, soient encheiies en ^) lien de servitudes et de diverses conditions , » qui moult nous desplait. Nous considérants » que nostre royaume est dit, et nommé le » royaume des Francs , et voullants que la chose » en vérité soit accordant au nom , et que la cou- » dition des gents amende de nous en la venue

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» de nostre nouvel gouvernement. Par délibéra- )) lion de nostre graiit conseil , avons ordene et » ordenons , que jTeneiaHment, par tout nostre )) royaume , de tant comme il peut appartenir h » nous et à nos successeurs , telles servitutes » soient ramenées à franchises ] et ^ tous ceux 3 qui de ourine , ou ancienneté , ou de nouvel )) par mariage , ou par résidence de lieus de » serve condition , sont encheiies ou pour roi en t » eschoir en liens de servitudes, francliise » soit données o bonnes et convenables condi- » tions. »

L'esprit philosophique de cette loi, ses considérations générales sur la liberté qui est un droit de nature , contrastent avec l'enfance du dialecte : les idées sont plus vieilles que la langue.

Des historiens ont pensé que ces lettres ne furent qu'un moyen de finances imaginé dans le Lut d'obtenir par le rachat du servage, un argent dont on avoit grand besoin. La remarque de ces historiens fût-elle vraie, je diroi s encore : peu importe comment la liberté arrive aux hommes, pourvu qu'elle leur arrive; toutes les interprétations possibles ne détruisent pas un fait indicateur d'une importante révolution commencée dans l'état social. Mais la remarque tombe à faux : le roi , en affranchissant

ses serfs , gens de corps , gens de poueste , gens de morte-main , diminuoit ses revenus , car les serfs étoient soumis à certaines taxes; il étoit donc équitable que la couronne, en accordant la liberté, ne le fît pas aux dépens de sa force ; c'est ce que l'ordonnance exprime très-bien : « Vous )) commettons (collecteurs, sergens, etc.) et )) m.andons pour traitez et accordez avec eus » (serfs) de certaines compositions, par les- » quelles soffisant recompensation nous soit faite » des émoluments, qui desdites servitudes ^o- » vent venir à nous et à nos successeurs. »

Si les idées étoient plus vieilles que le langage, il se trouve encore que le roi devançoitle peuple: très-peu de serfs consentirent à se racheter ; on voit d'autres lettres par lesquelles Louis X déclare que plusieurs nont pas connu la grandeur du bienfait qui leur étoit accordé^ et ordonne qu'on les contraigne à payer de grosses sommes, c'està-dire qu on les oblige à devenir libres. Toute révolution qui n'est pas accomplie dans les mœurs et dans les idées, échoue : la dégradation qu'amène la dépendance est pour l'être accoutumé à obéir, une sorte de tempérament, une nature qui accomplit ses lois dans le dernier ordre de l'intelligence ; or, il y a dans les lois accomplies un certain Ijien-aise. Délivré des soucis de la pensée et des soins de lavenir, l'esclave

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s'habitue à son ii^nominie; sans liens sociaux sur lu terre, la servitude devient son indépendance; si vous l'émancipez tout à coup, épouvanté de sa liberté il redemande ses chaînes. Le génie de l'homme est comme l'aigle ; lorsqu'il est nourri dans la domesticiu'î , et qu'on le veut rendre aux champs de l'air, il refuse de s'envoler, et ne sait user ni de ses serres, ni de ses ailes.

Louis rappela les Juifs chassés par Philippe le Bel ( 28 juillet 1315 ). Il leur fut défendu de prêter sus vessel ou aournenients d église, iie sus gages sanglants ' , ne sus gages mouillés fraîchement; il leur étoit ordonné de porter le signel, là où ils Uavoient accoutumé , et sera large cïun blanc tournois d'argent au plus , et sera d autre couleur que la robe , pour être mieus et plus clerement apparent ^. Les Juifs étoient gens de poueste à perpétuité; si leurs enfants avoient une nourrice chrétienne, les clercs la pouvoient excommunier itS'e^i benevoluTit quod nutrices Judœorum excommunicentur, dit un

■• Cet article se trouve dans une charte latine de Philippe Auguste ( février 1218).

' Ce signe étoit une rouelle jaune ou moitié blanche et rouge, que le Juif devoit porter en vertu du chapitre 68 du concile de Latran, de l'an 1215: ut omni tenipore in medio pectoris rotant portent , ajoute un statut de l'église de Rhodet.

Etablissement de Philippe-Auguste. Un commentateur croit qu'on peut lire meretrices pour nutrices ^ (prostituées au lieu de nourrices). Que veulent dire tant de dédains pour ce peuple vivant à part dans tous les temps; isolé au milieu de tous les autres peuples; ne changeant jamais; n'ayant passé comme les races renouvelées, ni par la barbarie, ni par la civilisation; toujours au même degré de sociabilité; jamais conquis parce qu'il l'a été une fois et pour toujours; jamais libre parce que toutes les nations le regardent comme un esclave qui leur est dévolu de droit , comme s'il y avoit pour lui une 'origine mystérieuse, fatale, incontestée de servitude! Est-ce Dieu qui avoit mis sur la poitrine des Juifs, dans le moyen âge, le si^nel de sa main ? Il leur étoit défendu de prêter sur gages sanglants ou sur vêtements mouillés : on les soupçonnoit donc de profiter de la dépouille de l'assassiné et du noyé? Ne sembloient-ils pas poursuivis par le souvenir de cette robe tirée au sort, et vendue au prix de trente deniers? Enfin, leurs enfants ne paroissoient pas dignes d'être abreuvés d'un lait légitime; la nourrice chrétienne qui prenoit à son sein l'enfant d'un Juif, tomboit dans la réprobation éternelle

^ Brussel , tract, de Usu. feud, , t. I, pag. 5S3.

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dont étoit frappée l'innocente créature que la pitié avoit mis dans ses bras.

Après dix-neuf mois de règne, Louis X mourut âgé de vingt-quatre ou vingt-six ans. Il avoit continué la guerre malheureuse de Flandre. Ce jeune prince eut des qualités : il confirma d'utiles ordonnances pour la protection des laboureurs; personne, sous peine de (juadruple et d'infamie, ne pouvant s emparer de leurs biens. 11 voulut ôter aux seigneurs le droit de battre monnaie , il ne le put ; la royauté n'avoit point encore détrôné l'aristocratie. Louis X aima les sciences, les lettres et les arts, et se laissa bien conseiller par la clergie laïque.

PHIZCIPPE V.

' De i3i(3à132-2.

Louis X avoit eu , de sa première femme adultère, une fille nommée Jeanne, laquelle héritant du royaume de Navarre le porta dans la maison d'Evreux dont elle épousa le chef. La seconde femme de Louis, Clémence de Hongrie, étoit enceinte lorsqu'il mourut ; il y eut une sorte d'interrègne pendant lequel Philippe, second frère de Louis , eut la régence. Les douze pairs décidèrent que si l'enfant à naître était

femelle, la couronne passeroit à Philippe: c'est la première fois qu'il est parlé dans notre histoire de la loi salique , et de l'application de cette loi. Clémence accoucha d'un fils, Jean P'. , il ne vécut que cinq jours ^ (an 1316); plusieurs historiens l'ont omis dans le catalogue des rois, tant il passa vite; on ne retrouve que dans des Chartes oubliées les dates rapprochées de sa naissance et de sa mort : heureux si un autre orphelin royal eût de même caché sa courte vie dans ie trésor poudreux de nos Chartes, s'il n'eût jamais senti le poids de la couronne, qu'il n'a cependant pas portée!

Philippe V, dit le Long , fut proclamé roi; il y eut contestation; plusieurs princes, et entre autres le frère du roi , qui fut depuis Charles le Bel, vouloient qu'on examinât les droits que Jeanne, fille de Louis X, pouvoit avoir aux couronnes de France et de Navarre. Le sacre se fit à huis-clos. Une assemblée d'évêques, de seigneurs et de bourgeois de Paris, déclarèrent qu'au royaume de France la femme ne succède pas ^, et cela contre la maxime du droit féodal, par qui presque tous les grands fiefs tomboient de lance

^ Spicil. , tom. III, pag. 72, Trésor des Chartes. 2 Contin. chron. Guill, de Nangis. ; Spicil., tom. If I , pag. 72.

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en quenouille. Uii traité conclu en 1^16 entre Philippe V, alors régent, et le duc de Bourgogne, avoit stipulé que, si la veuve deLouisX accoucboit d'une fille, cette princesse, et Jeanne sa sœur, du premier lit, ou 1 une des deux , en cas que l'autre mourût , auroient le royaume de Navarre avec les comtés de Champagne et de Brie, al quelles donneraient quittance du reste du rojaume de France'^. Ne croiroit-on pas voir d'obscurs héritiers se partageant une ferme en famille? Ces anciennes monarchies chrétiennes étoient singulières tant pour le droit que pour les mœurs; elles avoient à la fois quelque chose de rustique et de violent , d'équitable et d'injuste comme la vieille république romaine : deux femmes donnoient quittance de cette mâle patrie qui , portant sa gloire en tous lieux, donnoit souvent elle-même en se retirant, quittance de ses conquêtes.

Jeanne épousa Philippe, fds aîné du comte d'Évreux , auquel elle porta en dot le rojaume de Navarre; elle fut mère de Charles le Mauvais. Philippe le Bel avoit marié sa fille Isabelle à Edouard II, roi d'Angleterre; elle fut mère

1 Très, des Cha. ^av. layette III, pièce 7 ; Dupuis , Traité de la uiaison des rois ; Leibnitz, in eod. diplom. , p. 70; Mém. de l'Ac. des bel.-let., t. XVII, p. 295.

d'Edouard 111 , autre fléau de la France. Le royaume de JNavarre, entré par le mariage de Philippe le Bel dans la maison de France , eu sortit sou^ le règne de ses fils , pour y rentrer quatre siècles après par une autre princesse du nom de Jeanne , mère d'Henri IV; époque à laquelle nos monarques reprirent ce titre et ne le quittèrent plus qu'en perdant les deux couronnes. Disons donc aussi tout d'un coup , que Charles le Bel érigeant la baronnie de Bourbon en duché-pairie en faveur de Louis I"., fils aîné de Robert, sixième fils de saint Louis, obligea celui-ci à renoncer au nom de Clermont et à prendre celui de la mère de sa femme, Agnès de Bourbon : delà vint ce nom de Bourbon, auquel il n'a manqué pendant tant de siècles que cette gloire de l'adversité, qu'il a enfin magnifiquement obtenue. Ainsi se montrent à peu près à la même époque, dans notre histoire, ces Bourbons et ces Navarrois , lesquels , accablés sous la même couronne, dévoient voir leur premier roi tomber sous le poignard du fanatique, et le dernier sous la hache de l'athée.

Philippe V, de même que ses prédécesseurs, étoit toujours en querelle avec les princes flamands ; il finit néanmoins par mettre un terme à une guerre qui avoit duré vingt-cinq années, eu donnant sa fille Marguerite en mariage au comte

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