ÉDUCATION
L'éducation chez les Perses , les Grecs et les Rotnains, étoit persane, grecque et romaine, je veux dire qu'on enseignoit aux enfants ce qui regarde la patrie; on ne les instruisoit que des
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lois, des mœurs, de l'histoire et de la langue de leurs aïeux. Lorsqu'à l'époque d'une civilisation avancée , les Romains se prirent d'admiration pour la Grèce, et vinrent aux écoles d'Athènes, ce n'étoit que la louable curiosité de quelques patriciens oisifs.
Le monde moderne a présenté un phénomène dont il n'y a aucun exemple dans le monde ancien : les enfants des Barbares se séparèrent de leur race par l'éducation ; confinés dans des collèges, ils apprirent des langues que leurs pères ne parloient point et qui cessoient d'être parlées sur la terre ; ils étudièrent des lois qui n'étoient pas celles de leur nation ; ils ne s'occupèrent que d'une société morte sans rapport avec la société vivante de leur temps. Les vaincus, sortis d'un autre sang et perpétuant le souvenir de ce qu'ils avoient été , renfermèrent avec eux les fils de leurs vainqueurs comme des
otages.
Il se forma au milieu des générations brutes, un peuple d'intelligence hors de la sphère où se mouvoit la communauté matérielle , guerrière et politique. Plus l'esprit autour des écoles étoit simple, grossier, naturel, illettré, plus dans l'intérieur de ces écoles il étoit raffiné , subtil , métaphysique et savant. Les Barbares avoient commencé par égorger les prêtres et
les moines; devenus chrétiens, ils tombèrent à leurs pieds. Ils s'empressèrent de contribuer à la fondation des collèges et des universités : admirant ce qu'ils ne comprenoient pas, ils crurent ne pouvoir accorder aux étudiants trop de privilèges. Une véritable république ayant ses tribunaux, ses coutumes et ses libertés, s'établit pour les enfants au centre même de la monarchie des pères.
L'université de Paris, fille aînée de nos rois, bien qu'elle ne d^cendît pas de Charlemagne, n'étoit pas la seule en Pi-ance; vingt autres existoient sur son modèle ; celle de Montpellier devint célèbre ; on y professa le droit romain aussitôt que les exemplaires des Pandectes furent devenus moins rares , par la découverte et les copies du manuscrit d'Amalfi. L'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne , le Portugal , possédoient les mêmes corps enseignants. On voit dans les hagiographes et les chroniqueurs que le même écolier, afin d'embrasser les diverses branches des sciences, étudioit successivement à Paris, à Oxford, à Mayence , h Padoue , à Salamanque, à Coïmbre. L'université de Paris avoit une poste à son usage , long-temps avant que Louis XI eût fait un pareil établissement.
On sent quelle activité les institutions uni ver-
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sitaires , dégatjjées des lois nationales , dévoient donner aux esprits, combien elles dévoient accroître le trésor commun des idées : or, tout arrive par les idées; elles produisent les faits qui ne leur servent que d'enveloppe.
Une multitude décolletés s'élevèrent auprès des universités. Sous Philippe le Bei qui fonda l'université d'Orléans, on vit s'établir le collège de la reine de Navarre, celui du cardinal Le Mojne, et celui de Montaigu^ archevêque de Narbonne. Depuis le rèi^ne de Philippe de Valois jusqu'à la fin du règne de Charles V, on compte l'érection du collège des Lombards pour les écoliers italiens, des collèges de Tours, de Lisieux, d'Autun , de Vy-lve Maria, tle Mignon ou Grandmont, de Saint -Michel, de Cambrai, d'Aubusson , de Bonnecour , de Tournai , de Bajeux , des Allemands , de Boissy, de Dainville, de Maître-Gervais , de Beauvais. {Hist. de [Univ., T. III, lib. 3. Antiq. de Paris, Très, des Ch.). A François P^ est dû l'établissement du collège royal , avec les trois chaires de langues hébraïque, grecque et latine : on avoit commencé à enseigner le grec dans l'université de Paris, sous Charles VIII; on y expliquoit alors les dialogues de Platon. Henri II, Charles IX, Henri III, augmentèrent les chaires savantes d'une chaire de philosophie grecque et latine, d'une
chaire de langue arabe et d'une chaire de chirurgie. Louis XIII , Louis XIV et Louis XV, ajoutèrent au collège rojal des chaires pour l'étude du droit canon , pour celle des langues sjriaque . turque et persane, pour l'enseignement de la littérature françoise , de l'astronomie, de la mécanique, de la chimie, de l'anatomie, de l'histoire naturelle , du droit .de la nature et des gens. Le collège desQuatre-Nations rappelle le nom de Mazarin. Tout se formoit par grandes masses ou par grands corps, dans l'ancienne monarchie: clergé, noblesse, tiers-état, magistrature , éducation.
Ces universités et ces collèges furent autant de foyers où s'allumèrent comme des flambeaux les génies dont la lumière pénétra les ténèbres du moyen âge : nuit féconde , puissant chaos dont les flancs portoient un nouvel univers. Lorsque la barbarie envahit la civilisation, elle la fertilise par sa vigueur et sa jeunesse ; quand au contraire la civilisation envahit la barbarie, elle la laisse stérile; c'est tin vieillard auprès d'une jeune épouse: les peuples civilisés de l'ancienne Europe se sont renouvelés dans le lit des sauvages de la Germanie; les peuples sauvages de l'Amérique se sont éteints Jans les bras des peuples civilisés dp l'Europe.
Saint Bernard, Abailard , Scott, Thomas
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d'Aquin , Bonaventurc , Albert, Ro^er Bacon, Henry de Gand, Hugues de Saint-Cher, xMexandre de Hallajs , Alain de Fille, Yves de Triguer, Jacques de Voraglnes, Guillaume de Nangis , Jean de Mun, Guillaume Duranty, Jean Adam, Guillaume Pelletier, BarthéJemi Glaunwil et Pierre Bercheur, Albert de Saxe, Froissard, Nicolas Oresne., Jean de Dondis , Nicolas Flamel, Accurse, Bartliole, Gracien, Pierre d'Ailly, Nicolas Clémengis, Jerson, Thomas Connecte, Benoît Gentian, Jean de Courtecuisse, Vincent Ferier, Juvénal des Ursins, Pic de la Mirandole, Chartier,î\Iartuel d'Auvergne, François Vilon et Robert Gaguin , forment la chaîne de ces hommes qui nous amènent des premiers jours du moyen âge au temps de la renaissance des lettres. Leur célébrité fut grande, et les surnoms par lesquels on les distingua prouvent l'admiration naïve de leurs siècles: Albert fut surnommé le Grand, Thomas d'Aquin l'Ange de l'école , Roger Bacon le Docteur admirable, Henry de Gand le Docteur solennel , Henry de Suze la Splendeur du droit, Alexandre de Hallays le Docteur irréfragable, Alain de l'Ille le Docteur universel, Bonaventurc le Docteur séraphique , Scott le Docteur subtil , Gilles de Rome le Docteur très-fondé.
Ces hommes, avec des talents divers, formoient des écoles , avoient des disciples comme
les anciens philosophes de la Grèce. Albert inventa une machine parlante , Roger Bacon découvrit peut-être la poudre ^ , le télescope et le microscope ; Jacques de Dondis composa une horloge céleste ou une sphère mouvante. Saint Thomas d'Aquin est un génie tout- à-fait comparable aux pluy rares génies philosophiques des temps anciens et modernes; il tient de Platon et de Malebranclie pour la spiritualité, d'Aristote et de Descartes pour la clarté et la logique. Les Scottistes et les Thomistes , les Réalistes et les Nominaux ressuscitèrent les deux sectes de la forme et de l'idée. Vers l'an 1050, les écrits d'Aristote a voient été apportés par les Arabes en Espagne, et de l'Espagne ils passèrent en France : Bérenger, Abailard, Gilbert de la Porée firent revivre la doctrine du Stagyriste; mais, les Pères grecs et latins ayant depuis long -temps frappé d'anathème cette doctrine, un concile, tenu à Paris en 1209, condamna au feu les écrits dans lesquels elle étoit renfermée. L'interdiction dura plus de quatre-vingts ans; on se relâcha ensuite, et en Mil le triomphe d'Aristote fut tel, qu'on n'en-
■^ Connue d'ailleurs à la Chine ainsi que la boussole, l'imprimerie, le gaz, etc.; ces découvertes matérielles dévoient naturellement avoir lieu chez une société à longue vie , comme celle des Chinois.
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seigna plus d'autre philosophie que la sienne. Un siècle après, Ramus, qui osa s'élever contre sa logique, lut la victime du fanatisme scolastique. Il iallut attendre Gassendi et Descartes pour triompher du précepteur d'Alexandre.
Duranti , Barthole, Alciat et plus tard Cujas, lurent les lumières du droit. On se fera une idée de l'influence que ces hommes exerçoientsur leur temps, en rappelant les effets de leurs leçons : la classe où Albert le Grand enseignoit, ne suffisant plus à la multitude des auditeurs, il se vit oblige de professer en i lein air, sur la place qui prit le nom de Maître Albert. Foulques écrit à Abailard : « Rome t'envoyoit ses » enfants à instruire; et celle qu'on avoit en- )) tendue enseigner toutes les sciences, montroit, » en te passant ses disciples, que ton savoir « étoit encore supérieur au sien. Ni la distance, » ni la hauteur des montagnes, ni la profon- » deur des vallées, ui la difficulté des chemins » parsemés de dangers et de brigands, ne pou- » voient retenir ceux qui s'empressoient vers toi. )) La jeunesse angloise ne se laissoit effrayer, ui w par la mer placée entre elle et toi , ni par » la terreur des tempêtes, et à ton uom seul , » méprisant les périls , elle se précipitoit en » foule. La Bretagne reculée t'envoyoit ses ha- » bitants pour les instruire; ceux de l'Anjou
» venoient te soumettre leur férocité adoucie. » Le Poitou, la Gascogne, l'ibérie, la Norman- » die, la Flandre, les Teutons, les Suédois, ar- » dents à te célébrer, vantoient et proclamoient )) sans relâche ton génie. Et je ne dis rien des » habitants de la ville de Paris et des parties » de la France les plus éloignées comme les » plus rapprochées, tous avides de recevoir tes » leçons, comme si, près de toi seul, ils eussent » pu trouver l'enseignement ^ d
La foule des maîtres et des écoliers de l'Université, étoit telle quand ils alloient en procession à Saint-Denis , que les premiers rangs du cortège entroient dans la basilic^ue de l'abbaje , lorsque les derniers sortoient de l'église des Mathurins de Paris. Appelée à donner son vote sur la question de l'extinction du schisme , l'Université fournit dix mille sufifrr.ges ; elle proposa d'envojer k un enterrement 25,000 écoliers pour en augmenter la pompe. On voit ce grand corps figurer dans toutes les crises politiques de la monarchie , et particulièrement sous les règnes de Charles V, de Charles VI et de Charles VIL Factieux ou fidèle, il làchoit ou retenoit les flots populaires, tandis que des esprits novateurs
^ Cette élégante traduction est d'une feinme. OEiivres de madame Guizot.