‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de FranceChapitre 48 sur 80 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

le jour (leia bataille, et soixante mille le lendemain ; exagération visible : on oublie toujours dans ces calculs des anciennes batailles le temps matériel qu'il falloit pour tuer quand on n'employoit pas les machines de guerre , et alors surtout qu'on ignoroit cette artillerie des temps modernes qui emporte des files de soldats à la fois. Trente mille Anglois ( car il faut compter presque pour rien Tefiet des six pièces de canon tirant un moment vers le soir, et vraisemblablement mal servies) , trente mille Anglois auroient tué quatre-vingt mille François dans cinq ou six heures à coups de flèches, de lances et d'épées; et c'est ne pas assez, dire, car la division de l'armée ennemie, commandée par Edouard en personne , ne fut pas même engagée. Une lettre de Michel Northburgh, témoin occulaire, nous a été conservée par Robert d Avesbury, dans son histoire d'Edouard III \ Cette lettre réduit le nombre des hommes d'armes tués le jour de la bataille, à quinze cent quarante-deux, sans y comprendre communes et pédailles ( gens de pied ) , et le lendemain à deux mille et plus. JNorthburgh nomme, ainsi qu'il suit, les principaux chefs tués dans les diverses actions : « Furent

^ "Voyez cette lettre clans l'excellente édition de Froissard par M, Buchoii.

t) morts le roi de Bohême, le duc de Lorraine, le » comte d'Alençon, le comte de Flandre, le comte » d'Harcourt etses deux fils (particularité remar- )) quable ), le comte d'Aumale, le comte de Ne- M vers et son frère le seigneur de Thouars, » l'archevêque de Sens , l'archevêque de Nîmes, » le haut-prieur de l'hôpital de France, le comte » de Savoie, le seigneur de Morles, le seigneur » de Guyes , le sire de Saint-Venant (maréchal) , 5) le sire de Rosingburgh, six comtes d'Allema- » gne, et tout plein d'autres comtes et barons » et autres gens et seigneurs dont on ne peut en- » core savoir les noms. Et Philippe de Valois , et » le marquis qui est appelé l'élu des Romains » ( Charles de Luxembourg-, élu roi des Ro- » mains), échappèrent wasvès (blessés). » Cette lettre est datée devant Calais, le quatrième jour de septembre , neuf jours seulement après la bataille.

A ces illustres morts il faut ajouter le roi de Majorque, le comte de Blois, neveu du roi de France, les comtes de Sancerre et d'Auxerre, le duc de Bourbon et les deux chefs des Génois, Grimaldi et Doria.

Les corps de ces seigneurs ayant été relevés par ordre d'Edouard , il les fit inhumer en terre sainte au monastère de Mainteney près Créci. Knington et Walsingham assurent que les

Anglois ne perdirent qu'un écuyer, trois chevaliers et irès-peu de soldais : la victoire ne compte pas ses morts ; qui triomphe n'a rien perdu.

La içrande aristocratie françoise a éprouvé trois grandes défaites par les Anglois, Gréci , l'oitiers, Azincourt, comme la grande aristocratie romaine perdit contre les Carthaginois les batailles de la Trébie , de Thrasymène et de Cannes. Ces désastres qui nous ôtèrent du sang, non de la gloire, tournèrent eu dernier résultat au profit de notre civilisation et de nos libertés. Il lut ouvert au champ de Créci une blessure dans le sein de la haute noblesse de France; blessure qui élargie à Poitiers, Azincourt, et à JNicopolis, épuiia le corps aristocratique. Bientôt parut , après les déroutes de Philippe de Valois et de Jean son fils , une noblesse dont on n'avoit presque point entendu parler et qui succéda à la première, de même que la seconde noblesse franke s'étoit montrée après l'échec de Lother a la bataille de Fontenaj. On avoit méprisé la pauvreté des gentilshommes de province; on fut heureux de trouver leur épée : les Charny , les Ribaumont , les Du Guesclin , les Latrémoille , les Boucicault , les Saintré, furent suivis des Pothon et des La Hire , et perpétuèrent cette race héroïque jusqu'à

Bayard et au capitaine La Noue. Cette chevalerie seconde, non moins illustre, substituée aux grands barons , forma la transition entre l'armée aristocratique et l'armée plébéienne. Du Guesclin commença l'art militaire moderne et la discipline ; La Jacquerie et les grandes-compat^nies apprirent aux paysans qu'ils se pouvoient battre aussi bien que leurs seigneurs. Le ban et l'arrièreban remplacèrent peu à peu la levée en masse des vassaux; ce ban et cet arrière-ban devinrent inutiles, quand les troupes régulières s'établirent sous le règne de Charles VIL La royauté, ainsi que l'armée nationale, accrut sa force de l'affoibhssement même du corps aristocratique-militaire : l'ancienne constitution de l'état s'altéra dans sa partie virtuelle, et la société marcha, par ce qui sembloit un malheur, vers ce degré de civilisation où nous la voyons aujourd'hui. On peut dire que la couronne de France et la nation françoise furent trouvées sous les morts du champ de bataille de Créci.

La dernière apparition des robles comme soldats eut iieu h la bataille d'ivri , dans ce corps de deux mille gentilshommes armés à cru depuis la tête jusqu'aux pieds. Vers la fin du règne de Henri IV la fureur des duels aftbiblit ce qui restoit de la seconde aristocratie. Enfin sous Louis XIII et sous Louis XIV les gen-

tilshomnies ou servirent dans des corps privilégiés réputés nobles, ou devinrent les oiiîciers de l'armée nationale. Dans cette nouvelle position ilsnemanquèrent point à leur renom : les batailles livrées parCondé etparTurenne attestent que si le gentilhomme avoit changé de fortune , il n'avoit pas dégénéré de valeur. Aux champs de Clostercamp et à ceux de Fontenoi , sous Louis XY , dans la guerre d'Amérique sous Louis XVI, la France n'eut point ci rougir des d Assas et des Lalajette. Quand , au commencement de la révolution , il ne resta plus au pauvre gentilhomme , redevenu Frank, que son épée , il l'alla porter aux pieds de ceux qui, selon ses idées, avoient le droit d'en requérir le service ; il laissa la victoire pour le malheur. Si ce fut une faute, ce fut celle de l'honneur; et puisque la noblesse devoit périr, mieux valoit qu'elle trouvât sa fin dans le principe même qui lui avoit donné la vie. Peu après éclatèrent les merveilles de l'armée plébéienne. Aujourd'hui si la France parvient à généraliser le système des gardes nationales , elle détruira celui des armées permanentes ; elle rétablira les anciennes levées en masse des communes ; les convocations du ban et de î'arrièreban plébéiens remplaceront les convocations du ban et de l'arrière-ban nobles ; la démocratie fera ce qu'a voit fait l'aristocratie. Les

hammes tournent dans un cercîe, et reproduisent incessamment les rliêmes institutions dans un autre esprit, et sous des noms divers.

T'Jùlippe, arrivé à Amiens, essaie iuulileineut de rassembler de tK)uveaux soldais pour livrer tiiie seconde baLaille. — Il veut faire pendre Godemar Du Fav et il est (Jélournë de ce dessein par Jean de Hainaut. — Geofrov d'Harcourt vient, la tenaille an cou , se jeter aux pieds de l'hili[)pe, qui lui pardonne. — Edouard met -le siège devant Calais; le duc de Normandie lève celui d'Aiguillon. — Les Anglois de la Gujenne envahissent tout le pays jusqu'à la Loire. — Continuation de la guerre en Bretagne. — Héroïsme de Geofioy du Pontblanc dans Lannion. — Charles de IJlois esl fait prisonnier au siège de la Roche-de-Rien. — Mort du vicomte de Rohan , des seigneurs de Chateaubriand et de Roje, des sires de Laval, de Tonrnemine, de Rieu , de Boisboissel , de Machecou, de Rosterner, de Loheac et de la Jaille. — Bataille de PSeville, ou David Bruce, roi d'Ecosse, est fait prisonnier parla reine d'Angleterre. — Accroissement des taxes. — Augmentation et alléralion des monnoies. — Multitude de pensions assignées sur le trésor en qualité de fiefs. — Aventure de Louis de Maie, comte de Flandre, fils de Louis, tué à la bataille do Gréci. — Gauthier de Maunj obtient un sauf-conduit pour traverser la France et se rendre de la Guyenne au camp d Edouard qui assiègeoit Calais. — Caractère du temps : la foi religieuse se fait sentir dans la foi politique; ce n'est ])as la civilisation intellectuelle de l'espèce; mais la civilisation de l'individu. La politesse du haut rang fait disparoitre la barbarie , et le fanatisme de l'honneur chevaleresque tient, lieu de la vertu du citoyen. — Philippe marche au secouis de Calais qui ressentoit les horreurs de !a famine. — Joie des Calaisiens lorsque , du haut de leurs lem parts , ils aperçoivent l'armée de Philippe marchant la nuit en ordre de bataille au clair dé la lune. — Leur doideur, quand elle fé- Joigne sans les avoir pu secourir,

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