‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de FranceChapitre 47 sur 80 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

réchaux alla tout le pas de racg en ranî^ , admonestant comtes , barons , chevaliers , écujers soudoyers , à garder leur honneur et à bien faire la besogne^ et disoit ces langages en riant si doucement de si liée (joyeuse) chère ^ que les plus timides étoient rassurés en le regardant. Quand il eut ainsi visité ses trois batailles , il se retira à l'heure de haute tierce (environ midi) à celle qu'il commandoit en personne et d'où il pourroit voir tous les événements du combat. L'armée but et mangea par ordre des maréchaux , après quoi les soldats s assirent à terre sans quitter leurs rangs, bacinets et arcs devant eux, attendant l'ennemi.

Le porte-oriflamme , Miles Desnoyers, les seigneurs deBeaujeu, d'Aubigny et de Basèle, envoyés par Philippe à la découverte , trouvèrent les ennemis assis de la sorte , comme des moissonneurs prêts à couper un champ de blé sur une colline; les Anglois aperçurent les chevaliers François et les laissèrent tout examiner à loisir : cette supériorité de sang-froid et de confiance annonçoient déjà de quel côté passeroitla fortune. Edouard avoit surtout défendu, sous quelque prétexte que ce fût, de rompre les fdes. Il comptoit avec raison sur la bouillante ardeur de nos soldats; on avoit déjà appris à nous vaincre par l'excès de notre courage.

Le tumulte et la confusion de notre armée formoit un triste contraste avec le calme et la régularité de l'armée ennemie; nous avions mille intrépides capitaines, pas un général. Dès les premiers mouvements on n'avoit point été d'accord sur l'ordre à tenir. Les arbalétriers génois étoient derrière la cavalerie , à la queue de la colonne : le roi de Bohême représenta qu'on faisoit trop peu de cas de ces étrangers , qu'il connoissoit leur valeur, et qu'eux seuls dévoient être opposés aux archers Anglois. La majesté de ce vieux roi et son expérience dans la guerre persuadèrent Philippe; il fit passer les Génois à la tête des troupes; mais l'impétueux comte d'Alençon murmura de cette disposition qui l'empêchoit de se trouver le premier sur l'ennemi.

L'armée françoise lorsqu'elle avança versGréci, se trouvoit divisée de la sorte : quinze mille arbalétriers, presque tous Génois, commandés par Charles Grimaldi et Antoine Doria, formoient l'avant-garde ; Charles , comte d'Alençon et frère du roi , suivoit avec quatre mille hommes d'armes; le roi venoit ensuite conduisant le corps de bataille, également composé de cavalerie, où se trouvoient les rois étrangers et la haute noblesse. Le duc de Savoie, nouvellement arrivé avec mille chevaux, menoit l'a rri ère-garde con-

jointemenl avfc; le roi de J^ohcmc. Une infanterie innombrable erroil nu hasard dans la campagne, obstruant les chemins et gênant les troupes réççulières. Chariuc Jiomme à cheval ctoit accompagné de trois on quatre fantassins pour le servir, comme de nos jours dans les corps de Mameloucks: nous devions aux guerres des Croisades celte organisalion de la cavalerie, l'usage de l'arbalète et de 1 habit long.

On vit revenir les quatre chevaliers envoyés îi la découverte. Philippe leur cria : « Quelles » nouvelles? » Jls se regardèrent les uns les autres sans répondre ; aucun n'osoit prendre la parole. Philippe ordonna au moine de Basèle de s'expliquer. Ce chevalier, suisse ou champenois, étoit au service du roi de Bohême, et passoit pour un des capitaines les plus expérimentés de l'armée. Sire , dit-il , nous avons chevauché; si nous avons vu et, considéré le. convenant des Ànglois. Si conseille, ma partie, et sauf toujours le meilleur conseil , que vous laissiez toutes vos gens ici arrêter sur les champs et loger pour cette Journée. Car ainçois ( avant) c/ue tes derniers puissent venir, et vos batailles sojent ordonnées il sera tard: si seront vos î^'ctis lassés et travaillés et sans arroj , et trouveriez vos ennemis frais et nouveaux. Si pouvez le matin vos batailles ordonner plus mûrement

et mieux , et par plus gruTid loisir udviser vos ennemis , et par quel côté on les pourra combattre ,• car sojez sûrs quils vous attendront.

Jamais avis plus salutaire n'avoit été donné : depuis plusieurs jours l'armée faisoit des marches forcées; elle avoit passé la nuit à déEler dans Abbeville, elle venoit de faire six lieues au trot de la cavalerie; elle étoit hors d'haleine, accablée de fatigue et de chaleur ( on étoit dans les jours les plus chauds de l'été ) ; elle n'avoit pris aucune nourriture; enfin un orage qui grondoit encore avoit trempé hommes et chevaux, mouillé les armes, et rendu les arcs des Génois presque inutiles.

Philippe sentit la sagesse de ce conseil ; il ordonna de suspendre la marche de l'armée; les deux maréchaux deMontmorency et Saint-Venant coururent de toute part criant : Bannières arrêtez l au nom de Dieu et de saint Denis. Mœurs , usages et langage qui montrent que Dieu étoit dans ce temps le seul souverain maître, et que les maréchaux de France remplissoient des fonctions aujourd'hui laissées aux officiers inférieurs.

Les Génois s'arrêtèrent , déposèrent leurs arbalètes et commencèrent à préparer leurs étapes; mais le comte d'Alençou, (jui les suivoit

avec sa cavalerie , ou n'entendit point l'ordre, ou n'y voulut point obéir. La jeunesse qui l'entouroit se regardoit comme insultée parce que les Génois dévoient découvrir l'ennemi avant elle; elle jura qu'elle ne feroit halte que quand les pieds de derrière de ses chevaux tomheroient dans les pas des étrangers qui laisoient la tête de la colonne. Le comte d'Aleiiçon trouve les Génois occupés de leur nourriture , les traite de lâches et les force de continuer leur chemin. Les derniers corps de l'armée ne veulent point rester en demeure ; un mouvement général entraîne le roi et les maréchaux , malgré leurs efforts. Les communiers dont tous les champs étoient couverts entre Abbeville et Créci , entendant la voix des chefs , et voyant se hâter la cavalerie, croient que Ton en est venu aux mains : ils brandissent leurs diverses armes et crient tous à la fois : A la mort! à la mort l Chaque seigneur se précipite avec ses vassaux pour arriver le premier. Cent vingt mille hommes se heurtent , se poussent, se pressent dans un étroit espace ,; une éclipse frappe l'imagination , un orage augmente le désordre , et l'on arrive au milieu des torrents de pluie, au bruit du tonnerre , au cri répété à la mort! à la mort! en face de l'ennenji.

Les Anglois se lèvent en silence : les archers placés à la première ligne font seuls un pas en avant ; l'infanterie irlandoise et galloise au second rang tire sa large et courte épée, et les hommes d'armes au troisième rang dressent tous leurs lances si droites , quelles semblaient un petit bois.

Si Philippe n'avoit pu arrêter son armée lorsqu'elle n'étoit pas encore sur le champ de bataille , cela lui fut bien moins possible devant les Anglois : la vue de l'ennemi produisit sur lui ce qu'elle produit sur tous les François , l'ardeur du combat et la fureur guerrière. Les voilà, s'écria - t -il , ces brigands gui ont occis mes pauvres peuples , gâté , ardé et exilé la France. Allons , messeigneurs , barons , chevaliers , écujers et bons hommes des communes , vengeons nos injures , oublions haines et rancunes passées s'il j" en a entre nous , et, courtois sans orgueil, portoîis-nous en cette bataille comme frères et parents.

Quoiqu'il fût déjà trois heures de l'après-midi (26 août 1846), le signal est donné aux arbalétriers génois de commencer l'attaque : secrètement offensés des paroles outrageantes du frère duroi,ils demandent un moment de repos; ils représentent qu'ils sont accablés de fatigue et de faim , que la pluie a détendu les cordes de leurs arbalètes

et qu'ils iie sont mie ordonnés pour faire grand exploit de bataille. Ces paroles étant rapportées au comte d'Alençon ; il s'écrie : On se doit bien charger de telle ribaudaille qui faille au besoin ! et il marche sur eux. Obligés d'aller au combat , les Génois commencèrent ixjuper moult épouvantablement pour les Anglois ébahir. Trois fois ils recommencèrent à crier; s'arrêtant entre chaque cri , puis courant vers l'ennemi. Au troisième cri, ils lancent leurs flèches, qui tombent sans effet.

Les archers anglois découvrent leurs arcs qu'ils avoient tenus dans leur étui pendant la pluie, courbent ces arcs jusqu'aux erapennons des flèches, et en décochent à la lois un si grand nombre qu'elles ressenibloient , disent les historiens, à de la neige ou à une grande ondée descendant sur les Génois. Ces Italiens se renversent sur les hommes d'armes du comte d'Alençon; Grimaldi et Doria se font tuer en essayant de rallier leurs gens.

Philippe aperçut l'échauFourrée, et toujours poursuivi de l'idée de trahison , il s'écrie : « Tuez , tuez cette ribaudaille qui nous em- 1) pêche le chemin. » Le comte d'Alençon fait sonner la charge , et passe avec sa cavalerie sur le ventre des Génois : percés des flèches angloises , foulés aux pieds par nos hommes

(l'armes , ils coupent les cordes de leurs arbalètes , et se dispersent dans toutes les directions; les archers ennemis tirent dans le plus épais de cette mêlée, et les cavaliers tombent abattus de loin avec leurs chevaux.

Le comte d'Alençon s'ouvre un passage à travers les archers Génois en fuite et les archers anglois avançant , heurte la seconde ligne des troupes commandées par le jeune fils d'Edouard, perce encore cette infanterie, et se trouve en face des chevaliers du prince de Galles, qui le chargent à leur tour. Le comte de Flandre , avec son fils le dauphin Viennois et le duc de Lorraine, se détachant du corps de bataille françois , accourent au partage de la gloire et des périls du comte d'Alençon. Les lances se croisent; les épées remplacent les lances brisées. Tous ces rois, comtes, ducs, barons et chevaliers, au lieu de donner ensemble, combattent les uns après les autres» L'indépendance barbare dominoit encore tous les esprits avec les idées romanesques; on ne cherchoit qu'à se faire une renommée particulière de vaillance, sans s'inquiéter du succès général ; jamais on ne vit phis de courage et moins d'habileté. La sérénité étoit revenue dans le ciel , mais au désavantage des François, carilsavoientle vent et le soleil au

visage. A mesure qu'ils trébuchoient, ils étoient égorf^és ci terre par les Gallois et les Irlandois.

Philippe, apercevant le comte d'Alençon au plus épais de la seconde division des Anglois . est saisi de crainte pour son frère. 11 se tourne vers ses gens et leur dit : Allons ! et s'ébranle avec le corps de bataille. Aussitôt la seconde division ennemie descend de la colline, afin de soutenir le prince de Galles et d'arrêter le roi de France. La bataille se ranime.

Le prince de Galles , assailli par le comte d'Alençon , est au moment de succomber ; Warwich et Geofroy d'Harcourt, qui avoient la garde du fils d'Edouard , envoient demander du secours à son père, a Si, dit Edouard au messager, mon fils est-il jnort , ou à terre, ou blessé fju il ne puisse s'aider? Le chevalier répondit : Nennj, sire, si Dieu plaît. Le roi dit: Or, retournez devers lui et devers ceux qui vous ont envoyé i et leur dites de par moi quils ne rnenvoyent meshuj quérir pour adventure qui leur advienne tant que mon fils soit en vie , et leur dites que Je leur mande qu'ils laissent à fenfant gagner ses éperons. Je veux, si Dieu l'a ordonné, que la Journée soit sienne. »

Cette réponse où la naïveté chevaleresque se mêle à la fermeté d'uo vieux Romain , ra-

nima le courage des deux maréchaux anglois. Harcourt devoit être puni de la victoire qu'il remportoit sur sa patrie, ainsi qu'il arrive à ceux qui s'obstinent à ces longues vengeances qui n'appartiennent qu'à Dieu. On avoit dit à Geofroy que la bannière du comte son frère avoit été vue; il le cliercboit pour le sauver; mais le comte n'avoit point voulu survivre à la honte du triomphe de Geofroy : il s'étoit fait tuer par les ennemis de la France.

Le roi de Bohême étoit à l'arrière -garde avec le duc de Savoie. On lui rendit compte des événements : Et où est monseigneur Charles, rnonjîls'^ dit-il. On lui répondit qu'il combattoit vaillamment, en criant , Je suis roi de ^So/iez/îe / qu'il avoit déjà reçu trois blessures.

Le vieux roi , transporté de paternité et de courage , presse le duc de Savoie de marcher au secours de leurs amis; le duc part avec l'arrière-garde. On n'alloit point assez vite au gré du monarque aveugle qui disoit à ses chevaliers : « Compagnons , nous sommes nés en une même » terre, sous un même soleil , élevés et nourris » à même destinée , aussi vous proteste de ne » vous laisser aujourd'hui tant que la vie me )) durera. » Quand on fut prêt à joindre l'ennemi , il dit à sa suiie : « Seigneurs , vous êtes

mes amis, je vous recjuiers que vous me meniez si avant que je puisse férir un coup cVêpée. » Les chevaliers répocdirent que volontiers ils le feraient. Et à donc, afin quils ne le perdissent dans la presse , ils lièrent son cheval aux freins de leurs cJievaux et mirent le roi tout devant , pour mieux accomplir son désir , et ainsi s en allèrent ensemble sur leurs ennemis.

Le roi de Bohême , conduit par ses chevaliers, pénétra jusqu au prince de Galles : ces deux héros, dont l'un commençoit et dont l'autre finissoit sa carrière, essayèrent plusieurs passades de lance, pour illustrer à jamais leurs premiers et leurs derniers coups. La foule sépara ces deux champions, si différents d'âge et d'avenir, si ressemblant de noblesse, de générosité et de vaillance. Le roi de Bohême alla si avant quil férit un coup de son épée , voire plus de quatre et recombattit moult vigoureusement , et aussi firent ceux de sa compagnie ; et si avant s'j boutèrent sur les Anglais, que tous j demeurèrent, et furent le lendemain trouvés sur la place autour de leur seigneur et tous leurs chevaux liés ensemble. Vrai miracle de fidélité et d'honneur. Les muses, qui sortoient alors du long sommeil de la barbarie, s'empressèrent à leur réveil tl'immortaliser le vieux roi aveugle; Pétrarque le chanta , et le jeune Edouard prit sa

devise qui devint celle des princes de Galles : c'étoit trois plumes d'Autruche avec ces mots tudesques écrits à l'entour in riech, je sers: il n'appartenoit qu'à la France d'avoir de pareils serviteurs.

Cependant le combat continuoit; mais, le comte d'Alençon et le comte de Flandre ayant été tués, les hommes d'armes de ces princes commencèrent à plier : le frère de Philippe expioit par une fin digne de sa race les malheurs dont il étoit la cause première.

Tout à coup nos soldats croient entendre éclater la foudre , et se sentent frappés d'une mort invisible : Dieu lui-même paroît se déclarer en faveur de leurs ennemis et lancer le tonnerre au milieu de la bataille. Pour la première fois le bruit du canon frappoit l'oreille des François; ils frémirent; ils eurent linstinct des victoires nouvelles qu'ils dévoient obtenir un jour par cette arme; un nuage de fumée , déchiré par des feux rapides, couvroit leur gloire et leur malheur. Cette obscurité guerrière devoit envelopper désormais ces hauts faits, ces grands combats, ce spectacle de sang qui plaisoient tant au soleil et aux chevaliers.

Edouard avoit placé six pièces de canon sur la colline : la poudre étoit déjà connue , mais on ne l'avoit point encore employée dans

une bataille. La guerre antique et la guerre moderne, le eénie de Du Guesclin et celui de Turenne se rencontrèrent aux champs de Créci. La lance, la flèche et le boulet atteignent à la fois le chevalet le cavalier; l'orillamme, l'étendard rojal, les bannières diverses, hachés par le sabre, sont aussi traversés par ces blocs de fer qui percent aujourd'hui les drapeaux. De si grands monceaux d'armes, de cadavres et de chevaux s'élèvent, que ce qui est encore vivant reste assiégé , bloqué et immobile dans ces barricades mortes. >• .

Tout expire, rois, princes, chevaliers, hommes d'armes, communiers. Au milieu de ce massacre , Philippe ne cherchoit lui - même que le coup qui devoit mettre fin à sa vie. Dès la première charge son cheval avoit été tué sous lui : on vit tomber le monarque , un cri s'éleva : « Sauvez le roi ! » Dernière ressource des François , dernier sentiment qui les animoit quand ils avoient tout perdu. Ce cri d'honneur, de dévouement, de tendresse et de douleur, fut entendu des ennemis; il augmenta chez eux l'espoir de la victoire. Jean de Hainaut, qui étoit auprès de Philippe, parvint à grand' peine à le faire monter sur un autre cheval. Il l'engage vainement à se retirer ; Philippe, voulant toujours secourir son frère déjà abattu, s'en-

fonce, sans rien écouter, dans les bataillons ennemis; il reçoit deux blessures, l'une à la gorge, l'autre à la cuisse. Déjà le soleil étoit couché : le roi s'obstinoit à mourir pour les François morts pour lui ; Jean de Hainaut fut obligé de lui faire violence. Il saisit le cheval du monarque par le frein, et entraînant Philippe : « Sire , s'écria-t-il , retrajez-vous ; il est temps , » ne vous perdez mie si simplement. Si vous M avez perdu à cette fois , vous recouvrerez à » une autre. »

La nuit pluvieuse et obscure favorisa la retraite de Philippe. Ce prince , entré sur le champ de bataille avec cent vingt mille hommes, en sortoit avec cinq chevaliers : Jean de Hainaut, Charles de Montmorency, les sires de BeaujGU, d'Aubigny et de Montsault. 11 arriva au château de Broyé ; les portes en étoient fermées. On appela le commandant ; celui-ci vmt sur les créneaux, et dit : Qui est-ce Ih, qui appelle à cette heure? » Le roi répondit : « Ouvrez : c'est la fortune de la France. » Parole plus belle que celle de César dans la tempête, confiance magnanime honorable au sujet comme au monarque, et qui peint la grandeur de fun et de l'autre dans cette monarcliie de saint Louis. Du château de Broyé, Philippe se rendit à Amiens.

11 y a voit déjà deux heures qu'il lai soit nuit; les Auglois ne se tenoient pas encore assurés du triomphe ; il n'apprirent toute leur victoire que par le silence qu'elle répandit sur le champ de bataille. Inquiets de ne plus rien entendre, ils allumèrent des falots, et entrevirent à cette pâle lueur les immenses funérailles dont ils étoient entourés. Quelques mouvements muets indiquoient des restes d'une vie sans intelligence; quelques blessés, sans parole et sans cri, élevoient la tête ou les bras au-dessus des régions de la mort : scène indéfinie et formidable entre la résurrection et le néant.

Edouard, qui pendant toute cette journée n'avoit pas même mis son casque, descendit alors de la colline vers le prince de Galles, et lui dit en le serrant dans ses bras : « Dieu vous doins ( donne ) persévérance , vous êtes mon fils. » Le prince s'inclina et s'humilia en honorant son père. Les luminaires élevés par les soldats éclairoieut ces enjbrassements au milieu de tant de jeunes hommes privés pour jamais des caresses paternelles. Le fils et le petit-fils de la fille de Philippe le Bel avoient dans leurs veines de ce sang François qui souilloit leurs pieds; ils pouvoient aller raconter à leur mère, qui vivoit encore, ce qu'ils a voient vu dans la

vaste chambre ardente où gi soient les corps de ses parens et de ses amis.

Quand vint le jour, il faisoit un brouillard si épais qu'on voyoit à peine à quelques pas devant soi. Les communes de Rouen et de Beauvais, une ajitre troupe commandée par les délégués de l'archevêque de Rouen et du grand-prieur de France, mille lances conduites parle duc deLorraine, ignorant ce qui s'étoit passé, s'avançoient au secours de Philippe. Les Anglois plantèrent sur un lieu élevé les bannières tombées entre leurs mains: Attirés par ces enseignes de la patrie, les François venoient se ranger autour d'elles , et ils étoient égorgés; le duc de Lorraine, l'arclievèque de Rouen et le grand-prieur de Fiance, périrent avec leurs gens.

Edouard voulut connoître l'étendue de son succès : Regnault de Gobham et Richard de Stanfort furent dépêchés pour compter les morts, avec trois hérauts pour reconnoître les armoiries, et deux clercs pour écrire les noms : ils revinrent le soir apportant le rôle funèbre.

Dans ces fastes de l'honneur, on trouvoit inscrits, selon Froissard, onze cents chefs (!e princes, quatre-vingts bannerets, douze cent chevaliers d'un écu (servant de leur seule personne), et trente mille hommes d'autres gens. Quelques historiens disent qu'il périt trente mille hommes

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