‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 105 sur 211 · LA LIBERTÉ. — LA LIBERTÉ ET LES SCIENCES MODERNES · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ. — LA LIBERTÉ ET LES SCIENCES MODERNES

déterminé, le choix du criminel ne l'est pas encore. Il se pourrait que ce soit le criminel lui-même qui se détermine librement à pécher, tandis que les quatrevingt-dix-neuf autres se déterminent librement à rester innocents. Du moins la statistique seule n'en dit rien et laisse la place libre à l'hypothèse de la liberté. Sans contredire la moyenne supposée de un pour cent, il pourrait y avoir des groupes de cent habitants exempts de tout criminel, car, selon la juste remarque de Wundt, une moyenne idéale n'est pas une fatalité qui s'impose aux actions individuelles, alors même qu'il s'agit d'actions nécessaires échappant au libre arbitre. Ainsi dans une population dont la vie moyenne est de trente ans, tout individu arrivé à trente ans n'est pas pour cela obligé de mourir.

Un second vice plus radical de la conclusion déter- Deuxième ministe, c'est qu'elle confond l'absence de variation ''^p""'^dans les actions humaines avec l'absence de libéré, alors que ce sont là deux conceptions bien différentes. Nous avons déjà vu au commencement de cette étude que l'immutabilité de Dieu ne s'oppose nullement à sa liberté. La liberté, avons-nous dit, bien loin d'être un principe de perturbations et de désordres est un principe raisonnable, et partant un principe d'ordre et de constance, parce qu'il est éclairé par un idéal, la raison, et qu'il tend à sa réalisation. Il tend aussi à nous faire contracter des habitudes qui deviennent pour nous une seconde nature et qui, une fois acquises, ne varient guère plus.

C'est ce que Quételet lui-même a reconnu lorsqu'il écrivait ; « Quelles que soient les circonstances dans lesquelles il se trouve, le sage ne s'écarte que pende l'état moyen dans lequel il croit devoir se resserrer. Ce n'est que chez les hommes entièrement abandonnés à la fougue de leurs passions qu'on voit ces tran-

Fondements de la mou a le

Troisième

réponse.

Aveux do giiélelul.

sitions brusques... Un peu{)le (jui ne serait formé que de sages, ollrirait annuellement le retour le plus constant des mêmes faits. Ceci peut expliquer ce qjii sernl)lérait d'abord un paradoxe, c'est-à-dire que les pbénomèiies sociaux iniluencés par le libre arbitre de l'homme, procèdent, d'année en année, avec plus de régularité que les phénomènes purement influencés par les causes matérielles et fortuites (1). >

Que si le libre arbitre peut entrer dans la viedes peuples sans troubler gravement les moyennes des statistiques, parce qu'il est un élément de constance et de régularité, le paradoxe va diminuer encore plus à nos yeux, si nous observons que la liberté n'entre dans la vie que comme une cause partielle et accessoire.

Sans vouloir approuver l'exagération de certains partisans de la liberté, qui la considèrent à peu près comme une quantité négligeable dans une existence humaine ordinaire, à ce point que nous ne ferions même pas un acte libre par jour (2), nous admettons volontiers que dans l'ensemble de l'humanité, la liberté n'est qu'un facteur secondaire, dont les résultats se laissent neutraliser et dominer par une foule d'au très causes principales ou accidentelles. Comme l'a très bien dit Leibnilz: « nous ne sommes qu'empiristes dans les trois (juarts de nos actions ». C'est là, ce nous semble, l'explication la plus profonde de la constance des moyennes de nos statistiques. Quételet lui-même a fini par le reconnaître et le proclamer.

* Devant un pareil ensemble d'observations, dit-il, faut-il nier le libre arbitre de l'homme? Certes, je ne le crois pas, seulement ce libre arbitre se trouve resserré dans des limites très étroites et joue dans les

(1) Quételet. Du sy/<lè)}ie social, p. 16.

(2; Observations de M.riallon, The Mind., t. XXXV, Fevue scientifique, 7 mars \SSô. arliclo de M. Olivier.

Page 1