II. LE DEVOIR. — LA FIN DERNIÈRE DE L'BOMME
et le moteur apparent ou caché de toutes nos actions, le point d'orientation de notre vie tout entière.
Impossil)le à un être humain de se soustraire à cette loi de la gravitation universelle des âmes vers la félicité parfaite. S. Thomas et S. Augustin l'ont redit après Aristote : Beati certo omnes esse volumus (1). Ceux-là mêmes, — et ils sont nomhreux, — qui s'égarent et se trompent sur la nature du véritahle bonheur, sont unanimes à le vouloir et à le rechercher • les en éloigner serait leur faire violence.
Qu'est-ce donc gue le vrai bonheur? Il nous im- Q»'esi-ce
-^ que le
porte d'être fixés au plus tôt sur la signification de ce l'onhem? mot mystérieux, et de rechercher quel est l'objet qu'il désigne.
Le bonheur par fait, nous disent les philosophes, à la suite de Boece, est la possession assurée et tranquille d'un bien, capable de rassasier tous nos désirs et à la portée de tous les hommes de bonne volonté (2).
Il est clair, en elTet, que si ce bien ne pouvait rassasier pleinement les aspirations de rhomme,il serait incapable de faire son bonheur parfait ; — que si sa possession loin d'être paisible et assurée, était troublée et incertaine, l'anxiété et le trouble qu'il produirait dans l'âme empoisonneraient son bonheur ; — enfin, un bonheur qui ne serait pas à la portée de tous les hommes, et qui pourtant serait la fin dernière de
(1) s. Augustin, de Trinit., 1. 13, n° 4.— Cf. Aristote, Moy. A7c., 1. [, ch. 4, § 8 ; liv. I, ch. 10, § 7 ; liv. X, ch. 6, § 1. « Le bonheur est la fin de toutes les actions do l'iiomme » (B. S. H.). — S. ïliomas, Sum. theoL, P 2x, q. 13, a. b', etc.
(2) « status omnium bonorum aggregatione perfectus ». Boetius, Consolai, phil., Ml, 2. — « Nomine beatitudinis intelligitur ullima perfectio rationalis seu intellecluaiis naliirœ ». S. Th., T", q.02, a.l. — « Béatitude est perfeclum et sufficiens bonum, omiie malum excludens et omne desiderinm implens». S. Th., h>'2x, q. 5. a. 3. — « Beatus est qui habct onmia qnœ vult ». S. Augustin, f/c î'r(/ii<«/e, I. 15, cap. 5.
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tous les hommes, ne serait (jiie chimère el coiilradiction.
A la lumière de cettedéfinition, examinons les biens incapables de procurera l'homme le parfait bonheur. Procédant par voie d'élimination, après avoir vu où il n'est pas, nous découvrirons i)lus facilement où il doit être.
11 n'est Les sensualistes et les épicuriens, anciens et mole? biens dernes, ont placé le bonheur de Thomme dans les co.pores. jq^ j gg^j^ggg q^g douneut les biens du corps, soit intérieurs,comme la santé, la force physique, la volupté, soit extérieurs, comme les richesses, le luxe de la table ou des habits, etc.
Mais cette conception grossière du vrai bonheur mérite à peine une réfutation. Les biens du corps, étant inférieurs à ceux de l'âme, doivent être subordonnés, loin d'être une fin dernière. A quoi bon les richesses, par exemple, si l'on n"a ni la paix de la conscience, ni les joies de l'amitié, ni l'estime des honnêtes gens ? or ces biens ne se peuvent acheter. Les biens corporels sont donc insuflisants à rassasier les plus nobles aspirations de notre âme; s'ils étourdissent les sens, ils laissent l'esprit et le cœur vides et alfamés ; loin d'exclure tout mal, comme l'ignorance et le vice, ils les favorisent au contraire ; enfin ils ne sont ni stables, ni exempts de sollicitude, ni à la portée de tous, car il ne suflit pas de la bonne volonté pour être riche ou bien portant. Ni dans Moins grossière, sans doute, mais non moins erbions de ronee, est 1 opinion de ceux qui, a la suite de /enon, [dacent le vrai bonheur dans les biens de l'esiJrit, soit extérieurs connue riionneui'. la gloire, le pouvoir ; soit inléneurs comme les biens intellectuels et les joies artistiques.
La gloire humaine, le pouvoir et les honneurs (|ui
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en sont parfois les effets, quoiqu'ils soient plus précieux que les biens matériels, ne sauraient pourtant constituer le vrai bonheur. Trop souvent ce bonheur et cette gloire sont mensongers, soit qu'ils reposent sur de fausses vertus et de faux mérites, soit qu'ils n'expriment qu'une admiration feinte ou une sincérité douteuse. Lors même qu'ils seraient sincères et mérités, tout leur prix vient du mérite réel dont ils sont le signe et la reconnaissance publique ; c'est donc dans le vrai mérite qu'il faudrait chercher le bonheur, plutôt que dans un de ses effets accidentels et extrinsèques. Aussi les âmes nobles cherchentelles à être vertueuses plutôt qu'à le laisser paraître, et font-elles plus de cas du témoignage de leur bonne conscience que des apphiudissements des hommes.
Du reste, rien de moins certain et de plus éphémère que la gloire de ce monde. L'opinion des foules est d'une mobilité qui déconcerte les pronostics des plus habiles, et qui tient dans une perpétuelle inquiétude aussi bien ceux qu'elle exalte que ceux qu'elle abaisse, dans son flux et son reflux quotidien. Bien fou qui voudrait lier son bonheur aux caprices de ses faveurs; celles-ci du reste ne sont pas à la portée de tous, et bien petit est le nombre des favoris qui peuvent y prétendre. Elles ne sont donc pas le vrai bonheur, fin dernière de tous les hommes.
L'école stoïque, qui place le vrai bonheur dans les esi-ii
1 , . dans la
biens spirituels intérieurs à 1 âme, tels que la science science et la vertu, s'approche davantage de la vraie solution, venu? sans l'atteindre toutefois.
La science humaine, telle qu'un seul esprit peut espérer l'acquérir sur cette terre, est si limitée et si pleine de ténèbres, qu'on a pu dire justement que plus nous devenons savants, plus nous prenons conscience de l'immensité et de la profondeur de notre igno-
.Neccssilé
(l'une autre vie.
rance, à ce point qu'on a vu les plus grands génies, comme Newton, iinir par dédaif^ner leur j)ropre savoir, pour s'abîmer et s'anéantir devant les profondeurs insondables de la science inflnie de Dieu. La science humaine est donc incapable de rassasier l'esprit de l'homme, et de faire le vrai bonheur d'une élite d'intellectuels, à plus forte raison du vulgaire qui ne peut y prétendre.
A la vertu, au contraire, tous les humains pourraient et devraient prétendre ; mais hélas ! que de difficultés, que de luttes au dedans et au dehors : et ce combat perpétuel est-il vraiment cette vie bienheureuse que cherche notre co-ur ? Ah ! sans doute, ce combat pour la vertu, d'une âme luttant contre ellemême, triomphant de ses propres défaites et grandissant au-dessus d'elle-même, est d'une noblesse et d'une grandeur incomparable. S'il a un côté pénible qui ne sourit pas à la nature, il n'effraie, avouons-le, que cette partie de nous-même que nous traînons avec nous et malgré nous, ce qu'il y a de vulgaire, de bas, de déréglé dans notre nature déchue, tandis qu'il attire au contraire tout ce qu'il y a en nous de généreux, de pur et d'élevé. Quels ont été nos jours les plus heureux, sinon ceux où nous avons lutté et soullert pour le devoir et la vertu !
Cependant, ne craignons pas de le reconnaître : ce l)onheur de la bonne conscience, ces larmes de joie au milieu des épines du devoir qui ensanglantent notre vie, ne sont pas encore la vie bienheureuse, loin de là, mais seulement un avant-goût et un prélude des joies éternelles, une préparation à la vie véritable.
Ici-bas, la solution de l'énigme redoutable resterait incomplète, car la sanction de lajusticeetdela bonté divines, soit jiour les bons soit pour les méchants, y est à peine ébauchée; il faut qu'elle se prolonge au