II. LE DEVOIR. — LA FIN DERNIÈKE DE l'hOMME
Ainsi ces deux vérités : l'homme est fait pour le devoir, l'homme est fait pour le bonheur, loin de s'opposer, se combinent en se subordonnant dans une harmonieuse unité. Car il n'j^ a pas deux fins, il n'y en a qu'une.
Il nous reste à montrer un troisième côté du même problème ; ces deux fins elles-mêmes se subordonnent à une fin supérieure'encore plus haute : la gloire de Dieu.
Le but suprême que Dieu s'est proposé en nous m
, , . , , L'homme
imposant le devoir et en nous promettant le bonheur, e*' créé a été de eionner son saint nom. L est la un nouveau Gloire point de vue qui achèvera de nous éclairer sur la destinée de l'homme.
La gloire, qui consiste à être connu et loué, suppose des qualités éminentes dans celui qui est glorifié; et, dans ceux qui glorifient, la connaissance, l'estime, la louange de ces qualités.
Quand donc j'affirme que Dieu nous a finalement créés par sa gloire, je veux dire qu'il nous a créés pour nous manifester ses perfections infinies, et pour recevoir de nous l'estime et la louange qui leur sont dues.
Rien de plus raisonnable. Le père n'a-t-il pas droit d'attendre des fils qu'il a engendrés l'honneur et le respect? Le bienfaiteur insigne n'a-t-il pas droit à la reconnaissance ? L'artiste, l'homme de génie, à l'admiration et à la célébrité ? Or Dieu est père bien plus que toutes les créatures qui particii)ent à sa paternité ; il est l'auteur de tous les biens; il est l'artiste suprême dont le chcf-d'uHivre inimitable défie tous les artistes et tous les savants.
Or la gloire de Dieu sera le résultat naturel du de-
Consi'quuiicu du devoir accompli.
Conséquence
du lionheur
de l'homnie.
Sjnlhèso dei fins deiaiores.
voir accompli. L'homme qui se soumet au devoir honore, en ell'et, la majesté du maître qui l'impose, confesse sa propre dépendance, incline tout son être devant la sagesse du Tout-Puissant, et c'est là précisément glorifier Dieu. Rien ne peut le glorifier autant en ce monde que de voir un être intelligent et libre humilier devant Lui son orgueilleuse'raison et sa fière liberté. Et s'il nous était donné de voir, non seulement un homme, mais Thumanité tout entière s"inclinant ainsi librement et avec pleine conscience devant la sagesse et la puissance de son Dieu, nous comprendrions tout ce que vaut de gloire à Dieu cette acceptation libre du devoir. Il n'est point d'hymne comparable à cette harmonie des intelligences et des cœurs librement soumis à la loi du devoir.
La gloire de Dieu sera aussi la conséquence naturelle de notre bonheur, comme elle l'est de notre soumission au devoir. Soit parce qu'un cœur noble et généreux trouve son bonheur et sa gloire à faire des heureux, soit parce que notre béatitude doit consister précisément à connaître, aimer, louer les perfections divines, selon toute la ca[)acité et l'énergie de nos puissances. Or n'est-ce pas là le plus haut degré de gloire que nous puissions rendre à Dieu ?
11 est donc bien vrai que nous sommes créés i>our la gloire de Dieu. Qui que nous soyons, chétives créatures, nous sommes investis de la noble mission de le glorifier. Oh ! comme cette mission relève à nos yeux le devoir, comme elle embellit le bonheur !
Le devoir n'est plus une servitude, un abaissement humiliant et pénible; il est un acte de religion, un hymne de louange et de gloire, dont rien n'égale l'expression et la beauté. Servir Dieu, c'est régner: ad servire regniwc est.
Le bonheur, s'il n'eût tourné ({u'au profit égo'iste
Il, LE DEVOIR. — LA FIN DERNIÈRE DE L'HOMME 239
de l'homme, eût perdu de ses charmes ; il eût été découronné et flétri. En vérité, ce n'eût pas été la peine de tant travailler, uniquement pour de si cliétives créatures ; mais en travaillant pour elles et pour nous, nous travaillons pour la gloire de Dieu, qui veut bien trouver son bonheur et sa gloire à faire des bienheureux, à associer d'indigentes créatures au festin de sa béatitude : Salus creaturœ lucrum est Creatoris.
La gloire de Dieu projette ainsi sur le devoir et sur le bonheur de l'homme des clartés nouvelles, qui transfigurent et agrandissent les horizons de cette terre, et rehaussent infiniment le prix de notre vie.
Lorsqu'on a bien compris ces trois mots, les plus ^'^'Jjjg'»beaux du langage humain : le Devoir, le Bonheur, la trioiogie. Gloire de Dieu, on a compris quelle est la fin de l'homme, unique et triple à la fois. Ces trois mots expriment Dieu lui-même : Dieu obéi, Dieu possédé, Dieu glorifié. Ils expriment aussi la hiérarchie et l'ordre des ascensions de l'âme vers son Dieu: le bonheur est la suite du devoir ; la gloire de Dieu est la suite de l'un et de l'autre, c'est le terme final inséparable des deux premiers.
Le bonheur pour le bonheur eût été un odieux égoïsrne ; le devoir pour le devoir, un formalisme stoïque et chimérique. Mais le bonheur par le devoir et pour la gloire de Dieu, c'est une ambition bien ordonnée et légitime ; plus que cela, c'est une ambition obligatoire que nous ne pouvons décliner, car c'est l'ordre voulu de Dieu, ordre qu'il ne peut même pas ne pas vouloir, parce que tel est l'ordre essentiel et raisonnable des choses, que notre bonheur soit subordonné au devoir et à Dieu, comme à son principe et à son terme.
Admirable sagesse des conseils de Dieu, qui a ainsi concilié ce qui paraissait inconciliable: l'amour du
2i0 l-ONUKMK.NTS DE LA MUItALli
bonheur et du bien aljsolii. les inténUs de l'homme et les intérêts de Dieu, ([iii semblent désorni;iis confondus ou si indissolublement unis, que l'homme pourra dire à son gré qu'il est créé ou pour le Devoir, ou pour le Bonheur, ou pour la (jloirede Dieu, — ces trois mots devenant synonymes, ou exprimant trois aspects de la même réalité : Dieu se communiquant à l'homme dans le temps et dans l'éternité, dans l'épreuve et la béatitude.
Quelques Malgré son élévation et sa beauté incontestables, âfr^~ <[ui en font encore mieux ressortir la vérité, cette doctrine de la fin de l'homme a soulevé dans l'esprit de plusieurs adversaires quelques difficultés auxquelles nous tenons à répondre brièvement, i.u Et d'abord, certains partisans du progrès indéfini Mnsta! nous ont demandé s'il ne vaudrait pas mieux n'assigner aucun terme final à l'ascension humaine vers la perfection et le bonheur: ce qui serait la négation même de la fin dernière que nous venons d'établir. L'homme serait toujours en voie d'arriver et n'arriverait jamais.
Notre réponse sera dilférente, suivant qu'on voudrait appliquer l'idée de progrès indéfini à l'humanité elle-même prise dans son ensemble, ou bien àchatjue individu.
Dans le premier cas, nous pourrions demeurer indilîérents, devant la croyance au progrès sans fin de l'humanité, puisqu'elle ne touche pas à notre thèse de la destinée individuelle de chaque homme. Nous ferons remarcjuer toutefois que si la loi du progrès est incontestable, — et c'est sur cette loi supérieure aux individus que nous nous sommes aj)puyé nousmème pour démontrer le fait de la Providence divine,
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— rien n'autorise toutefois à dire que ce progrès sera continu et sans terme. Toutes les données des sciences cosmologiques démontrent au contraire que la vie terrestre aura une fin, comme elle a eu un commencement, et que le progrès de l'humanité s'arrêtera avec l'humanité elle-même.
Quant au progrès sans fin pour chaque individu, nous n'hésitons pas à nier la possibilité de cette hypothèse.
D'abord il est contradictoire de proposer à la volonté raisonnable une série indéfinie de fins, dont aucune ne seraitla fin dernière. On appelle fin dernière celle qui est voulue par elle-même et à laquelle se rapportent toutes les autres fins intermédiaires et tous les moyens. Ainsi si je veux un remède pour recouvrer la santé, la santé pour pouvoir travailler, le travail pour gagner de l'argent, l'argent pour pouvoir vivre, ce dernier motif sera la fin dernière de mon acte ; il joue dans la série des fins subordonnées, un rôle analogue à celui du premier moteur (1) ; c'est lui qui donne l'orientation au désir et à l'exécution. Si, au contraire, vous le supprimez, il n'y a plus de but, et partant plus de désir, ni d'action, car il ne peut y avoir d'action rétléchie et intentionnelle sans un but. Ainsi si vous supposez que A est voulu pour B, B pour G, G pour D... et ainsi de suite sans terme, vous supprimez le terme de l'action, et partant l'action elle-même, car on ne peut ordonner des moyens qu'en vue d'une fin.
Mais, me dira-t-on, ne suffirait-il pas de nous pro- Fin poser une fin dernière idéale, qm pourrait, sans avoir sïpas
(1) « Ultimus finis lioc modo se habet in movendo appetitinn, sicut se habet in aliis inotionibus primus movens. » S. Thomas, la 2», q. 1, a. 6; Conlra Gent., 1. 111, c.2, 17: Suarez, De fine hom., disp. III, sect. 1.
FONDEMENTS IJK LA MOIUI.K
jamais deréalilé, jouerle rôle de liti (leriiiùiu et atlractive?
Je réponds que si vous supposez cet idéal impossible et à jamais irréalisable, il ne pourra jamais faire vouloir unevolontéraisonnalile, car on ne peut vouloir ce que l'on connaît être impossible dj. D'autre part, il est contradictoire de supposer qu'un bien, même idéal, reconnu impossible pour l'bomme, et partant disproportionné à la nature humaine, soit le bien naturel, le terme dernier de la nature lin mai ne. Le bien d'un être, c'est ce qui est bon pour lui, ce (jui peut le compléter et le rendre parfait; un ])ien idéal inaccessible et à jamais irréalisable ne peut jouer ce rôle sans une contradiction flagrante.
Du reste pratiquement, la vie terrestre ayant une fin pour tous les individus, ce progrès indéfini vers la perfection et le bonheur ne pourrait se continuer que par des transmigrations d'âmes ou des réincarnations,qui nous conduiraient aux rêveries de la Palingénésieou de la Aiétempsychose, et à la négation des sanctions éternelles et définitives, dont la justice divine ne peut se passer.